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— en guise
de forum — |
Quelques discussions et réponses
Sommaire :
— La recension du
PISAI (Islamochristiana) —
— Muhammad annonce la Venue imminente de
Jésus —
— Ruines
de Kilwa. Où donc sont passés les
« polythéistes d’avant l’islam »? —
— Les
« esséniens » ne sont plus à Qumrân. Mais sont-ils ailleurs ?
—
— Pourquoi
« l’Hégire » vers Médine ? Quel sens en 622 ? —
— Une
curieuse manière de se mettre au vert… —
— À
propos du petit film « Fitna »:
un faux débat —
— Difficultés
d’une approche occidentale rationaliste —
— Islam
et « cours de l’Histoire » —
— Le messianisme,
une notion complexe —
— Pour continuer la recherche
sur le Web —
Repeindre en vert la Maison Blanche ?

Certains voient tout en noir, d’autres tout en rose. La
fin du mois de septembre 2008, qui coïncidait quasiment avec la fin du mois
islamique de ramadan, a été marquée à New York par l’illumination en vert de
l’Empire State Building.
Que Diable, le Grand Satan américain décore un de ses
monuments emblématiques à la gloire de l’islam ! On ne peut qu’admirer ces
efforts faits pour manifester une « ouverture » – celle-ci venant
pour ainsi dire illustrer des propos flatteurs tenus par le Président américain
en diverses occasions. En Europe, on n’est pas en reste. Un président n’a-t-il
pas déclaré le 16 juillet dernier que « l’islam a porté l’une des plus
anciennes et des plus prestigieuses civilisations dans le monde » et que
« l’islam, c’est le progrès, la science, la finesse, la
modernité » ? De l’autre côté de la Manche, la perfide Albion est
encore plus brillante en la personne de son Prime Minister qui a eu ces paroles
pour le début de ramadan :
« Les musulmans contribuent pour une large part au
succès du pays, à notre prospérité, à notre culture et c’est l’occasion de
rendre hommage à la contribution de l’islam à la Grande-Bretagne mais aussi au
monde entier ».
Après des paroles si encourageantes, les jeunes
musulmans n’ont plus qu’à pratiquer leur Ramadan – autrement, ils se
déconsidéreraient. Et à partir se former à la Révolution islamique en
Afghanistan (ou dans les camps islamistes paramilitaires des forêts canadiennes
– il y fait froid mais c’est plus simple).
On peut se demander sans rire quels buts poursuivent les
représentants du « Grand Satan » ou de ses alliés. Et d’abord, leur
« bonne volonté » affichée convainc-t-elle ? En parcourant le
web, on peut en douter. Il s’y élabore un islam sans plus d’enracinement dans
les diverses traditions des parents (ou des grands-parents) de ceux qui s’y adonnent.
Cet islam « de la toile », mais qui est curieusement aussi celui des
manuels scolaires en usage dans des pays comme l’Iran ou l’Arabie Saoudite, ne
risque guère d’être convaincu par les bonnes paroles du « Diable »
qui, on le sait, ne fait que mentir, même s’il dit des parcelles de vérité. Au
demeurant, si l’islam est si beau, pourquoi ces hommes politiques ne
deviennent-ils pas musulmans ? Certes, si de nombreux suffrages en
dépendaient, gageons que certains se déclareraient tels. Mais dans tous les
cas, la sincérité est problématique.
Si l’intention est d’acheter la paix sociale par des
flatteries et des privilèges accordés à ceux qui se disent ou diront musulmans,
elle s’avère en tout cas sans effet – ou plutôt avec effet opposé :
toujours davantage de revendications. Mais de la part de qui ? Est-ce
finalement une ouverture à l’égard des musulmans ou seulement à l’égard de
« l’islam » ? Quel bénéfice les musulmans tirent-ils à se voir
enfermés dans des « accommodements » à la mode canadienne (que certains
veulent imiter en Grande-Bretagne), où ils sont livrés au pouvoir d’instances
et de tribunaux islamiques ? Pour combien d’entre eux – parfois de la
génération précédente il est vrai –, la venue en Occident ne fut-elle pas
la fuite vers des Etats où règnent un certain droit et une certaine justice, et
qui permettent de vivre plus dignement ? Pour les groupes à vocation
terroriste qui rêvent d’encadrer les quartiers ou milieux étiquetés musulmans, le bénéfice est certain, à
l’inverse de ceux qui vont les subir. Mais à qui d’autre profitent ces
dérives ? La formule de « choc des civilisations », aussi
pompeuse que fautive, décrirait-elle moins une situation qu’un modèle, élaboré
dans les sphères auxquelles l’auteur du livre au même titre participe ouvertement ?
Le « grand Satan » (capitaliste) est-il occupé à développer
délibérément ce nouvel islam ?
Le nouvel islam – le webislam planétaire – renoue sans
doute avec les traits originels qui sont expliqués en ces pages, et qui
s’étaient parfois estompés, en particulier avec des projets de domination
mondiale. Mais de tels projets sont-ils l’apanage seulement d’une vieille
tradition qui, au point de départ (et ensuite dans l’islam), les a justifiés au
nom de Dieu ? Dans des traditions apparues ultérieurement, la
justification de ces projets ne requiert plus obligatoirement l’utilisation
perverse du sens religieux. Mais un point crucial reste commun : haïr la
paix. Qui veut dominer doit créer un climat de terreur, propice à toutes les
manipulations, qui renforceront à leur tour la domination. En gros, il s’agit
de monter les gens les uns contre les autres, à l’échelle du globe comme à
celle de chaque ville (y compris dans les pays « musulmans » entre
« modérés » et « extrémistes »), et d’obliger ainsi chacun
à entrer dans un modèle bien cadré, par le jeu d’une fausse alternative. Vous
avez le choix : ou bien la liberté avec la soumission à la dictature de
l’individualisme (c’est-à-dire du « marché »: toute la vie humaine
doit être objet d’offre/vente et de demande/achat), ou bien le nouvel islam
avec la soumission à ses structures théocratiques et terroristes – dans les
deux cas, vous êtes perdant. Ce jeu de ou
bien / ou bien à l’échelle mondiale a un air de déjà vu, du moins pour ceux
qui se rappellent des années antérieures à 1989. Pour la plupart cependant, la
mémoire est courte, et, globalement, le jeu fonctionne toujours.
Va-t-on repeindre en vert la Maison Blanche pour le
prochain Ramadan ? C’est une idée à creuser. On n’en est plus à une
manipulation près.
Kilwa. Où donc
sont passés les « polythéistes d’avant l’islam »?
Plus le temps passe, plus l’idée des « polythéistes
arabes » fait problème. Si l’on en croit les discours habituels sur les
origines de l’Islam, la péninsule arabique aurait été peuplée de tribus arabes
restées polythéistes, c’est-à-dire demeurées dans un état d’ignorance (la fameuse jahilyya) avant que Muhammad ne leur apporte la lumière de la
révélation coranique. La question est : où sont donc passés ces
polythéistes pré-islamiques supposés ?
Déjà, il a fallu admettre la réalité des évêchés chrétiens
tout autour de la péninsule arabique, tandis qu’au nord les royaumes arabes de Hira et de Ghassan,
chrétiens, sont connus depuis longtemps pour leurs églises et leurs monastères
de moines et de moniales (ce qui en dit long sur la place tenue par la
femme dans la société arabe tribale avant
l’Islam). Toutes ces réalités chrétiennes arabes ont été détruites par
l’Islam, mais il est devenu impossible de faire semblant qu’elles n’ont pas
existé – en tout cas parmi les historiens. Trop de vestiges archéologiques
aujourd’hui connus indiquent le contraire.
Mais, objectait-on, la partie désertique et centrale de la
Péninsule arabique était, elle, s’était isolée durant six siècles avant Muhammad, de sorte qu’elle était restée
polythéiste – puisque le dogme islamique le dit. Voilà un isolement bien
curieux pour des populations nomades qui ne pouvaient survivre qu’en ayant des
contacts commerciaux avec les populations des alentours – on va y revenir. Mais
surtout, on commence à parler des vestiges chrétiens arabes à l’intérieur de la péninsule. Un
article paru dans Le Monde
de la Bible (juin-août 2008, n°184
p.49) fait part de la découverte de Kilwa en Arabie
Saoudite : il s’agit d’un ensemble composé de cellules
monastiques et d’une chapelle, situées non pas près de la côte, mais à une
trentaine de kilomètres de la frontière jordanienne actuelle. On ne peut pas
dissimuler indéfiniment les découvertes – comme cela est arrivé parfois au sens
propre : l’une d’elles, un monastère, avait été sorti des sables il y a
trois ans par des archéologues saoudiens, et vite recouvert ensuite sur ordre du
ministère, selon une source bien informée. La mission archéologique de Kilwa de février 2008, elle, était conduite par une
Française, Saba Farès, de l’Université de Nancy. Une
nouvelle mission devrait permettre d’en savoir plus sur le site et sur un certain
Takia qui est cité là dans une inscription en arabe,
ainsi que sur bien d’autres éléments de cet ensemble monastique complexe qui
comptait un ermitage troglodyte surplombant le site.
Une telle découverte est-elle vraiment
surprenante ?
Si l’activité principale des tribus
arabes nomades était le commerce caravanier traversant le désert, il était
insensé d’imaginer que celles-ci soient restées étrangères à la révélation
biblique. Cette idée était d’autant plus une absurdité que les contacts entre
Arabes et non arabes étaient continuels, et cela depuis six siècles. Or, il
n’est jamais arrivé nulle part qu’un polythéisme antérieur se maintienne dès
l’instant que la révélation biblique est découverte, c’est-à-dire dès que des
liens s’établissent avec des juifs ou des chrétiens.
On objectera encore que cette
impossibilité absolue devait compter une exception : La Mecque. C’est
effectivement une exception : il n’existe pas d’autre ville au monde où
toute fouille archéologique soit interdite. Pire même : les autorités saoudiennes
sont en train de détruire tous les édifices anciens, au grand dam de
certains Saoudiens qui y voient l’un la maison de Muhammad, l’autre la première école musulmane (parce que Muhammad est supposé y avoir enseigné),
etc. – un défenseur des vieilles maisons, Sami Angawi, conclut en disant :
“Nous sommes en train de détruire les
liens physiques vers notre passé et faire de notre religion et de notre
histoire une légende” (voir http://archaeologynews.multiply.com/journal/item/212). N’est-ce pas
surtout un moyen d’empêcher toute recherche sur place permettant justement de
discerner ce qui est légende de ce qui ne l’est pas ?
Pour ce qui est de la recherche dans les
sources, un fait s’impose : La Mecque n’est mentionnée par aucune
source ancienne, et cela jusque bien après la période de Muhammad.
Ce qui a été avancé en ce sens repose sur des historiographes musulmans
tardifs, à la solde des Califes, ou sur une très vague ressemblance avec le nom
d’un port mentionné par le géographe Ptolémée, mais situé ailleurs – de plus,
La Mecque est non seulement loin de la côte mais était dépourvue d’accès à la
mer (le port de Djedda n’existait pas). Quant à l’unique mention dans le texte coranique, elle ne vise pas la ville actuelle mais un lieu-dit appelé Makkah situé très loin de là (voir Le messie et son
prophète, Tome II, chap. 3.4). La question se pose d’ailleurs de
savoir si la ville du Hijâz qui apparaît sous ce nom dans les années 670
(ou plus tard encore) n’avait pas pour seule raison d’être que de fournir un
lieu « historique » concret au choix de la nation arabe par Dieu, un
choix imaginé et décrété par les Califes successifs – c’est là le thème premier
de « l’islam » (qui ne s’appelait
d’ailleurs pas encore islam à ce
moment-là).
Le christianisme, parfois assez récent ou
encore assez superficiel, des tribus arabes est difficilement niable quand, en
plus de ce qui précède, on constate qu’au 6e siècle, l’Eglise d’Antioche avait encouragé des
prêtres à pérégriner avec les caravanes arabes, et que ceux-ci célébraient pour
ces nomades chrétiens en plein air sur des lieux aménagés (dont il existe
divers vestiges archéologiques).
Vraiment, il y a une grosse difficulté
avec les « polythéistes arabes » supposés exister encore au temps de
Muhammad. La seule explication
rationnelle possible, c’est que la révélation coranique ait eu lieu sur une
autre planète, et que des extra-terrestres l’aient apportée en se faisant
passer pour des Arabes. Voilà qui tient mieux la route que tout ce qui est
répété jusqu’à aujourd’hui.
Ou alors, il faut penser qu’il n’y a
peut-être pas eu de « révélation », et que le texte coranique a une
autre – et assez longue – histoire. Du reste, pendant des siècles, beaucoup de
musulmans s’en sont passé (et pendant un siècle en Andalousie, il semble qu’il
était inconnu). Et personne ne s’en est porté plus mal.
Les « esséniens » ne sont plus
à Qumrân. Mais sont-ils
ailleurs ?
En juin 2007 déjà, André Paul annonçait un revirement ; il publie en
2008 un livre intitulé Qumrân et les
Esséniens (dont l’essentiel était déjà paru dans la revue Esprit et Vie) avec pour
sous-titre : l’éclatement d’un dogme
– en bon français : la mise en
question d’un vieux postulat.
Rappelons l’enjeu en quelques mots.
Selon ce qui est habituellement enseigné, les manuscrits
retrouvés dans les grottes de la mer Morte ainsi que la littérature qui y est
apparentée auraient été l’œuvre d’une secte appelée « les
esséniens », préfigurant le monachisme, et disparue en 68 de notre
ère. De ce fait, ce courant de pensée n’aurait eu aucune postérité et ne
recouvrirait qu’une période très restreinte (il n’offrirait pas déjà de
développements typiquement post-chrétiens) ;
il n’y aurait pas de lien entre cette vaste littérature messianiste et
guerrière, et les courants politico-religieux apparus ensuite et qui reprennent
souvent les mêmes thèmes (ils sont présentés dans ce site). Inversement, si,
comme l’écrit André Paul (p.77), les « esséniens » comme tels forment
un “mythe”, la littérature qui a été mise sous leur nom doit être requalifiée
et replacée dans une autre approche historique.
Cependant, contrairement à que laisse entendre la page de
couverture, l’auteur, qui, il y a sept ans encore, enseignait que Jésus est
allé se former chez les Esséniens, ne développe pas un revirement pleinement
cohérent. Selon lui, on devrait imaginer encore que cette secte mythique ait
habité quelque part – en tout cas pas à Qumrân dont il a été démontré qu’il s’agissait d’un
lieu de production économique. L’auteur semble hésiter encore, à moins que ce
ne soit une précaution oratoire :
“Deux thèses s’opposent. L’une, la thèse
essénienne, isole, sacralise et communautarise Qumrân ; l’autre, sans
unité pour l’heure, désenclave, sécularise et dès lors décommunautarise le
lieu. Nous préconisons de ne point
choisir entre les deux” (p71).
Sans doute est-il adroit de tenir compte des présupposés
largement répandus, dont témoigne la préface de Mgr Joseph Doré (p.III), qui prétend le « mouvement
essénien certes bien attesté par ailleurs » – ce qui est assez paradoxal
pour un mythe. En fait, le présupposé le plus tenace et le plus grave concerne
l’insignifiance supposée des communautés judéo-chrétiennes : le “mythe essénien”
contribue en effet à rejeter celles-ci en marge de l’histoire, puisque Flavius
Josèphe n’en parlerait pas (ce qui est inexact) alors qu’il parlerait des
« esséniens » (on va en parler plus loin), et surtout parce que la
littérature messianico-guerrière dite de la mer Morte apparaît alors
complètement étrangère à ces communautés chrétiennes des origines.
De ces a priori,
André Paul ne sort pas quand il évoque les “cellules individuelles” découvertes
non loin de la côte ouest de la mer Morte. Dix-sept sites de ces cellules plus
ou moins groupées – chacune d’elles étant dotée d’une entrée propre – sont
aujourd’hui connus dans cette région ; ils seraient à dater de la période
romaine et étrangers au christianisme. Mais combien y en a-t-il d’autres, en
particulier un peu plus à l’ouest ? Les Pères de l’Eglise parlent de
nombreux ermites qui étaient solidairement établis dans les monts de Juda. Et
même si certains de ces textes évoquent là des moines grecs c’est-à-dire d’une
période plus tardive, il paraît évident que ces derniers n’ont pas inventé ce
mode de vie et qu’ils prennent la suite de ce qui se faisait déjà dans le cadre
de la communauté judéo-chrétienne basée à Jérusalem (jusqu’en 66, puis de
nouveau après 70). Il se pourrait d’ailleurs que le témoignage de Pline (qui a
inventé le nom amusant d’esseni –
devenu esséniens en français) fasse
allusion à eux, lui qui est mort en 79 à Pompéi où l’archéologie a mis en
lumière la présence d’une importante communauté chrétienne (ainsi qu’à
Herculanum).
Un autre a priori vivace concerne l’enfouissement des
manuscrits dans les grottes de la mer Morte (ou en certains autres
endroits) : tout se serait fait en une fois, et en 68. Qu’en
sait-on ? La diversité doctrinale et littéraire qui est exprimée dans ces
textes (nonobstant l’expression d’un courant dominant) ne s’accorde ni avec une
limitation arbitraire dans le temps (l’an 68), ni avec une exclusivité
pré-chrétienne tout aussi arbitraire : certains textes en hébreu de la
grotte 4 présentent une rédaction finale nécessairement post-chrétienne, et dans la grotte
7 où il semble qu’il n’y ait eu que des fragments en grec, la présence qu’un
fragment de ce qui correspond à l’évangile de Marc est difficilement niable –
en tous cas pas par les spécialistes qui connaissent bien les manières d’écrire
au 1er siècle. Mais les a priori idéologiques ont la vie
dure : malgré le nombre et la valeur des documents archéologiques
attestant la présence des chrétiens à Herculanum et Pompéi, le fait est fréquemment nié. Quitte
à passer les documents sous silence.
Il convient de redire ici un mot concernant les
invraisemblables passages du texte grec de Josèphe concernant des
« esséniens » (connus selon une copie du 9e siècle !). Toute étude sérieuse
révèle leur nature d’interpolation, quoiqu’ancienne : pour la plupart, ces
ajouts fut composés au 3e siècle en milieu impérial romain, dans une
perspective ironique très anti-juive (et accessoirement anti-chrétienne). Car
les récits de Josèphe étaient devenus un enjeu politico-religieux dès
l’Antiquité (ils le seront à nouveau à partir du 16e siècle). Et même si l’on n’a pas
étudié sérieusement ces récits (spécialement en leurs variantes ou citations
qui omettent les passages les plus importants relatifs aux supposés
« esséniens »), comment croire un seul instant qu’une porte de
Jérusalem portait ce nom et qu’un quartier leur était réservé ? On le
saurait par de nombreuses autres sources. André Paul semble le croire encore,
tout en disant que les « esséniens » pourraient n’être qu’un “mythe”
(p.77). Il y a une cerise sur le gâteau : Jésus serait également “chose
historique, mystique et mythique à la fois” (p.85). Il est peut-être permis de
voir en tout cela les variations de l’itinéraire personnel d’un ex-prêtre,
savant par ailleurs.
C’est sans doute ainsi qu’il convient d’apprécier la
perspective finale de l’ouvrage. En fin de compte, les « Esséniens »
auraient eu surtout une fonction de “faire-valoir”, selon un schéma “éthique
chez Philon, politique chez Josèphe” (p.159) ; la réalité historique, ce
serait les thérapeutes de Philon, “gnostiques sans le nom”. Bref, on sort d’un
mythe – les « esséniens » – pour entrer dans un entonnoir : la
littérature des grottes serait due à une secte de type gnostique. La forêt
reste cachée, même si c’est par un arbre réel et non plus par une tenture sur
laquelle on avait dessiné l’arbre. Et encore : dans la réalité, il n’y a
de gnostique que parmi ce qui est post-chrétien. En jouant sur le sens du mot
« gnose » (équivalent à partir du 4e siècle au sens de
« gnosticisme »), l’auteur qualifie certains manuscrits de “gnose
judaïque antérieure au christianisme” (p.145), alors que leur contenu est
simplement proche du livre des Proverbes ou du Siracide. Et alors que les
traits gnostiques caractéristiques en sont absents. Il s’agit là d’une
mystification : le passé ne peut pas être qualifié en fonction du futur
qu’on veut en déduire sur la base de ressemblances mineures : l’insistance
sur la connaissance ou l’attente de la lumière ne suffisent jamais à faire le
gnostique même si elles peuvent y disposer… beaucoup plus tard.
Du reste, l’auteur ne cache pas sa compassion pour les
dérives gnostiques du christianisme apostolique, qui auraient été victimes
selon lui d’une “censure fatale” de la part des Pères de l’Eglise, “une
inquisition avant l’heure”, qui voulait réguler “les sources inspiratrices de
l’art” (p.131) – on voit mal comment tous ces méchants Pères de l’Eglise
auraient pu réaliser ce tour de force, eux qui avaient déjà bien de la peine à
promouvoir la simple fidélité à la foi des apôtres. Il ne faut pas chercher ici
de vérité historique, mais plutôt les a priori « dogmatiques » que
l’auteur lui-même prétend faire « éclater ». Le cordonnier est
souvent parmi les mal chaussés.
Il reste du chemin à faire :
découvrir la diversité – encore largement sous-estimée – des formes religieuses
hébraïques et de leurs associations, et découvrir surtout la forme
post-chrétienne sectaire qui a initié un cocktail politico-religieux
messianiste et explosif.
À propos de l’annonce par Muhammad de la Venue imminente du Messie-Jésus
Je suis un lecteur (devenu) enthousiaste, et
je viens de "découvrir" le hadith suivant :
|
Abou Hourayra selon lequel le Prophète a
dit : « Par Celui qui tient mon âme en sa
main, la descente de Jésus fils de Marie est imminente ; il sera pour vous un
arbitre juste, il cassera la croix et tuera les porcs. Il mettra fin à la
guerre et il prodiguera des biens tels que personne n'en voudra plus. En ce
moment, une seule prosternation sera meilleure que le monde et son contenu ».
Puis Abu Hurayra dit : « Lisez, si vous voulez les
propos d'Allah : "Il n' y aura personne, parmi les gens du Livre, qui n' aura pas foi en lui avant sa mort. Et au Jour de la
Résurrection, il sera témoin contre eux" » (Coran 4,159) (Bukhari et Muslim). |
Ce hadith colle parfaitement avec votre théorie à savoir que
les judéonazaréens auraient convaincu les arabes d'une descente de Jésus
imminente pour massacrer les non-croyants et faire venir un paradis luxuriant.
Mais si ce hadith est correct – ce qui est vraisemblable car quel intérêt y
aurait-il à conserver un hadith décrivant une fausse prophétie de Muhammad ? –
cela peut signifier que d'autres hadiths sont également corrects ?
Cordialement, M.N.
Cher ami lecteur,
Vous avez raison. Certes, plutôt que
d’essayer de passer les immenses recueils de hadith-s au peigne fin, je me suis appuyé sur les islamologues
sérieux qui l’ont fait. Tous les hadith-s
ne sont pas "faux", sans doute, mais comment trier les 1% ou 1‰ de
valable parmi les milliers d’autres ? Et en l’un d’eux qui semble basé sur un
souvenir authentique, comment faire le tri entre le souvenir historique et sa
transmission déformée ? L’étude Le messie et son prophète en offre
quelques exemples simples et éclairants, mais le travail qui reste à faire
est colossal et porte sur des hadith-s
généralement plus complexes. Il devra être fait par d’autres dans l’avenir, et
notamment sur ce site.
Dans l’exemple que vous citez, on peut
déceler assez facilement ce qui a été ajouté (en
vert clair) à la tradition authentique, qui forme seulement la première
moitié du hadith. C’était
vraiment la pensée des judéonazaréens que d’imaginer Jésus revenant à Jérusalem
et détruisant les croix (quant au fait de tuer les porcs, cela paraît aussi
absurde qu’inutile ; il s’ait làaussi d’une addition postérieure).
L’important est la phrase prêtée à Muhammad :
« La
descente de Jésus fils de Marie est imminente ».
C’est exactement ce que dit l’unique
témoignage contemporain, une lettre envoyée par un juif rabbinique à son frère,
et conservée dans la Doctrina Jacobi :
« il
proclamait la venue du Messie qui allait venir ».
C’est à cause et en vue de cette attente
que le vin et toute boisson fermentée ou provenant du raisin était interdite
par les judéonazaréens : ils appliquaient la consigne de la Bible relatif
à ceux qui font un vœu à Dieu (c’est-à-dire qui se consacrent à Lui pour un
temps, les nazirs) :
“Parle aux fils d’Israël et
dis-leur : Lorsqu’un homme ou une femme s’engage par vœu de naziréat à se
consacrer à YHWH, ce nazir s’abstiendra de vin (yayin) et de boissons alcoolisées (shékâr) : …; il ne boira aucun jus (mišerâh) du raisin et ne mangera ni
raisins frais ni raisins secs” (Livre des
Nombres 6,1-3).
Ceci explique un mot incompréhensible du Coran. En en s. 2,219 , on trouve l’expression “le vin [al-hamr] et le maysir” : que peut vouloir dire ce terme de maysir ? Puisqu’il est impensable d’aller voir dans la Bible,
les commentateurs islamiques (et occidentaux…) se sont évertués à imaginer une
explication : ce serait un jeu de hasard, et joué de la main
gauche !!!
Or, le verset précise : “dans les
deux, le péché est plus grand que l’utilité”. On peut comprendre pourquoi le
vin est parfois utile, surtout dans des régions où l’eau est rare et polluée,
mais en quoi les jeux de hasard seraient-ils utiles ? En réalité, le mot maysir [racine : msr] est tout simplement l’arabisation du
terme mišerah [même racine msr], qui n’apparaît certes qu’une fois dans
la Bible, mais à un endroit capital : là où on parle de ceux qui se vouent
à la « cause » de Dieu ! C’est bien à eux que s’adresse la
sourate Al-baqarah pour leur
interdire, comme dans les Nombres,
“le vin et tout jus [de la vigne]” (s.2,219)
La
datation des sources permet de penser que l’annonce de la
« redescente » du Messie-Jésus a commencé à être faite dès avant 626.
On pouvait penser alors qu’elle interviendrait dans les quatre ans à venir, le
temps d’aller occuper Jérusalem et d’y rebâtir la « Maison » (al-Bayt). Mais la tentative de 629
militairement appuyée sur Muhammad et ses hommes fut un échec.
Très cordialement, EMG
parue dans Islamochristiana [le
bulletin du Pisai], n° 26, 2006 (parution 2007), Rome, p.324-326
Le « Pisaï » est l’Institut Pontifical
(« d’études arabes et islamiques ») où, à Rome, sont formés des
islamologues, en particulier des membres du clergé catholique. L’héritage de
Louis Massignon y est prédominant (d’où l’importance de la langue française,
d’ailleurs employée pour la recension).
Cette recension donne « l’impression »
d’être pour le moins superficielle…
Gallez
Edouard-Marie, Le messie et son prophète.
Aux origines de l’Islam. Tome 1 :
De Qumrân à Muhammad, 524 pp.;
tome II: Du Muhammad des Califes au Muhammad
de l’histoire, 582 pp., Collection Studia
arabica n° 1, Editions de Paris, Paris 2005.
Cet ouvrage
monumental, qui inaugure la collection Studio
Arabica, dirigée par Marie-Thérèse Urvoy, est la thèse de doctorat de
l’auteur en théologie/histoire des religions, soutenue à l’université de
Strasbourg en 2004.
L’ouvrage se divise
en trois parties : 1. Le dossier « essénien », une forêt que cache un
arbre ; 2. Origine et élaboration de la religion judéonazaréenne (dans le tome
I) ; 3. Histoire et légendologie : Muhammad
et les débuts de « l’islam » (tome II). Les trois parties, à leur
tour, sont subdivisées en une myriade de chapitres très détaillés, qui
facilitent, mais parfois aussi compliquent, la lecture de l’ensemble. A la fin de
la troisième partie, dans le tome II, on trouve quelques annexes (de valeur
inégale), qui précisent et expliquent sous des angles divers les thèses de
l’auteur. Elles traitent de l’archéologie judéonazaréenne (annexe A), du
déplacement du centre de l’islam (Site mecquois et « nouvelle Jérusalem »
islamique, annexe B), de la signification du terme khalîfa (Lieutenant de Dieu ou successeur [du Prophète] de Dieu ?,
annexe C) de l’interprétation exégétique différente de quelques passages du
Coran (Cinq courtes études coraniques, annexe D), de la nouvelle signification
de ternies géographiques (Médine serait la Modîn des Maccabéens) (Mdyn, un nom biblique attribué à
Yathrib, annexe E), et enfin de la signification nouvelle et plus précise des
termes de nabî et rasul, selon la théologie
judéonazaréenne (annexe F). A la fin du tome II, on trouve une bibliographie
des ouvrages cités (surtout en français) et une série d’index : des auteurs et
ouvrages antiques ou patristiques, des noms de personnes, des notions non
repérables par la seule table des matières, des versets ou groupes de versets
coraniques cités.
Que dire au terme de
la lecture de cette œuvre vraiment gigantesque ? La première réaction est un
sentiment d’étonnement. Les personnes et les situations, abordées sous un angle
nouveau, acquièrent un sens tout à fait différent. C’est ce qui constitue la
valeur et peut-être aussi la faiblesse du livre. L’auteur en est conscient : il
s’agit d’accepter ou de récuser globalement une lecture alternative de
l’ensemble des données.
La naissance de
l’islam (le « proto-islam ») se situe, selon Gallez, au terme d’un
très long processus, qui plonge ses racines dans les mouvements messianiques et
apocalyptiques des derniers siècles du judaïsme et passe ensuite à travers un
mouvement du protéiforme judéo-christianisme (que Gallez appelle ici mouvement
des « Judéo-nazaréens »). L’interprétation « officielle »
de l’islam naît au contraire de l’idéologie califale du VIIIème siècle, laquelle aurait opéré une
série de transpositions de sens (historiques, géographiques, théologiques), et
par suite troublé les eaux, aveuglant la grande majorité des interprètes du
passé comme du présent. Mais un tel aveuglement concernerait aussi les
mouvements du judaïsme (l’attention se concentrant sur les Esséniens et sur
Qumrân, aux dépens du grand courant messianique et apocalyptique) et du
christianisme, en particulier à travers le mouvement des « nazaréens »
judéo-chrétiens.
Vu la complexité de
l’œuvre, je me contenterai d’une appréciation globale.
Quoique très
minoritaire, la thèse de fond de Gallez n’est pas neuve. La seule vraie
différence réside dans le choix de la filière des facteurs juifs et hébreux qui
devaient conduire à la naissance de l’islam. Il est probable qu’on verra un jour
apparaître d’autres « hypothèses » de reconstruction des faits. Ce
serait logique, vu le peu de données historiques ou archéologiques dont on
dispose sur l’Arabie du VIIème
siècle. Ainsi de telles études ont l’avantage de faire entrevoir la complexité
des problèmes, sans s’arrêter à une répétition stérile de la tradition
officielle. Par ailleurs, certaines difficultés sont déjà bien connues, telles
que l’interprétation du rôle des isrâ‘îliyyât tant dans le Coran que dans la Sunna, les tentatives pour accréditer
l’islam comme une religion issue presque « directement » de l’Arabie
païenne, l’interprétation de quelques versets coraniques qui semblent se
référer à des moments différents de ceux que propose l’orthodoxie musulmane, la
« circularité » qui caractérise le rapport Coran-sunna-sîra, la trop grande hâte à liquider la formation du
Livre Saint de l’islam, etc...
Mais là n’est pas ce
qui caractérise vraiment l’œuvre de Gallez. Il travaille en fait sur deux plans
: prospectif et rétrospectif, à partir de la naissance des mouvements comme de
leur transformation déjà arrivée et consolidée. C’est précisément là que se
situe le risque qu’il court : reproduire dans sa propre thèse ce qu’il dénonce
dans l’historiographie officielle musulmane et chez ses adeptes. C’est
peut-être la raison pour laquelle Gallez, dans sa lecture globale et
alternative, cite très peu les sources musulmanes et met en garde ceux qui s’y
attachent car ils risquent d’en devenir la proie. On a comme l’impression
que tout « fonctionne
trop bien », s’explique « trop bien », même là où,
dans le marécage
des mouvements judéo-chrétiens, on navigue avec difficulté. Même les
citations et les « preuves » apportées par l’auteur sont souvent
« interprétées ».
La même situation
d’incertitude, du point de vue historique, culturel et religieux, est encore
plus vraie pour la dernière période du judaïsme avant le Christ, la naissance
du christianisme et la structuration de l’hébraïsme rabbinique. La proposition
de relecture des sources a quelque chose de fascinant et elle contient certains
éléments de vérité qui restent cependant à approfondir. Il est également vrai,
comme le souligne Gallez, que l’hyper-spécialisation porte à négliger certains
éléments de rapprochement, que seule une lecture globale peut discerner. Mais
l’immense littérature de cette période ne saurait être liquidée en en
« choisissant » seulement une partie.
En bref, l’impression
générale qui émerge de la lecture de cette œuvre est celle d’un complot, enfin
révélé, des majorités victorieuses contre les minorités opprimées et fuyardes.
Les lecteurs peu attentifs risuent de se laisser prendre au piège
et d’accréditer ce complot.
Selon moi, les
mérites du livre de Gallez se situent sur deux axes au demeurant
complémentaires : tout d’abord, l’invitation à reprendre en main les sources
historiques, ensuite l’entreprise, partiellement réussie, des relier les trois
religions à travers l’élément commun du judaïsme.
Enfin, reconnaissons
en toute humilité que l’histoire (et en particulier celle des origines des
religions) est toujours un peu plus complexe et fuyante que les belles
reconstructions que l’on essaie d’en faire.
Valentino Cottini
________________________________
COMMENTAIRES [2e version] :
L’auteur
de la recension est le nouveau directeur de la revue Islamochristiana (depuis 2007) ; il est aussi professeur
d’exégèse (biblique).
Deux
mots-clefs résument son texte : un supposé “marécage [des mouvements judéo-chrétiens]”, et un “ complot ” – tout aussi
supposé. Que l’auteur se perde dans les données relatives au
judéo-christianisme, c’est son affaire. Qu’il balaye d’un revers de la main des
analyses solidement étayées sans en rendre compte ni – évidemment – les
discuter, ce n’est plus son affaire. Cela s’appelle une faute quand on occupe
un rang tel que le sien.
En
réalité, l’auteur réagit en fonction du dogme exégétique dominant selon lequel
la foi chrétienne est une fabrication tardive et le Jésus de l’histoire,
fondamentalement inconnaissable. En d’autres mots, le judéo-christianisme
n’aurait jamais existé en soi, il serait “protéiforme” dès l’origine. On
nagerait dans le “marécage des mouvements judéo-chrétiens”. Dès lors, il serait
impossible de relier le phénomène islamique à une dérive du christianisme des
origines, puisque ce christianisme n’aurait pas existé. Un des objets de
l’étude est justement de sortir de ces confusions, et d’ailleurs certains
travaux de la nouvelle exégèse y aident beaucoup, mais l’auteur ne semble pas
les connaître. Il n’existe pas des mouvements judéo-chrétiens mais il y a le judéo-christianisme des apôtres (le seul qui mérite ce nom), et
d’autres part des mouvements dérivés qui sont radicalement anti-judéo-chrétiens. On ne peut pas
amalgamer le modèle et ses contrefaçons. En effet, en l’espace d’une
génération, la révélation judéo-chrétienne a été l’objet de deux dérives (en
sens divergents l’une par rapport à l’autre) ; toutes deux dérives sont
des réinterpréation totalement subverties de la révélation biblique, mais celle
qui nous occupe a suivi une direction politico-mystico-guerrière, et s’est
donné le nom de « nazaréenne ». Par la suite, sous des formes
variées, ce messianisme post-chrétien réussit à tenter chaque génération de
chrétiens, ou de juifs, ou d’autres encore. Pourtant, il s’agit toujours d’une
négation fondamentale de la foi biblique, qui induit des positions à la fois
anti-juives et anti-chrétiennes. Et qui séduit.
C’est
ce qui s’était passé déjà au long des six siècles avant l’islam ; le Tome
I en rend compte au moins en partie, et des études futures pourront préciser le
rayonnement multiforme qu’a connut l’idéologie politico-religieuse
originellement “messianiste” (notamment à travers l’arianisme). Beaucoup
d’auteurs emploient d’ailleurs cette qualification de “messianistes” pour
désigner divers mouvements en des époques différentes, et cela se
justifie ; il convient cependant de relier à leur origine les traits
communs aux formes si diverses du “messianisme”, sous peine de rester dans le
flou. L’étude s’est donc concentrée sur les débuts, puis sur la forme très
particulière de messianisme qui a pris corps militairement et politiquement au
VIIe siècle grâce aux Arabes enrôlés
par les descendants du groupe messianiste originel (ce n’est donc pas une
idéologie de seconde ou troisième main qui a commencé à endoctriner des Arabes
à la fin du VIe siècle, puis Muhammad
lui-même à la génération suivante). Il faut donc considérer ceci :
• Avant d’accuser une étude de « choix »
(partial), il faudrait prouver en quoi ces choix affecteraient la valeur des
analyses ou des conclusions – on ne peut jamais parler de tout.
• La recension évoque le “peu de données historiques ou
archéologiques dont on dispose sur l’Arabie du VIIème siècle”. Certes. Mais elle omet de dire que si l’on en possède
si peu et beaucoup moins même que pour les sièces antérieurs, c’est du fait des
destructions systématiques qui ont été opérées au temps des Califes de Damas,
et après encore (et même aujourd’hui !). Et ces
destructions concernent même les textes coraniques anciens.
• De cette constatation du peu de données, la recension
conclut : “on verra un jour apparaître
d’autres « hypothèses » de reconstruction des faits”. L’auteur est
étrangement doué pour prédire l’avenir. Rationnellement, c’est le contraire qui
est prévisible : dans le passé, entre ±1910 et ±1975, de nombreuses
“reconstructions des faits” ont été tentées en fonction des différentes
sciences humaines et aussi en fonction d’élucubrations mystiques. Toutes ont abouti à des impasses. La
seule qui n’avait pas été élaborée et en était restée au stade d’approches
diverses était celle de l’enracinement des origines islamiques dans un
mouvement dérivé du judéo-christianisme. Dont acte.
La
science historique repose sur des probabilités qui vont de la simple
possibilité aux certitudes. Toutes les questions possibles relatives aux
méprises ayant conduit à l’invention des “moines eséniens” ne sont pas abordées
(Tome I). La question de l’enfouissement des jarres à manuscrits de la mer
Morte, par exemple, reste bien ouverte (au reste, n’y en a-t-il eu
qu’un ?). Le fait est à souligner que, depuis la parution, des études sont
venues confirmer et compléter les données avancées ! En particulier, on
notera le revirement du spécialiste de Qumrân qu’est André Paul, revirement
exprimé en ces termes très diplomatiques :
“À
l’école des archéologues et face à l’étonnante diversité d’idées ou de doctrines
judaïques qu’attestent les rouleaux découverts, n’est-on pas tenté de faire
éclater la thèse essénienne ? Dans un avenir plus ou moins proche, l’échange
méthodique et productif entre chercheurs sur le terrain et spécialistes des
textes pourrait conduire anciens et jeunes savants à se libérer de la
fascination essénienne. Dans cette attente, qu’on laisse évoluer et même se
transformer la thèse elle-même, au risque de la voir un jour devenir caduque” (Qumrân, le point historique, in La Nef, n° 183, juin 2007, fin de
l’article).
Il n’y a pas si longtemps,
il écrivait encore que Jésus était allé se former chez les Esséniens[1].
Serait-ce dans ce “marécage”-là que “nage” l’auteur qui parle “histoire
fuyante” ?
Venons-en
à l’accusation de “complot”. Diable ! Qui complote contre
qui ? L’auteur a “l’impression que tout « fonctionne trop bien »”. Quel est le
“trop” qui le gêne ? Serait-ce l’existence – qui ressort de l’étude – du
christianisme des origines ? Quels sont ses arguments ? L’étude
exposerait un “complot” fomenté par des “majorités victorieuses contre les
minorités opprimées et fuyardes”. Voilà qui est bien vague et mystérieux,
autant que les romans de Dan Brown. Une autre manière de balayer d’un revers de
la main ? Que les Arabes ayant pris le pouvoir sur le Proche-Orient aient
fait disparaître les messianistes « nazaréens », ou en tout cas les
plus représentatifs d’entre eux, puis aient occulté leur souvenir autant que
possible, cela ne fait pas un “complot” ; il s’agit de l’élimination
d’alliés (et initiateurs) devenus très encombrants et compromettants pour
l’avenir. Voilà qui est, hélas, courant dans l’histoire, y compris les
phénomènes d’occultation systématique voulus par le pouvoir. Qui aujourd’hui
parle encore des camps de concentration soviétiques, dont ceux des Nazis ont
été simplement des copies ? D’où vient l’impunité qui a été décidée à
l’égard de ces crimes que tout pousse à taire ? Et que penseront les historens
du XXIIIe siècle devant l’absence ou au moins la grande difficulté
d’avoir des informations à ce sujet ? L’ironie sceptique de l’auteur quant
à l’existence d’historiographies “aveuglant la
grande majorité des interprètes du passé comme du présent” tombe mal ; n’a-t-il jamais remarqué que notre
historiographie elle-même est parsemée de ces “aveuglements” sur commande, et
que celles du passé n’en sont pas exemptes, particulièrement quand il s’agit
d’historiographies islamiques ?
Notons
que les historiographes musulmans sont souvent loin d’être dupes. Antoine
Moussali avait commencé à montrer comment le grand commentateur Tabarî (chrétien passé à l’islam et
devenu la référence
historique des musulmans) a glissé des messages de dérision dans les chaînes de
transmetteurs (ou isnad-s) qu’il a
fabriquées – discrètement, bien sûr : il savait qu’il risquait sa peau.
Les “interprètes” d’aujourd’hui ne sont plus directement menacés de mort, ou
rarement (c’est le cas dans plusieurs pays), mais ils sont apparemment beaucoup
plus dupes. L’argument qu’ils invoquent : “Une majorité pense que…”, est
précisément celui des dupes – ou alors de ceux qui ont accepté de se détourner
de toute vraie recherche. Dans le monde d’aujourd’hui, les subsides prennent une importance considérable.
En
fait, le nœud de la difficulté est théologique : comprendre ce qu’est une
idéologie de salut, soit dans sa forme originelle messianiste (nazaréenne),
soit dans ses formes successives jusqu’aux totalitarismes modernes et actuels.
L’exégèse dominante actuelle, dont Benoît XVI a souligné les lacunes et les
postulats dans son livre Jésus de
Nazareth, ne permet pas cette appréhension (l’auteur de la recesion est
justement l’un de ces exégètes). Ce qui ressort, c’est qu’une nouvelle exégèse
est nécessaire – elle a heureusement commencé[2].
Ce qui ressort également, c’est que, dans certains milieux, toute approche des
événements autre que celle “que propose l’orthodoxie musulmane” est rejetée.
Les postulats de l’exégèse dominante ne sont pas étrangers à un tel rejet :
si toute croyance est basée sur un récit historiquement invérifiable, la seule
attitude sensée paraît être de laisser à chacun son propre « récit ».
Tous ne sont-ils pas logiques, en particulier celui de l’islam, où même les
invraisemblances les plus énormes s’intègrent parfaitement dans une implacable
logique formelle ?
C’est
ainsi toute interprétation autre que celle de la dictée du Coran par l’ange
Gabriel à l’oreille de Muhammad est
perçue comme intolérable. À côté d’un tel postulat, un travail minutieux ne
pèse pas lourd, quel que soit par exemple le nombre de versets coraniques
mentionnés et renvoyant manifestement à une réalité historique (l’étude en mentionne près de cinq cents dont beaucoup
sont analysés de manière fouillée). Envisager un scénario rationnel, cohérent
et inséré dans l’histoire humaine serait un “piège”.
Au
prix de tels délires, les spécialistes du « dialogue » nous
promettent des lendemains qui chantent. Qu’il soit permis de penser que, sur
d’autres bases, le dialogue serait nettement mieux fondé et plus fécond, en
particulier sur un regard de jugement relatif à notre monde (c’est-à-dire sur
un regard « eschatologique », s’il faut employer ce terme barbare et
très ambigu). Ce qui ne ferait que renvoyer à des questions très anciennes.
Justement à celles que l’étude a essayé de mettre en lumière.
Chronologie et raison
d’être de l’Hégire
Du Gabon, le 19 octobre 2007
Après
avoir lu avec intérêt le premier volume « Le Messie et son prophète », je me permets de vous écrire afin
d’éclaircir un point particulier. En voici le contexte.
Chosroès
II roi des Perses est maître de Jérusalem en 614. Dans sa campagne, il a été
aidé par des contingents juifs rabbiniques et judéo-nazaréens, et aussi par des
contingents arabes éventuellement liés à ces derniers. Mais en 620 me
semble-t-il, Héraclius, empereur byzantin, reprend l’offensive. Chosroès fait
alors arrêter la persécution chrétienne mise en mouvement par les juifs qui
étaient maîtres de la Judée. Finalement en 627, les Perses sont chassés.
Or,
622 correspond à l’Hégire, à l’émigration de Muhammad à Yathrib, oasis renommé Médine plus tard. Cet exil-exode
fut bientôt vécu comme un temps d’attente avant la reconquête de la terre
(Jérusalem et la Palestine) dont tout le groupe judéo-arabe se sent
propriétaire de par droit divin. En 629, la tentative de Muhammad échoue, mais finalement Jérusalem tombe en 637/638 dans les
mains arabo-judéo-nazaréennes.
Selon
les biographies islamiques (très tardives) de Muhammad, l’Hégire-fuite serait le fait honteux en soi d’avoir été
chassé de la Mecque. Or dès 643, on considère l’An 1 de l’ère nouvelle du salut
comme étant l’an 622. Que veut dire alors ce que vous écrivez : « Le
calendrier musulman ne peut pas avoir été fondé sur une défaite »? Le
départ des judéo-nazaréens et des arabes qui leur sont liés en 622 devant
Héraclius est aussi en soi quelque chose de pas très glorieux ! Pourquoi
alors l’année 622 est-elle devenue l’année 1 des proto-musulmans ?
En
espérant recevoir un éclaircissement de votre part, très cordialement, VIP
____________________________
La difficulté chronologique que vous pointez n’en est
pas une, et cela pour deux raisons :
1. En 614, les judéo-nazaréens sont refoulés de Jérusalem
par les juifs rabbiniques qui y furent installés en maîtres par les Perses.
Mais en 620, ces derniers (qui comptent des généraux chrétiens) expulsent à
leur tour les rabbiniques de Judée et administrent Jérusalem eux-mêmes jusqu’à la reprise de la
ville par les Romains (« Byzantins ») en 627.
2. En 622, Héraclius est encore bien au nord de la Syrie.
Il n’arrivera pas cette année-là. Mais tout le monde sait que ce sera pour
l’été suivant. Les campagnes militaires sont alors très courtes (ce qui va
changer avec l’Islam).
Ce
n’est pas directement Héraclius qui chasse de Syrie ceux qui avaient pris part
à l’expédition de 614, mais plutôt ceux des Qoréchistes et des judéo-nazaréens
qui n’y avaient pas pris part. Ils ne veulent pas avoir d’histoire quand
l’armée d’Héraclius viendra, et qu’il faudra rendre des comptes !
Certes,
cela n’est pas glorieux, mais ce n’est pas là-dessus que se fonde l’année
« 1 »: sur la conscience qui surgit tout à coup d’être le nouveau peuple
mis choisi par Dieu. Nul des Emigrés (nom que portèrent longtemps les
musulmans) n’était joyeux de se voir chassé, mais n’était-ce pas Dieu Lui-même
qui voulait ainsi mettre à l’écart dans le désert ceux qu’Il avait choisis pour
la mission de sauver le monde ? Telle est l’idéologie du NOUVEL EXODE.
Même
si l’un suit l’autre, le Proto-Islam n’est pas l’Islam que les Califes de Damas
ont façonné autour d’un unique principe : la soumission – islâm (dans le Coran, le mot désigne
simplement une attitude spirituelle devant Dieu et non un projet politique –
cf. L’origine du mot « islâm »).
De là vient le nom retenu alors pour le mouvement, qui n’est plus axé sur la venue
du Messie-Jésus (attendue comme un retour matériel de chef des armées), mais
sur un projet de domination sociale et politique totalitaire.
« Fitna »: un faux débat (ex-éditorial)
Des millions de gens ont vu
le court-métrage du député néerlandais Geert Wilders intitulé « Fitna » (séduction en arabe, au
sens très péjoratif de détournement du croyant par rapport au chemin voulu par
Dieu, le sabîl Llah). Est-ce un chef-d’œuvre ?
Tout au plus un montage comme peut en faire un bon étudiant en communication.
D’aucuns ont parlé de navet. Mais alors, pourquoi un tel succès ?
En réalité, le contenu
importait peu, et cela pour deux raisons. D’abord, fait extraordinaire, ce film a eu le privilège
d’être condamné alors qu’il n’existait pas encore. Puis, une fois réalisé, les
plateformes que sont YouTube, Dailymotion et LiveLeak ont bloqué les tentatives de le mettre en diffusion ;
seule la troisième l’a réautorisé (depuis le 4 avril 2008), non sans
l’accompagner d’une mise en garde contre d’éventuelles poursuites judiciaires
contre celui qui le regarderait ! Certes, on le trouve en accès direct sur
d’autres sites, plus thématiques, mais la question se pose : est-on
devenus fou ? Les images utilisées par Fitna proviennent des grands
medias (on les trouvait déjà partiellement sur certains sites). Quant aux
texte, ils sont tirés du Coran ainsi que de la presse néerlandaise. Presque du
banal. Et voilà ce petit montage promu parmi les films les plus regardés, et
suscitant la panique parmi le gouvernement des Pays-Bas ! Apparemment, les
seules personnes sensées sont les musulmans du pays, qui n’ont pas bougé ;
il faut dire que l’assassinat du cinéaste Théo van Gogh, fait en leur nom deux
ans plus tôt, en avait choqué beaucoup. Il faut dire aussi que, pour la
plupart, ils ne connaissent pas le contenu du Coran et en ont découvert
certains passages à cette occasion.
L’autre raison d’être étonné vient du souvenir
des critiques qui avaient été orchestrées contre une phrase (sortie de son
contexte par la BBC) de Benoît XVI à Ratisbonne le 12 septembre 2006. La
citation était celle d’un Empereur byzantin qui reprochait à Mahomet d’avoir
répandu sa foi par l’épée. Mais n’est-ce pas ce qu’enseignent tous les manuels
scolaires en usage dans les pays arabo-musulmans ? Avec une
différence : le ton n’est pas celui du reproche mais celui de la louange.
Justement, imaginons un instant que, en guise de fond musical, Geert Wilders
ait mis un air joyeux et entraînant à la place de la lancinante et lugubre
musique de La mort d’Aze (tirée de Peer Gynt, d’Ibsen) – par exemple Trumpet Voluntary de Purcel ou un air
d’Offenbach. Au lieu d’être honni par les fanatiques, son film aurait été
acclamé par eux – mais il en aurait choqué d’autres.
Le problème réel n’a jamais
été de savoir si l’Islam est violent, mais de savoir si c’est bien ou non. Ce
qui est reproché à Benoît XVI, c’est d’avoir dit que ce n’était pas bien. Si
Dieu le veut et l’a enseigné, quel homme peut-il dire que la violence est
mauvaise ? Cependant, comment savons-nous ce que Dieu veut ou non ?
Certains diront : c’est dans le Coran. Sans doute, et s’il fallait en
retirer les versets qui prônent directement ou indirectement la confrontation
violente, c’est le quart des pages qu’il faudrait enlever. Par comparaison,
dans les livres du Nouveau Testament, on ne trouve rien de semblable – et les
musulmans cultivés le savent bien. Pour autant, il serait faux de dire que le
Coran a inventé l’idée de la violence au nom de Dieu : une tradition
(anti-chrétienne) antérieure l’a enseignée dans divers écrits et l’a répandue,
durant six siècles.
Comment cette manière de
penser a-t-elle pu naître, se justifier et se répandre ? Tel est le
problème de fond que ce site veut aborder – et qu’on ne trouvera guère
ailleurs.
Histoire et « preuves » : les difficultés du rationaliste occidental
Le mode de penser occidental
rencontre une difficulté majeure en cette étude universitaire, qui n’est pas
celle des « preuves » à proprement parler, mais d’une certaine vision
d’ensemble. Les « preuves » n’existent jamais en histoire dès lors
que les derniers témoins oculaires sont décédés. Selon une échelle de valeur,
on parlera de certitudes qui s’appuient sur et découlent de la convergence des
données disponibles, c’est-à-dire de la capacité d’en rendre compte. Dans le
cas présent, cette convergence apparaît générale, malgré l’ampleur et la
complexité des dossiers traités. D’où provient alors la difficulté éprouvée par
certains ?
Cette difficulté présente
divers aspects. D’abord, la question des « moines Esséniens » qui est
abordée dans ces pages, ne doit pas induire en erreur : ce n’est pas
l’existence de groupes religieux autonomes juifs autour du 1er de
notre ère qui est en cause – bien au contraire –, mais ce qui a été dit au
sujet de supposés « Esséniens » au départ de la notice de Pline. Le
nom « d’esséniens » a été inventé
par Pline pour désigner, non sans humour, une association hébraïque dont il
avait entendu parler de loin et qu’il voulait donner en exemple dans son livre
sur les curiosités du monde (un autre chapitre est consacré aux cyclopes…). Des
associations cultuelles (ou pas très cultuelles) hébraïques, il y en avait
une forêt dans l’Empire romain : elles permettaient à tous les Hébreux
d’être reconnus comme tels par rapport à l’Etat et de s’organiser pour pouvoir
vivre plus ou moins conformément aux préceptes bibliques.
Il
y a cependant une difficulté : les ajouts au texte grec de Flavius Josèphe[3] ont fait des supposés « Esséniens » le troisième mouvement juif à côté des
sadducéens et des pharisiens, et la littérature postérieure en a même fait des
« moines » – puis, au 20e siècle, on en a fait des copistes acharnés.
C’est comme un arbre qui cacherait la forêt des associations hébraïques qui,
elles existaient vraiment. Ou plutôt, il s’agirait
d’une vaste toile sur laquelle on a peint un arbre et qui serait tendue devant
nos yeux pour leur dissimuler la forêt. Cette fiction délirante est devenue en
effet un véritable obstacle à la connaissance du monde hébraïque du 1er siècle, et en particulier du courant messianiste et de ses
diverses factions. Le premier défi consiste donc à enlever la toile et à rendre
au courant messianiste, avec l’attention qu’on lui doit, les écrits de type
politico-guerriers parmi lesquels un grand nombre des manuscrits de la mer
Morte.
Une
autre difficulté est l’ampleur du dossier islamologique. Il faut pas mal de
temps pour s’apercevoir du fait que des analyses de données convergent, et
davantage encore pour apprécier le fait de rendre compte des données même les
plus (apparemment) incohérentes ou invraisemblables des traditions islamiques
ou du texte coranique lui-même. Le bon millier de pages de l’étude de référence
expose ces données. Or, le chercheur occidental manque toujours de
« temps ». On peut procéder également de manière plus intuitive, et
c’est ce que ce site essaie de faire.
La
troisième difficulté est plus actuelle encore : méthodologique. Un certain
présupposé habituel attend de toute analyse, qu’elle soit purement factuelle,
c’est-à-dire séparée de ce qui serait une interprétation donnée aux
« faits » dans un second temps. Ainsi, il y aurait d’une part les
faits bruts et scientifiques, et d’autre part la subjectivité – l’analyse
théologique étant rangée dans cette seconde catégorie. Ce type de présupposé
rationaliste est imposé aujourd’hui à toute approche, même à la lecture de la
Bible, qui est devenue un domaine où le regard de la « foi » n’est
plus toléré, sinon après des approches « méthodologiques » qui
expliqueraient déjà tout. Ces préjugés rationalistes sont des illusions.
En
effet, les philosophes des sciences ont contribué à montrer que « faits
bruts » n’existent jamais : la subjectivité du chercheur et les
présupposés de sa méthode constituent déjà
des interprétations qui orientent et parfois obscurcissent l’observation ou
l’expérience. Néanmoins, le savoir existe. Ce qui est demandé au chercheur, ce
n’est pas de réduire la réalité à des « lois » mais à en rendre
compte avec des analyses faisant appel à des « lois » tout en
connaissant leurs présuposés et leurs limites… c’est-à-dire avec rigueur et
avec lucidité sur lui-même. Ceci est encore plus vrai en histoire où le
chercheur est amené plus encore de s’impliquer sous peine de ne rien comprendre
aux choses profondément humaines et toujours terriblement complexes qui forment
son objet d’étude. L’objectivité à la
mode kantiennne est elle-même un a priori irrationnel qui rend inefficace en
matière historique (et qui tend à faire perdre tout sens humain dans les autres
domaines, en enfermant le regard dans un carcan matérialiste). La rigueur
scientifique doit pourchasser tout présupposé.
Il
existe d’ailleurs une raison supplémentaire pour laquelle l’opposition supposée
entre les « faits » et leur compréhension est illusoire : c’est
que l’aspect « théologique » lui-même est devenu un facteur essentiel
des événements depuis deux mille ans[4]. Les gens agissent en effet en fonction de
projets, et dans ces projets, il faut compter les représentations qu’ils se font
de l’avenir et aussi de Dieu. L’homme n’agit pas seulement en fonction de
l’argent à gagner et à dépenser en consommation, ce à quoi on voudrait le
réduire aujourd’hui. Or, il se fait que le judéo-christianisme a introduit un
positionnement spirituel nouveau et des conduites nouvelles qui ont eu un
impact sur la société. Plus encore : ce n’est pas seulement le
judéo-christianisme qui est devenu un facteur de changement, mais certaines de
ses suites, ce qui n’a encore guère été vu, ou alors seulement entrevu (par
exemple par René Girard) : très tôt, dès la deuxième génération
(c’est-à-dire dès avant la fin du premier siècle de notre ère), le
judéo-christianisme a donné naissance – bien malgré lui – à deux courants qui
se répandront eux aussi dans le monde, dans le but de lui imposer leur visée de
salut. Il est possible de schématiser ce processus (qui s’est développé jusqu’à
nos jours) :
Judéo-christianisme (des Apôtres)