— en guise de forum —

Quelques discussions et réponses

                                                    

Sommaire :

La recension du PISAI (Islamochristiana)

Muhammad annonce la Venue imminente de Jésus

Ruines de Kilwa. Où donc sont passés les « polythéistes d’avant l’islam »?

Les « esséniens » ne sont plus à Qumrân. Mais sont-ils ailleurs ?

Pourquoi « l’Hégire » vers Médine ? Quel sens en 622 ?

Une curieuse manière de se mettre au vert…

À propos du petit film « Fitna »: un faux débat

Difficultés d’une approche occidentale rationaliste

Islam et « cours de l’Histoire »

Le messianisme, une notion complexe

Pour continuer la recherche sur le Web

 

 

Repeindre en vert la Maison Blanche ?

Certains voient tout en noir, d’autres tout en rose. La fin du mois de septembre 2008, qui coïncidait quasiment avec la fin du mois islamique de ramadan, a été marquée à New York par l’illumination en vert de l’Empire State Building.

Que Diable, le Grand Satan américain décore un de ses monuments emblématiques à la gloire de l’islam ! On ne peut qu’admirer ces efforts faits pour manifester une « ouverture » – celle-ci venant pour ainsi dire illustrer des propos flatteurs tenus par le Président américain en diverses occasions. En Europe, on n’est pas en reste. Un président n’a-t-il pas déclaré le 16 juillet dernier que « l’islam a porté l’une des plus anciennes et des plus prestigieuses civilisations dans le monde » et que « l’islam, c’est le progrès, la science, la finesse, la modernité » ? De l’autre côté de la Manche, la perfide Albion est encore plus brillante en la personne de son Prime Minister qui a eu ces paroles pour le début de ramadan :

« Les musulmans contribuent pour une large part au succès du pays, à notre prospérité, à notre culture et c’est l’occasion de rendre hommage à la contribution de l’islam à la Grande-Bretagne mais aussi au monde entier ».

Après des paroles si encourageantes, les jeunes musulmans n’ont plus qu’à pratiquer leur Ramadan – autrement, ils se déconsidéreraient. Et à partir se former à la Révolution islamique en Afghanistan (ou dans les camps islamistes paramilitaires des forêts canadiennes – il y fait froid mais c’est plus simple).

On peut se demander sans rire quels buts poursuivent les représentants du « Grand Satan » ou de ses alliés. Et d’abord, leur « bonne volonté » affichée convainc-t-elle ? En parcourant le web, on peut en douter. Il s’y élabore un islam sans plus d’enracinement dans les diverses traditions des parents (ou des grands-parents) de ceux qui s’y adonnent. Cet islam « de la toile », mais qui est curieusement aussi celui des manuels scolaires en usage dans des pays comme l’Iran ou l’Arabie Saoudite, ne risque guère d’être convaincu par les bonnes paroles du « Diable » qui, on le sait, ne fait que mentir, même s’il dit des parcelles de vérité. Au demeurant, si l’islam est si beau, pourquoi ces hommes politiques ne deviennent-ils pas musulmans ? Certes, si de nombreux suffrages en dépendaient, gageons que certains se déclareraient tels. Mais dans tous les cas, la sincérité est problématique.

Si l’intention est d’acheter la paix sociale par des flatteries et des privilèges accordés à ceux qui se disent ou diront musulmans, elle s’avère en tout cas sans effet – ou plutôt avec effet opposé : toujours davantage de revendications. Mais de la part de qui ? Est-ce finalement une ouverture à l’égard des musulmans ou seulement à l’égard de « l’islam » ? Quel bénéfice les musulmans tirent-ils à se voir enfermés dans des « accommodements » à la mode canadienne (que certains veulent imiter en Grande-Bretagne), où ils sont livrés au pouvoir d’instances et de tribunaux islamiques ? Pour combien d’entre eux – parfois de la génération précédente il est vrai –, la venue en Occident ne fut-elle pas la fuite vers des Etats où règnent un certain droit et une certaine justice, et qui permettent de vivre plus dignement ? Pour les groupes à vocation terroriste qui rêvent d’encadrer les quartiers ou milieux étiquetés musulmans, le bénéfice est certain, à l’inverse de ceux qui vont les subir. Mais à qui d’autre profitent ces dérives ? La formule de « choc des civilisations », aussi pompeuse que fautive, décrirait-elle moins une situation qu’un modèle, élaboré dans les sphères auxquelles l’auteur du livre au même titre participe ouvertement ? Le « grand Satan » (capitaliste) est-il occupé à développer délibérément ce nouvel islam ?

Le nouvel islam – le webislam planétaire – renoue sans doute avec les traits originels qui sont expliqués en ces pages, et qui s’étaient parfois estompés, en particulier avec des projets de domination mondiale. Mais de tels projets sont-ils l’apanage seulement d’une vieille tradition qui, au point de départ (et ensuite dans l’islam), les a justifiés au nom de Dieu ? Dans des traditions apparues ultérieurement, la justification de ces projets ne requiert plus obligatoirement l’utilisation perverse du sens religieux. Mais un point crucial reste commun : haïr la paix. Qui veut dominer doit créer un climat de terreur, propice à toutes les manipulations, qui renforceront à leur tour la domination. En gros, il s’agit de monter les gens les uns contre les autres, à l’échelle du globe comme à celle de chaque ville (y compris dans les pays « musulmans » entre « modérés » et « extrémistes »), et d’obliger ainsi chacun à entrer dans un modèle bien cadré, par le jeu d’une fausse alternative. Vous avez le choix : ou bien la liberté avec la soumission à la dictature de l’individualisme (c’est-à-dire du « marché »: toute la vie humaine doit être objet d’offre/vente et de demande/achat), ou bien le nouvel islam avec la soumission à ses structures théocratiques et terroristes – dans les deux cas, vous êtes perdant. Ce jeu de ou bien / ou bien à l’échelle mondiale a un air de déjà vu, du moins pour ceux qui se rappellent des années antérieures à 1989. Pour la plupart cependant, la mémoire est courte, et, globalement, le jeu fonctionne toujours.

Va-t-on repeindre en vert la Maison Blanche pour le prochain Ramadan ? C’est une idée à creuser. On n’en est plus à une manipulation près. 

 

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Kilwa. Où donc sont passés les « polythéistes d’avant l’islam »?

 

Plus le temps passe, plus l’idée des « polythéistes arabes » fait problème. Si l’on en croit les discours habituels sur les origines de l’Islam, la péninsule arabique aurait été peuplée de tribus arabes restées polythéistes, c’est-à-dire demeurées dans un état d’ignorance (la fameuse jahilyya) avant que Muhammad ne leur apporte la lumière de la révélation coranique. La question est : où sont donc passés ces polythéistes pré-islamiques supposés ?

Déjà, il a fallu admettre la réalité des évêchés chrétiens tout autour de la péninsule arabique, tandis qu’au nord les royaumes arabes de Hira et de Ghassan, chrétiens, sont connus depuis longtemps pour leurs églises et leurs monastères de moines et de moniales (ce qui en dit long sur la place tenue par la femme dans la société arabe tribale avant l’Islam). Toutes ces réalités chrétiennes arabes ont été détruites par l’Islam, mais il est devenu impossible de faire semblant qu’elles n’ont pas existé – en tout cas parmi les historiens. Trop de vestiges archéologiques aujourd’hui connus indiquent le contraire.

Mais, objectait-on, la partie désertique et centrale de la Péninsule arabique était, elle, s’était isolée durant six siècles avant Muhammad, de sorte qu’elle était restée polythéiste – puisque le dogme islamique le dit. Voilà un isolement bien curieux pour des populations nomades qui ne pouvaient survivre qu’en ayant des contacts commerciaux avec les populations des alentours – on va y revenir. Mais surtout, on commence à parler des vestiges chrétiens arabes à l’intérieur de la péninsule. Un article paru dans Le Monde de la Bible (juin-août 2008, n°184 p.49) fait part de la découverte de Kilwa en Arabie Saoudite : il s’agit d’un ensemble composé de cellules monastiques et d’une chapelle, situées non pas près de la côte, mais à une trentaine de kilomètres de la frontière jordanienne actuelle. On ne peut pas dissimuler indéfiniment les découvertes – comme cela est arrivé parfois au sens propre : l’une d’elles, un monastère, avait été sorti des sables il y a trois ans par des archéologues saoudiens, et vite recouvert ensuite sur ordre du ministère, selon une source bien informée. La mission archéologique de Kilwa de février 2008, elle, était conduite par une Française, Saba Farès, de l’Université de Nancy. Une nouvelle mission devrait permettre d’en savoir plus sur le site et sur un certain Takia qui est cité là dans une inscription en arabe, ainsi que sur bien d’autres éléments de cet ensemble monastique complexe qui comptait un ermitage troglodyte surplombant le site.

Une telle découverte est-elle vraiment surprenante ?

Si l’activité principale des tribus arabes nomades était le commerce caravanier traversant le désert, il était insensé d’imaginer que celles-ci soient restées étrangères à la révélation biblique. Cette idée était d’autant plus une absurdité que les contacts entre Arabes et non arabes étaient continuels, et cela depuis six siècles. Or, il n’est jamais arrivé nulle part qu’un polythéisme antérieur se maintienne dès l’instant que la révélation biblique est découverte, c’est-à-dire dès que des liens s’établissent avec des juifs ou des chrétiens.

On objectera encore que cette impossibilité absolue devait compter une exception : La Mecque. C’est effectivement une exception : il n’existe pas d’autre ville au monde où toute fouille archéologique soit interdite. Pire même : les autorités saoudiennes sont en train de détruire tous les édifices anciens, au grand dam de certains Saoudiens qui y voient l’un la maison de Muhammad, l’autre la première école musulmane (parce que Muhammad est supposé y avoir enseigné), etc. – un défenseur des vieilles maisons, Sami Angawi, conclut en disant : “Nous sommes en train de détruire les liens physiques vers notre passé et faire de notre religion et de notre histoire une légende” (voir http://archaeologynews.multiply.com/journal/item/212). N’est-ce pas surtout un moyen d’empêcher toute recherche sur place permettant justement de discerner ce qui est légende de ce qui ne l’est pas ?

Pour ce qui est de la recherche dans les sources, un fait s’impose : La Mecque n’est mentionnée par aucune source ancienne, et cela jusque bien après la période de Muhammad. Ce qui a été avancé en ce sens repose sur des historiographes musulmans tardifs, à la solde des Califes, ou sur une très vague ressemblance avec le nom d’un port mentionné par le géographe Ptolémée, mais situé ailleurs – de plus, La Mecque est non seulement loin de la côte mais était dépourvue d’accès à la mer (le port de Djedda n’existait pas). Quant à l’unique mention dans le texte coranique, elle ne vise pas la ville actuelle mais un lieu-dit appelé Makkah situé très loin de là (voir Le messie et son prophète, Tome II, chap. 3.4). La question se pose d’ailleurs de savoir si la ville du Hijâz qui apparaît sous ce nom dans les années 670 (ou plus tard encore) n’avait pas pour seule raison d’être que de fournir un lieu « historique » concret au choix de la nation arabe par Dieu, un choix imaginé et décrété par les Califes successifs – c’est là le thème premier de « l’islam » (qui ne s’appelait d’ailleurs pas encore islam à ce moment-là).

Le christianisme, parfois assez récent ou encore assez superficiel, des tribus arabes est difficilement niable quand, en plus de ce qui précède, on constate qu’au 6e siècle, l’Eglise d’Antioche avait encouragé des prêtres à pérégriner avec les caravanes arabes, et que ceux-ci célébraient pour ces nomades chrétiens en plein air sur des lieux aménagés (dont il existe divers vestiges archéologiques).

Vraiment, il y a une grosse difficulté avec les « polythéistes arabes » supposés exister encore au temps de Muhammad. La seule explication rationnelle possible, c’est que la révélation coranique ait eu lieu sur une autre planète, et que des extra-terrestres l’aient apportée en se faisant passer pour des Arabes. Voilà qui tient mieux la route que tout ce qui est répété jusqu’à aujourd’hui.

Ou alors, il faut penser qu’il n’y a peut-être pas eu de « révélation », et que le texte coranique a une autre – et assez longue – histoire. Du reste, pendant des siècles, beaucoup de musulmans s’en sont passé (et pendant un siècle en Andalousie, il semble qu’il était inconnu). Et personne ne s’en est porté plus mal.

 

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Les « esséniens » ne sont plus à Qumrân. Mais sont-ils ailleurs ?

 

En juin 2007 déjà, André Paul annonçait un revirement ; il publie en 2008 un livre intitulé Qumrân et les Esséniens (dont l’essentiel était déjà paru dans la revue Esprit et Vie) avec pour sous-titre : l’éclatement d’un dogme – en bon français : la mise en question d’un vieux postulat. Qumrân et les Esséniens Rappelons l’enjeu en quelques mots.

Selon ce qui est habituellement enseigné, les manuscrits retrouvés dans les grottes de la mer Morte ainsi que la littérature qui y est apparentée auraient été l’œuvre d’une secte appelée « les esséniens », préfigurant le monachisme, et disparue en 68 de notre ère. De ce fait, ce courant de pensée n’aurait eu aucune postérité et ne recouvrirait qu’une période très restreinte (il n’offrirait pas déjà de développements typiquement post-chrétiens) ; il n’y aurait pas de lien entre cette vaste littérature messianiste et guerrière, et les courants politico-religieux apparus ensuite et qui reprennent souvent les mêmes thèmes (ils sont présentés dans ce site). Inversement, si, comme l’écrit André Paul (p.77), les « esséniens » comme tels forment un “mythe”, la littérature qui a été mise sous leur nom doit être requalifiée et replacée dans une autre approche historique.

Cependant, contrairement à que laisse entendre la page de couverture, l’auteur, qui, il y a sept ans encore, enseignait que Jésus est allé se former chez les Esséniens, ne développe pas un revirement pleinement cohérent. Selon lui, on devrait imaginer encore que cette secte mythique ait habité quelque part – en tout cas pas à Qumrân dont il a été démontré qu’il s’agissait d’un lieu de production économique. L’auteur semble hésiter encore, à moins que ce ne soit une précaution oratoire :

“Deux thèses s’opposent. L’une, la thèse essénienne, isole, sacralise et communautarise Qumrân ; l’autre, sans unité pour l’heure, désenclave, sécularise et dès lors décommunautarise le lieu. Nous préconisons de ne point choisir entre les deux” (p71).

Sans doute est-il adroit de tenir compte des présupposés largement répandus, dont témoigne la préface de Mgr Joseph Doré (p.III), qui prétend le « mouvement essénien certes bien attesté par ailleurs » – ce qui est assez paradoxal pour un mythe. En fait, le présupposé le plus tenace et le plus grave concerne l’insignifiance supposée des communautés judéo-chrétiennes : le “mythe essénien” contribue en effet à rejeter celles-ci en marge de l’histoire, puisque Flavius Josèphe n’en parlerait pas (ce qui est inexact) alors qu’il parlerait des « esséniens » (on va en parler plus loin), et surtout parce que la littérature messianico-guerrière dite de la mer Morte apparaît alors complètement étrangère à ces communautés chrétiennes des origines.

De ces a priori, André Paul ne sort pas quand il évoque les “cellules individuelles” découvertes non loin de la côte ouest de la mer Morte. Dix-sept sites de ces cellules plus ou moins groupées – chacune d’elles étant dotée d’une entrée propre – sont aujourd’hui connus dans cette région ; ils seraient à dater de la période romaine et étrangers au christianisme. Mais combien y en a-t-il d’autres, en particulier un peu plus à l’ouest ? Les Pères de l’Eglise parlent de nombreux ermites qui étaient solidairement établis dans les monts de Juda. Et même si certains de ces textes évoquent là des moines grecs c’est-à-dire d’une période plus tardive, il paraît évident que ces derniers n’ont pas inventé ce mode de vie et qu’ils prennent la suite de ce qui se faisait déjà dans le cadre de la communauté judéo-chrétienne basée à Jérusalem (jusqu’en 66, puis de nouveau après 70). Il se pourrait d’ailleurs que le témoignage de Pline (qui a inventé le nom amusant d’esseni – devenu esséniens en français) fasse allusion à eux, lui qui est mort en 79 à Pompéi où l’archéologie a mis en lumière la présence d’une importante communauté chrétienne (ainsi qu’à Herculanum).

Un autre a priori vivace concerne l’enfouissement des manuscrits dans les grottes de la mer Morte (ou en certains autres endroits) : tout se serait fait en une fois, et en 68. Qu’en sait-on ? La diversité doctrinale et littéraire qui est exprimée dans ces textes (nonobstant l’expression d’un courant dominant) ne s’accorde ni avec une limitation arbitraire dans le temps (l’an 68), ni avec une exclusivité pré-chrétienne tout aussi arbitraire : certains textes en hébreu de la grotte 4 présentent une rédaction finale nécessairement post-chrétienne, et dans la grotte 7 où il semble qu’il n’y ait eu que des fragments en grec, la présence qu’un fragment de ce qui correspond à l’évangile de Marc est difficilement niable – en tous cas pas par les spécialistes qui connaissent bien les manières d’écrire au 1er siècle. Mais les a priori idéologiques ont la vie dure : malgré le nombre et la valeur des documents archéologiques attestant la présence des chrétiens à Herculanum et Pompéi, le fait est fréquemment nié. Quitte à passer les documents sous silence.

Il convient de redire ici un mot concernant les invraisemblables passages du texte grec de Josèphe concernant des « esséniens » (connus selon une copie du 9e siècle !). Toute étude sérieuse révèle leur nature d’interpolation, quoiqu’ancienne : pour la plupart, ces ajouts fut composés au 3e siècle en milieu impérial romain, dans une perspective ironique très anti-juive (et accessoirement anti-chrétienne). Car les récits de Josèphe étaient devenus un enjeu politico-religieux dès l’Antiquité (ils le seront à nouveau à partir du 16e siècle). Et même si l’on n’a pas étudié sérieusement ces récits (spécialement en leurs variantes ou citations qui omettent les passages les plus importants relatifs aux supposés « esséniens »), comment croire un seul instant qu’une porte de Jérusalem portait ce nom et qu’un quartier leur était réservé ? On le saurait par de nombreuses autres sources. André Paul semble le croire encore, tout en disant que les « esséniens » pourraient n’être qu’un “mythe” (p.77). Il y a une cerise sur le gâteau : Jésus serait également “chose historique, mystique et mythique à la fois” (p.85). Il est peut-être permis de voir en tout cela les variations de l’itinéraire personnel d’un ex-prêtre, savant par ailleurs.

C’est sans doute ainsi qu’il convient d’apprécier la perspective finale de l’ouvrage. En fin de compte, les « Esséniens » auraient eu surtout une fonction de “faire-valoir”, selon un schéma “éthique chez Philon, politique chez Josèphe” (p.159) ; la réalité historique, ce serait les thérapeutes de Philon, “gnostiques sans le nom”. Bref, on sort d’un mythe – les « esséniens » – pour entrer dans un entonnoir : la littérature des grottes serait due à une secte de type gnostique. La forêt reste cachée, même si c’est par un arbre réel et non plus par une tenture sur laquelle on avait dessiné l’arbre. Et encore : dans la réalité, il n’y a de gnostique que parmi ce qui est post-chrétien. En jouant sur le sens du mot « gnose » (équivalent à partir du 4e siècle au sens de « gnosticisme »), l’auteur qualifie certains manuscrits de “gnose judaïque antérieure au christianisme” (p.145), alors que leur contenu est simplement proche du livre des Proverbes ou du Siracide. Et alors que les traits gnostiques caractéristiques en sont absents. Il s’agit là d’une mystification : le passé ne peut pas être qualifié en fonction du futur qu’on veut en déduire sur la base de ressemblances mineures : l’insistance sur la connaissance ou l’attente de la lumière ne suffisent jamais à faire le gnostique même si elles peuvent y disposer… beaucoup plus tard.

Du reste, l’auteur ne cache pas sa compassion pour les dérives gnostiques du christianisme apostolique, qui auraient été victimes selon lui d’une “censure fatale” de la part des Pères de l’Eglise, “une inquisition avant l’heure”, qui voulait réguler “les sources inspiratrices de l’art” (p.131) – on voit mal comment tous ces méchants Pères de l’Eglise auraient pu réaliser ce tour de force, eux qui avaient déjà bien de la peine à promouvoir la simple fidélité à la foi des apôtres. Il ne faut pas chercher ici de vérité historique, mais plutôt les a priori « dogmatiques » que l’auteur lui-même prétend faire « éclater ». Le cordonnier est souvent parmi les mal chaussés.

Il reste du chemin à faire : découvrir la diversité – encore largement sous-estimée – des formes religieuses hébraïques et de leurs associations, et découvrir surtout la forme post-chrétienne sectaire qui a initié un cocktail politico-religieux messianiste et explosif.

 

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À propos de l’annonce par Muhammad de la Venue imminente du Messie-Jésus

 

Je suis un lecteur (devenu) enthousiaste, et je viens de "découvrir" le hadith suivant :

 

Abou Hourayra selon lequel le Prophète a dit : « Par Celui qui tient mon âme en sa main, la descente de Jésus fils de Marie est imminente ; il sera pour vous un arbitre juste, il cassera la croix et tuera les porcs. Il mettra fin à la guerre et il prodiguera des biens tels que personne n'en voudra plus. En ce moment, une seule prosternation sera meilleure que le monde et son contenu ». Puis Abu Hurayra dit : « Lisez, si vous voulez les propos d'Allah : "Il n' y aura personne, parmi les gens du Livre, qui n' aura pas foi en lui avant sa mort. Et au Jour de la Résurrection, il sera témoin contre eux" » (Coran 4,159) (Bukhari et Muslim).


Ce hadith colle parfaitement avec votre théorie à savoir que les judéonazaréens auraient convaincu les arabes d'une descente de Jésus imminente pour massacrer les non-croyants et faire venir un paradis luxuriant. Mais si ce hadith est correct – ce qui est vraisemblable car quel intérêt y aurait-il à conserver un hadith décrivant une fausse prophétie de Muhammad ? – cela peut signifier que d'autres hadiths sont également corrects ?

Cordialement, M.N.

 

Cher ami lecteur,

Vous avez raison. Certes, plutôt que d’essayer de passer les immenses recueils de hadith-s au peigne fin, je me suis appuyé sur les islamologues sérieux qui l’ont fait. Tous les hadith-s ne sont pas "faux", sans doute, mais comment trier les 1% ou 1‰ de valable parmi les milliers d’autres ? Et en l’un d’eux qui semble basé sur un souvenir authentique, comment faire le tri entre le souvenir historique et sa transmission déformée ? L’étude Le messie et son prophète en offre quelques exemples simples et éclairants, mais le travail qui reste à faire est colossal et porte sur des hadith-s généralement plus complexes. Il devra être fait par d’autres dans l’avenir, et notamment sur ce site.

Dans l’exemple que vous citez, on peut déceler assez facilement ce qui a été ajouté (en vert clair) à la tradition authentique, qui forme seulement la première moitié du hadith. C’était vraiment la pensée des judéonazaréens que d’imaginer Jésus revenant à Jérusalem et détruisant les croix (quant au fait de tuer les porcs, cela paraît aussi absurde qu’inutile ; il s’ait làaussi d’une addition postérieure). L’important est la phrase prêtée à Muhammad :

« La descente de Jésus fils de Marie est imminente ».

C’est exactement ce que dit l’unique témoignage contemporain, une lettre envoyée par un juif rabbinique à son frère, et conservée dans la Doctrina Jacobi :

« il proclamait la venue du Messie qui allait venir ».

 

C’est à cause et en vue de cette attente que le vin et toute boisson fermentée ou provenant du raisin était interdite par les judéonazaréens : ils appliquaient la consigne de la Bible relatif à ceux qui font un vœu à Dieu (c’est-à-dire qui se consacrent à Lui pour un temps, les nazirs) :

“Parle aux fils d’Israël et dis-leur : Lorsqu’un homme ou une femme s’engage par vœu de naziréat à se consacrer à YHWH, ce nazir s’abstiendra de vin (yayin) et de boissons alcoolisées (shékâr) : …; il ne boira aucun jus (mišerâh) du raisin et ne mangera ni raisins frais ni raisins secs” (Livre des Nombres 6,1-3).

Ceci explique un mot incompréhensible du Coran. En en s. 2,219 , on trouve l’expression “le vin [al-hamr] et le maysir” : que peut vouloir dire ce terme de maysir ? Puisqu’il est impensable d’aller voir dans la Bible, les commentateurs islamiques (et occidentaux…) se sont évertués à imaginer une explication : ce serait un jeu de hasard, et joué de la main gauche !!!

Or, le verset précise : “dans les deux, le péché est plus grand que l’utilité”. On peut comprendre pourquoi le vin est parfois utile, surtout dans des régions où l’eau est rare et polluée, mais en quoi les jeux de hasard seraient-ils utiles ? En réalité, le mot maysir [racine : msr] est tout simplement l’arabisation du terme mišerah [même racine msr], qui n’apparaît certes qu’une fois dans la Bible, mais à un endroit capital : là où on parle de ceux qui se vouent à la « cause » de Dieu ! C’est bien à eux que s’adresse la sourate Al-baqarah pour leur interdire, comme dans les Nombres,

le vin et tout jus [de la vigne]” (s.2,219)

La datation des sources permet de penser que l’annonce de la « redescente » du Messie-Jésus a commencé à être faite dès avant 626. On pouvait penser alors qu’elle interviendrait dans les quatre ans à venir, le temps d’aller occuper Jérusalem et d’y rebâtir la « Maison » (al-Bayt). Mais la tentative de 629 militairement appuyée sur Muhammad et ses hommes fut un échec.

Très cordialement, EMG

 

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La recension du PISAÏ

parue dans Islamochristiana [le bulletin du Pisai], n° 26, 2006 (parution 2007), Rome, p.324-326

 

Le « Pisaï » est l’Institut Pontifical (« d’études arabes et islamiques ») où, à Rome, sont formés des islamologues, en particulier des membres du clergé catholique. L’héritage de Louis Massignon y est prédominant (d’où l’importance de la langue française, d’ailleurs employée pour la recension).

Cette recension donne « l’impression » d’être pour le moins superficielle…

 

Gallez Edouard-Marie, Le messie et son prophète. Aux origines de l’Islam. Tome 1 :

De Qumrân à Muhammad, 524 pp.; tome II: Du Muhammad des Califes au Muhammad de l’histoire, 582 pp., Collection Studia arabica n° 1, Editions de Paris, Paris 2005.

 

Cet ouvrage monumental, qui inaugure la collection Studio Arabica, dirigée par Marie-Thérèse Urvoy, est la thèse de doctorat de l’auteur en théologie/histoire des religions, soutenue à l’université de Strasbourg en 2004.

L’ouvrage se divise en trois parties : 1. Le dossier « essénien », une forêt que cache un arbre ; 2. Origine et élaboration de la religion judéonazaréenne (dans le tome I) ; 3. Histoire et légendologie : Muhammad et les débuts de « l’islam » (tome II). Les trois parties, à leur tour, sont subdivisées en une myriade de chapitres très détaillés, qui facilitent, mais parfois aussi compliquent, la lecture de l’ensemble. A la fin de la troisième partie, dans le tome II, on trouve quelques annexes (de valeur inégale), qui précisent et expliquent sous des angles divers les thèses de l’auteur. Elles traitent de l’archéologie judéonazaréenne (annexe A), du déplacement du centre de l’islam (Site mecquois et « nouvelle Jérusalem » islamique, annexe B), de la signification du terme khalîfa (Lieutenant de Dieu ou successeur [du Prophète] de Dieu ?, annexe C) de l’interprétation exégétique différente de quelques passages du Coran (Cinq courtes études coraniques, annexe D), de la nouvelle signification de ternies géographiques (Médine serait la Modîn des Maccabéens) (Mdyn, un nom biblique attribué à Yathrib, annexe E), et enfin de la signification nouvelle et plus précise des termes de nabî et rasul, selon la théologie judéonazaréenne (annexe F). A la fin du tome II, on trouve une bibliographie des ouvrages cités (surtout en français) et une série d’index : des auteurs et ouvrages antiques ou patristiques, des noms de personnes, des notions non repérables par la seule table des matières, des versets ou groupes de versets coraniques cités.

Que dire au terme de la lecture de cette œuvre vraiment gigantesque ? La première réaction est un sentiment d’étonnement. Les personnes et les situations, abordées sous un angle nouveau, acquièrent un sens tout à fait différent. C’est ce qui constitue la valeur et peut-être aussi la faiblesse du livre. L’auteur en est conscient : il s’agit d’accepter ou de récuser globalement une lecture alternative de l’ensemble des données.

La naissance de l’islam (le « proto-islam ») se situe, selon Gallez, au terme d’un très long processus, qui plonge ses racines dans les mouvements messianiques et apocalyptiques des derniers siècles du judaïsme et passe ensuite à travers un mouvement du protéiforme judéo-christianisme (que Gallez appelle ici mouvement des « Judéo-nazaréens »). L’interprétation « officielle » de l’islam naît au contraire de l’idéologie califale du VIIIème siècle, laquelle aurait opéré une série de transpositions de sens (historiques, géographiques, théologiques), et par suite troublé les eaux, aveuglant la grande majorité des interprètes du passé comme du présent. Mais un tel aveuglement concernerait aussi les mouvements du judaïsme (l’attention se concentrant sur les Esséniens et sur Qumrân, aux dépens du grand courant messianique et apocalyptique) et du christianisme, en particulier à travers le mouvement des « nazaréens » judéo-chrétiens.

Vu la complexité de l’œuvre, je me contenterai d’une appréciation globale.

Quoique très minoritaire, la thèse de fond de Gallez n’est pas neuve. La seule vraie différence réside dans le choix de la filière des facteurs juifs et hébreux qui devaient conduire à la naissance de l’islam. Il est probable qu’on verra un jour apparaître d’autres « hypothèses » de reconstruction des faits. Ce serait logique, vu le peu de données historiques ou archéologiques dont on dispose sur l’Arabie du VIIème siècle. Ainsi de telles études ont l’avantage de faire entrevoir la complexité des problèmes, sans s’arrêter à une répétition stérile de la tradition officielle. Par ailleurs, certaines difficultés sont déjà bien connues, telles que l’interprétation du rôle des isrâîliyyât tant dans le Coran que dans la Sunna, les tentatives pour accréditer l’islam comme une religion issue presque « directement » de l’Arabie païenne, l’interprétation de quelques versets coraniques qui semblent se référer à des moments différents de ceux que propose l’orthodoxie musulmane, la « circularité » qui caractérise le rapport Coran-sunna-sîra, la trop grande hâte à liquider la formation du Livre Saint de l’islam, etc...

Mais là n’est pas ce qui caractérise vraiment l’œuvre de Gallez. Il travaille en fait sur deux plans : prospectif et rétrospectif, à partir de la naissance des mouvements comme de leur transformation déjà arrivée et consolidée. C’est précisément là que se situe le risque qu’il court : reproduire dans sa propre thèse ce qu’il dénonce dans l’historiographie officielle musulmane et chez ses adeptes. C’est peut-être la raison pour laquelle Gallez, dans sa lecture globale et alternative, cite très peu les sources musulmanes et met en garde ceux qui s’y attachent car ils risquent d’en devenir la proie. On a comme l’impression que tout « fonctionne trop bien », s’explique « trop bien », même là où, dans le marécage des mouvements judéo-chrétiens, on navigue avec difficulté. Même les citations et les « preuves » apportées par l’auteur sont souvent « interprétées ».

La même situation d’incertitude, du point de vue historique, culturel et religieux, est encore plus vraie pour la dernière période du judaïsme avant le Christ, la naissance du christianisme et la structuration de l’hébraïsme rabbinique. La proposition de relecture des sources a quelque chose de fascinant et elle contient certains éléments de vérité qui restent cependant à approfondir. Il est également vrai, comme le souligne Gallez, que l’hyper-spécialisation porte à négliger certains éléments de rapprochement, que seule une lecture globale peut discerner. Mais l’immense littérature de cette période ne saurait être liquidée en en « choisissant » seulement une partie.

En bref, l’impression générale qui émerge de la lecture de cette œuvre est celle d’un complot, enfin révélé, des majorités victorieuses contre les minorités opprimées et fuyardes. Les lecteurs peu attentifs risuent de se laisser prendre au piège et d’accréditer ce complot.

Selon moi, les mérites du livre de Gallez se situent sur deux axes au demeurant complémentaires : tout d’abord, l’invitation à reprendre en main les sources historiques, ensuite l’entreprise, partiellement réussie, des relier les trois religions à travers l’élément commun du judaïsme.

Enfin, reconnaissons en toute humilité que l’histoire (et en particulier celle des origines des religions) est toujours un peu plus complexe et fuyante que les belles reconstructions que l’on essaie d’en faire.

Valentino Cottini

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COMMENTAIRES [2e version] :

 

L’auteur de la recension est le nouveau directeur de la revue Islamochristiana (depuis 2007) ; il est aussi professeur d’exégèse (biblique).

Deux mots-clefs résument son texte : un supposé “marécage [des mouvements judéo-chrétiens]”, et un “ complot ” – tout aussi supposé. Que l’auteur se perde dans les données relatives au judéo-christianisme, c’est son affaire. Qu’il balaye d’un revers de la main des analyses solidement étayées sans en rendre compte ni – évidemment – les discuter, ce n’est plus son affaire. Cela s’appelle une faute quand on occupe un rang tel que le sien.

En réalité, l’auteur réagit en fonction du dogme exégétique dominant selon lequel la foi chrétienne est une fabrication tardive et le Jésus de l’histoire, fondamentalement inconnaissable. En d’autres mots, le judéo-christianisme n’aurait jamais existé en soi, il serait “protéiforme” dès l’origine. On nagerait dans le “marécage des mouvements judéo-chrétiens”. Dès lors, il serait impossible de relier le phénomène islamique à une dérive du christianisme des origines, puisque ce christianisme n’aurait pas existé. Un des objets de l’étude est justement de sortir de ces confusions, et d’ailleurs certains travaux de la nouvelle exégèse y aident beaucoup, mais l’auteur ne semble pas les connaître. Il n’existe pas des mouvements judéo-chrétiens mais il y a le judéo-christianisme des apôtres (le seul qui mérite ce nom), et d’autres part des mouvements dérivés qui sont radicalement anti-judéo-chrétiens. On ne peut pas amalgamer le modèle et ses contrefaçons. En effet, en l’espace d’une génération, la révélation judéo-chrétienne a été l’objet de deux dérives (en sens divergents l’une par rapport à l’autre) ; toutes deux dérives sont des réinterpréation totalement subverties de la révélation biblique, mais celle qui nous occupe a suivi une direction politico-mystico-guerrière, et s’est donné le nom de « nazaréenne ». Par la suite, sous des formes variées, ce messianisme post-chrétien réussit à tenter chaque génération de chrétiens, ou de juifs, ou d’autres encore. Pourtant, il s’agit toujours d’une négation fondamentale de la foi biblique, qui induit des positions à la fois anti-juives et anti-chrétiennes. Et qui séduit.

C’est ce qui s’était passé déjà au long des six siècles avant l’islam ; le Tome I en rend compte au moins en partie, et des études futures pourront préciser le rayonnement multiforme qu’a connut l’idéologie politico-religieuse originellement “messianiste” (notamment à travers l’arianisme). Beaucoup d’auteurs emploient d’ailleurs cette qualification de “messianistes” pour désigner divers mouvements en des époques différentes, et cela se justifie ; il convient cependant de relier à leur origine les traits communs aux formes si diverses du “messianisme”, sous peine de rester dans le flou. L’étude s’est donc concentrée sur les débuts, puis sur la forme très particulière de messianisme qui a pris corps militairement et politiquement au VIIe siècle grâce aux Arabes enrôlés par les descendants du groupe messianiste originel (ce n’est donc pas une idéologie de seconde ou troisième main qui a commencé à endoctriner des Arabes à la fin du VIe siècle, puis Muhammad lui-même à la génération suivante). Il faut donc considérer ceci :

Avant d’accuser une étude de « choix » (partial), il faudrait prouver en quoi ces choix affecteraient la valeur des analyses ou des conclusions – on ne peut jamais parler de tout.

La recension évoque le “peu de données historiques ou archéologiques dont on dispose sur l’Arabie du VIIème siècle”. Certes. Mais elle omet de dire que si l’on en possède si peu et beaucoup moins même que pour les sièces antérieurs, c’est du fait des destructions systématiques qui ont été opérées au temps des Califes de Damas, et après encore (et même aujourd’hui !). Et ces destructions concernent même les textes coraniques anciens.

De cette constatation du peu de données, la recension conclut : “on verra un jour apparaître d’autres « hypothèses » de reconstruction des faits”. L’auteur est étrangement doué pour prédire l’avenir. Rationnellement, c’est le contraire qui est prévisible : dans le passé, entre ±1910 et ±1975, de nombreuses “reconstructions des faits” ont été tentées en fonction des différentes sciences humaines et aussi en fonction d’élucubrations mystiques. Toutes ont abouti à des impasses. La seule qui n’avait pas été élaborée et en était restée au stade d’approches diverses était celle de l’enracinement des origines islamiques dans un mouvement dérivé du judéo-christianisme. Dont acte.

La science historique repose sur des probabilités qui vont de la simple possibilité aux certitudes. Toutes les questions possibles relatives aux méprises ayant conduit à l’invention des “moines eséniens” ne sont pas abordées (Tome I). La question de l’enfouissement des jarres à manuscrits de la mer Morte, par exemple, reste bien ouverte (au reste, n’y en a-t-il eu qu’un ?). Le fait est à souligner que, depuis la parution, des études sont venues confirmer et compléter les données avancées ! En particulier, on notera le revirement du spécialiste de Qumrân qu’est André Paul, revirement exprimé en ces termes très diplomatiques :

 “À l’école des archéologues et face à l’étonnante diversité d’idées ou de doctrines judaïques qu’attestent les rouleaux découverts, n’est-on pas tenté de faire éclater la thèse essénienne ? Dans un avenir plus ou moins proche, l’échange méthodique et productif entre chercheurs sur le terrain et spécialistes des textes pourrait conduire anciens et jeunes savants à se libérer de la fascination essénienne. Dans cette attente, qu’on laisse évoluer et même se transformer la thèse elle-même, au risque de la voir un jour devenir caduque” (Qumrân, le point historique, in La Nef, n° 183, juin 2007, fin de l’article).

Il n’y a pas si longtemps, il écrivait encore que Jésus était allé se former chez les Esséniens[1]. Serait-ce dans ce “marécage”-là que “nage” l’auteur qui parle “histoire fuyante” ?

 

Venons-en à l’accusation de “complot”. Diable ! Qui complote contre qui ? L’auteur a “l’impression que tout « fonctionne trop bien »”. Quel est le “trop” qui le gêne ? Serait-ce l’existence – qui ressort de l’étude – du christianisme des origines ? Quels sont ses arguments ? L’étude exposerait un “complot” fomenté par des “majorités victorieuses contre les minorités opprimées et fuyardes”. Voilà qui est bien vague et mystérieux, autant que les romans de Dan Brown. Une autre manière de balayer d’un revers de la main ? Que les Arabes ayant pris le pouvoir sur le Proche-Orient aient fait disparaître les messianistes « nazaréens », ou en tout cas les plus représentatifs d’entre eux, puis aient occulté leur souvenir autant que possible, cela ne fait pas un “complot” ; il s’agit de l’élimination d’alliés (et initiateurs) devenus très encombrants et compromettants pour l’avenir. Voilà qui est, hélas, courant dans l’histoire, y compris les phénomènes d’occultation systématique voulus par le pouvoir. Qui aujourd’hui parle encore des camps de concentration soviétiques, dont ceux des Nazis ont été simplement des copies ? D’où vient l’impunité qui a été décidée à l’égard de ces crimes que tout pousse à taire ? Et que penseront les historens du XXIIIe siècle devant l’absence ou au moins la grande difficulté d’avoir des informations à ce sujet ? L’ironie sceptique de l’auteur quant à l’existence d’historiographies “aveuglant la grande majorité des interprètes du passé comme du présent” tombe mal ; n’a-t-il jamais remarqué que notre historiographie elle-même est parsemée de ces “aveuglements” sur commande, et que celles du passé n’en sont pas exemptes, particulièrement quand il s’agit d’historiographies islamiques ?

Notons que les historiographes musulmans sont souvent loin d’être dupes. Antoine Moussali avait commencé à montrer comment le grand commentateur Tabarî (chrétien passé à l’islam et devenu la référence historique des musulmans) a glissé des messages de dérision dans les chaînes de transmetteurs (ou isnad-s) qu’il a fabriquées – discrètement, bien sûr : il savait qu’il risquait sa peau. Les “interprètes” d’aujourd’hui ne sont plus directement menacés de mort, ou rarement (c’est le cas dans plusieurs pays), mais ils sont apparemment beaucoup plus dupes. L’argument qu’ils invoquent : “Une majorité pense que…”, est précisément celui des dupes – ou alors de ceux qui ont accepté de se détourner de toute vraie recherche. Dans le monde d’aujourd’hui, les subsides prennent une importance considérable. 

En fait, le nœud de la difficulté est théologique : comprendre ce qu’est une idéologie de salut, soit dans sa forme originelle messianiste (nazaréenne), soit dans ses formes successives jusqu’aux totalitarismes modernes et actuels. L’exégèse dominante actuelle, dont Benoît XVI a souligné les lacunes et les postulats dans son livre Jésus de Nazareth, ne permet pas cette appréhension (l’auteur de la recesion est justement l’un de ces exégètes). Ce qui ressort, c’est qu’une nouvelle exégèse est nécessaire – elle a heureusement commencé[2]. Ce qui ressort également, c’est que, dans certains milieux, toute approche des événements autre que celle “que propose l’orthodoxie musulmane” est rejetée. Les postulats de l’exégèse dominante ne sont pas étrangers à un tel rejet : si toute croyance est basée sur un récit historiquement invérifiable, la seule attitude sensée paraît être de laisser à chacun son propre « récit ». Tous ne sont-ils pas logiques, en particulier celui de l’islam, où même les invraisemblances les plus énormes s’intègrent parfaitement dans une implacable logique formelle ?

C’est ainsi toute interprétation autre que celle de la dictée du Coran par l’ange Gabriel à l’oreille de Muhammad est perçue comme intolérable. À côté d’un tel postulat, un travail minutieux ne pèse pas lourd, quel que soit par exemple le nombre de versets coraniques mentionnés et renvoyant manifestement à une réalité historique (l’étude en mentionne près de cinq cents dont beaucoup sont analysés de manière fouillée). Envisager un scénario rationnel, cohérent et inséré dans l’histoire humaine serait un “piège”.

Au prix de tels délires, les spécialistes du « dialogue » nous promettent des lendemains qui chantent. Qu’il soit permis de penser que, sur d’autres bases, le dialogue serait nettement mieux fondé et plus fécond, en particulier sur un regard de jugement relatif à notre monde (c’est-à-dire sur un regard « eschatologique », s’il faut employer ce terme barbare et très ambigu). Ce qui ne ferait que renvoyer à des questions très anciennes. Justement à celles que l’étude a essayé de mettre en lumière.


 

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 Chronologie et raison d’être de l’Hégire

 

Du Gabon, le 19 octobre 2007

Après avoir lu avec intérêt le premier volume « Le Messie et son prophète », je me permets de vous écrire afin d’éclaircir un point particulier. En voici le contexte.

Chosroès II roi des Perses est maître de Jérusalem en 614. Dans sa campagne, il a été aidé par des contingents juifs rabbiniques et judéo-nazaréens, et aussi par des contingents arabes éventuellement liés à ces derniers. Mais en 620 me semble-t-il, Héraclius, empereur byzantin, reprend l’offensive. Chosroès fait alors arrêter la persécution chrétienne mise en mouvement par les juifs qui étaient maîtres de la Judée. Finalement en 627, les Perses sont chassés.

Or, 622 correspond à l’Hégire, à l’émigration de Muhammad à Yathrib, oasis renommé Médine plus tard. Cet exil-exode fut bientôt vécu comme un temps d’attente avant la reconquête de la terre (Jérusalem et la Palestine) dont tout le groupe judéo-arabe se sent propriétaire de par droit divin. En 629, la tentative de Muhammad échoue, mais finalement Jérusalem tombe en 637/638 dans les mains arabo-judéo-nazaréennes.

Selon les biographies islamiques (très tardives) de Muhammad, l’Hégire-fuite serait le fait honteux en soi d’avoir été chassé de la Mecque. Or dès 643, on considère l’An 1 de l’ère nouvelle du salut comme étant l’an 622. Que veut dire alors ce que vous écrivez : « Le calendrier musulman ne peut pas avoir été fondé sur une défaite »? Le départ des judéo-nazaréens et des arabes qui leur sont liés en 622 devant Héraclius est aussi en soi quelque chose de pas très glorieux ! Pourquoi alors l’année 622 est-elle devenue l’année 1 des proto-musulmans ?

En espérant recevoir un éclaircissement de votre part, très cordialement, VIP

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La difficulté chronologique que vous pointez n’en est pas une, et cela pour deux raisons :

1.      En 614, les judéo-nazaréens sont refoulés de Jérusalem par les juifs rabbiniques qui y furent installés en maîtres par les Perses. Mais en 620, ces derniers (qui comptent des généraux chrétiens) expulsent à leur tour les rabbiniques de Judée et administrent  Jérusalem eux-mêmes jusqu’à la reprise de la ville par les Romains (« Byzantins ») en 627.

2.      En 622, Héraclius est encore bien au nord de la Syrie. Il n’arrivera pas cette année-là. Mais tout le monde sait que ce sera pour l’été suivant. Les campagnes militaires sont alors très courtes (ce qui va changer avec l’Islam).

Ce n’est pas directement Héraclius qui chasse de Syrie ceux qui avaient pris part à l’expédition de 614, mais plutôt ceux des Qoréchistes et des judéo-nazaréens qui n’y avaient pas pris part. Ils ne veulent pas avoir d’histoire quand l’armée d’Héraclius viendra, et qu’il faudra rendre des comptes !

Certes, cela n’est pas glorieux, mais ce n’est pas là-dessus que se fonde l’année « 1 »: sur la conscience qui surgit tout à coup d’être le nouveau peuple mis choisi par Dieu. Nul des Emigrés (nom que portèrent longtemps les musulmans) n’était joyeux de se voir chassé, mais n’était-ce pas Dieu Lui-même qui voulait ainsi mettre à l’écart dans le désert ceux qu’Il avait choisis pour la mission de sauver le monde ? Telle est l’idéologie du NOUVEL EXODE.

Même si l’un suit l’autre, le Proto-Islam n’est pas l’Islam que les Califes de Damas ont façonné autour d’un unique principe : la soumissionislâm (dans le Coran, le mot désigne simplement une attitude spirituelle devant Dieu et non un projet politique – cf. L’origine du mot « islâm »). De là vient le nom retenu alors pour le mouvement, qui n’est plus axé sur la venue du Messie-Jésus (attendue comme un retour matériel de chef des armées), mais sur un projet de domination sociale et politique totalitaire.  

 

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« Fitna »: un faux débat (ex-éditorial)

 

Des millions de gens ont vu le court-métrage du député néerlandais Geert Wilders intitulé « Fitna » (séduction en arabe, au sens très péjoratif de détournement du croyant par rapport au chemin voulu par Dieu, le sabîl Llah). Est-ce un chef-d’œuvre ? Tout au plus un montage comme peut en faire un bon étudiant en communication. D’aucuns ont parlé de navet. Mais alors, pourquoi un tel succès ?

En réalité, le contenu importait peu, et cela pour deux raisons. D’abord, fait  extraordinaire, ce film a eu le privilège d’être condamné alors qu’il n’existait pas encore. Puis, une fois réalisé, les plateformes que sont YouTube, Dailymotion et LiveLeak ont bloqué les tentatives de le mettre en diffusion ; seule la troisième l’a réautorisé (depuis le 4 avril 2008), non sans l’accompagner d’une mise en garde contre d’éventuelles poursuites judiciaires contre celui qui le regarderait ! Certes, on le trouve en accès direct sur d’autres sites, plus thématiques, mais la question se pose : est-on devenus fou ? Les images utilisées par Fitna proviennent des grands medias (on les trouvait déjà partiellement sur certains sites). Quant aux texte, ils sont tirés du Coran ainsi que de la presse néerlandaise. Presque du banal. Et voilà ce petit montage promu parmi les films les plus regardés, et suscitant la panique parmi le gouvernement des Pays-Bas ! Apparemment, les seules personnes sensées sont les musulmans du pays, qui n’ont pas bougé ; il faut dire que l’assassinat du cinéaste Théo van Gogh, fait en leur nom deux ans plus tôt, en avait choqué beaucoup. Il faut dire aussi que, pour la plupart, ils ne connaissent pas le contenu du Coran et en ont découvert certains passages à cette occasion.

 L’autre raison d’être étonné vient du souvenir des critiques qui avaient été orchestrées contre une phrase (sortie de son contexte par la BBC) de Benoît XVI à Ratisbonne le 12 septembre 2006. La citation était celle d’un Empereur byzantin qui reprochait à Mahomet d’avoir répandu sa foi par l’épée. Mais n’est-ce pas ce qu’enseignent tous les manuels scolaires en usage dans les pays arabo-musulmans ? Avec une différence : le ton n’est pas celui du reproche mais celui de la louange. Justement, imaginons un instant que, en guise de fond musical, Geert Wilders ait mis un air joyeux et entraînant à la place de la lancinante et lugubre musique de La mort d’Aze (tirée de Peer Gynt, d’Ibsen) – par exemple Trumpet Voluntary de Purcel ou un air d’Offenbach. Au lieu d’être honni par les fanatiques, son film aurait été acclamé par eux – mais il en aurait choqué d’autres.

Le problème réel n’a jamais été de savoir si l’Islam est violent, mais de savoir si c’est bien ou non. Ce qui est reproché à Benoît XVI, c’est d’avoir dit que ce n’était pas bien. Si Dieu le veut et l’a enseigné, quel homme peut-il dire que la violence est mauvaise ? Cependant, comment savons-nous ce que Dieu veut ou non ? Certains diront : c’est dans le Coran. Sans doute, et s’il fallait en retirer les versets qui prônent directement ou indirectement la confrontation violente, c’est le quart des pages qu’il faudrait enlever. Par comparaison, dans les livres du Nouveau Testament, on ne trouve rien de semblable – et les musulmans cultivés le savent bien. Pour autant, il serait faux de dire que le Coran a inventé l’idée de la violence au nom de Dieu : une tradition (anti-chrétienne) antérieure l’a enseignée dans divers écrits et l’a répandue, durant six siècles.

Comment cette manière de penser a-t-elle pu naître, se justifier et se répandre ? Tel est le problème de fond que ce site veut aborder – et qu’on ne trouvera guère ailleurs.

 

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Histoire et « preuves » : les difficultés du rationaliste occidental

 

Le mode de penser occidental rencontre une difficulté majeure en cette étude universitaire, qui n’est pas celle des « preuves » à proprement parler, mais d’une certaine vision d’ensemble. Les « preuves » n’existent jamais en histoire dès lors que les derniers témoins oculaires sont décédés. Selon une échelle de valeur, on parlera de certitudes qui s’appuient sur et découlent de la convergence des données disponibles, c’est-à-dire de la capacité d’en rendre compte. Dans le cas présent, cette convergence apparaît générale, malgré l’ampleur et la complexité des dossiers traités. D’où provient alors la difficulté éprouvée par certains ?

Cette difficulté présente divers aspects. D’abord, la question des « moines Esséniens » qui est abordée dans ces pages, ne doit pas induire en erreur : ce n’est pas l’existence de groupes religieux autonomes juifs autour du 1er de notre ère qui est en cause – bien au contraire –, mais ce qui a été dit au sujet de supposés « Esséniens » au départ de la notice de Pline. Le nom « d’esséniens » a été inventé par Pline pour désigner, non sans humour, une association hébraïque dont il avait entendu parler de loin et qu’il voulait donner en exemple dans son livre sur les curiosités du monde (un autre chapitre est consacré aux cyclopes…). Des associations cultuelles (ou pas très cultuelles) hébraïques, il y en avait une forêt dans l’Empire romain : elles permettaient à tous les Hébreux d’être reconnus comme tels par rapport à l’Etat et de s’organiser pour pouvoir vivre plus ou moins conformément aux préceptes bibliques.

Il y a cependant une difficulté : les ajouts au texte grec de Flavius Josèphe[3] ont fait des supposés « Esséniens » le troisième mouvement juif à côté des sadducéens et des pharisiens, et la littérature postérieure en a même fait des « moines » – puis, au 20e siècle, on en a fait des copistes acharnés. C’est comme un arbre qui cacherait la forêt des associations hébraïques qui, elles existaient vraiment. Ou plutôt, il s’agirait d’une vaste toile sur laquelle on a peint un arbre et qui serait tendue devant nos yeux pour leur dissimuler la forêt. Cette fiction délirante est devenue en effet un véritable obstacle à la connaissance du monde hébraïque du 1er siècle, et en particulier du courant messianiste et de ses diverses factions. Le premier défi consiste donc à enlever la toile et à rendre au courant messianiste, avec l’attention qu’on lui doit, les écrits de type politico-guerriers parmi lesquels un grand nombre des manuscrits de la mer Morte.

Une autre difficulté est l’ampleur du dossier islamologique. Il faut pas mal de temps pour s’apercevoir du fait que des analyses de données convergent, et davantage encore pour apprécier le fait de rendre compte des données même les plus (apparemment) incohérentes ou invraisemblables des traditions islamiques ou du texte coranique lui-même. Le bon millier de pages de l’étude de référence expose ces données. Or, le chercheur occidental manque toujours de « temps ». On peut procéder également de manière plus intuitive, et c’est ce que ce site essaie de faire.

La troisième difficulté est plus actuelle encore : méthodologique. Un certain présupposé habituel attend de toute analyse, qu’elle soit purement factuelle, c’est-à-dire séparée de ce qui serait une interprétation donnée aux « faits » dans un second temps. Ainsi, il y aurait d’une part les faits bruts et scientifiques, et d’autre part la subjectivité – l’analyse théologique étant rangée dans cette seconde catégorie. Ce type de présupposé rationaliste est imposé aujourd’hui à toute approche, même à la lecture de la Bible, qui est devenue un domaine où le regard de la « foi » n’est plus toléré, sinon après des approches « méthodologiques » qui expliqueraient déjà tout. Ces préjugés rationalistes sont des illusions.

En effet, les philosophes des sciences ont contribué à montrer que « faits bruts » n’existent jamais : la subjectivité du chercheur et les présupposés de sa méthode constituent déjà des interprétations qui orientent et parfois obscurcissent l’observation ou l’expérience. Néanmoins, le savoir existe. Ce qui est demandé au chercheur, ce n’est pas de réduire la réalité à des « lois » mais à en rendre compte avec des analyses faisant appel à des « lois » tout en connaissant leurs présuposés et leurs limites… c’est-à-dire avec rigueur et avec lucidité sur lui-même. Ceci est encore plus vrai en histoire où le chercheur est amené plus encore de s’impliquer sous peine de ne rien comprendre aux choses profondément humaines et toujours terriblement complexes qui forment son objet d’étude.  L’objectivité à la mode kantiennne est elle-même un a priori irrationnel qui rend inefficace en matière historique (et qui tend à faire perdre tout sens humain dans les autres domaines, en enfermant le regard dans un carcan matérialiste). La rigueur scientifique doit pourchasser tout présupposé.

Il existe d’ailleurs une raison supplémentaire pour laquelle l’opposition supposée entre les « faits » et leur compréhension est illusoire : c’est que l’aspect « théologique » lui-même est devenu un facteur essentiel des événements depuis deux mille ans[4]. Les gens agissent en effet en fonction de projets, et dans ces projets, il faut compter les représentations qu’ils se font de l’avenir et aussi de Dieu. L’homme n’agit pas seulement en fonction de l’argent à gagner et à dépenser en consommation, ce à quoi on voudrait le réduire aujourd’hui. Or, il se fait que le judéo-christianisme a introduit un positionnement spirituel nouveau et des conduites nouvelles qui ont eu un impact sur la société. Plus encore : ce n’est pas seulement le judéo-christianisme qui est devenu un facteur de changement, mais certaines de ses suites, ce qui n’a encore guère été vu, ou alors seulement entrevu (par exemple par René Girard) : très tôt, dès la deuxième génération (c’est-à-dire dès avant la fin du premier siècle de notre ère), le judéo-christianisme a donné naissance – bien malgré lui – à deux courants qui se répandront eux aussi dans le monde, dans le but de lui imposer leur visée de salut. Il est possible de schématiser ce processus (qui s’est développé jusqu’à nos jours) :

              Judéo-christianisme (des Apôtres)