Défaite de Muhammad en Terre Sainte
et sourate 30 « les Byzantins »
(ar-Rûm)
 

  “La bataille de Mou’ta en 629 est l’un des rares événements de la vie de Muhammad qui soit attesté par des sources non musulmanes. Ce fait historique est souvent passé sous silence, sans doute parce qu’il s’agit d’une défaite et qu’il est malvenu de dire que Muhammad ait pu être battu par les Byzantins.
  Ceci dit, les historiographes musulmans tardifs évoquent une nouvelle bataille ayant eu lieu un an après, ou plutôt n’ayant pas eu lieu, les Byzantins s’étant repliés devant les trente mille hommes glorieusement réunis par Muhammad. L’honneur du Prophète de l’Islam est donc lavé, à ceci près que cette non-bataille de Tabuk (N-O de l’Arabie Saoudite) n’est attestée par aucun historien non-musulman ou même simplement ancien, et qu’on ne voit pas ce qu’une armée byzantine serait venue faire dans le désert.
  Finalement, que peut-on dire des buts poursuivis par Muhammad lors de la bataille de Mu’ta ? Fred Donner pense qu’il voulait soumettre les tribus arabes (The Early Islamic Conquests, p. 102), dans le but de les enrôler dans la guerre réclamée par la Révélation coranique – cet auteur, récusant toute exégèse du texte, suppose que le Coran existait déjà. Mais, dans la réalité, qu’est-ce qui motivait Muhammad et ses hommes ? Peut-on dire que le projet visait la conquête de la Terre Sainte et de Jérusalem vers laquelle, justement, tous priaient alors ? Le lieu de la bataille situé au sud-est du Jourdain exprimerait-il une symbolique essentielle pour les gens de l’époque, la conquête de « la Terre » devant commencer par la traversée du Jourdain ?” (PFJ).

 Vérifications faites, deux bourgades se présentent dans l’histoire sous le nom de Mou’ta (Mu’tah) :  l’une se situait au N-E du Jourdain (et à côté de Bosra ou Bostra) [1], et l’autre, plus au sud, est aujourd’hui une ville universitaire de Jordanie. Cette dernière, qui était le lieu de garnison de la IVe région militaire byzantine, a donné le nom à la bataille.

La Terre Sainte avait été organisée par les Byzantins (ou Romains comme on disait encore à l’époque) en quatre régions, la Judée, la Galilée, le sud de la mer Morte jusqu’à ‛Aqaba, et, à l’est-sud-est, « l’Arabia ». La garnison de cette IVe région était composée de cavaliers (equites), de troupes à pied (scutarii) et d’auxiliaires (Illiriciani). Fin 629, cette garnison, épaulée par un contingent d’Arabes lahmides, affronta les forces menées par Muhammad. L’événement est relaté par la Chronique de Théophane ; mais l’idée selon laquelle le but de Muhammad était d’attaquer les Arabes du N-O – et les Romains seraient venus les soutenir – ne tient pas. En fait, les auteurs byzantins n’ont jamais compris la nature idéologique du projet : longtemps après, ils croyaient encore que les envahisseurs Arabes étaient des nomades poursuivant simplement une politique de razzias ! 

Un fait qui gêne beaucoup –

De nombreux éléments, résultant d’analyses convergentes, sont à prendre ici en compte pour sortir de la légende et entrer dans l’histoire réelle. C’est cette convergence qui fonde la certitude de l’historien, jamais un document ou un indice à lui tout seul (par exemple, la direction de prière qui était effectivement Jérusalem) : à lui tout seul, tout document sera toujours discutable d’une manière ou d’une autre.

Dans le cas présent, le texte coranique lui-même – on va le voir – apporte des données qui révèlent une histoire bien différente de celle que les historiographes musulmans ont composée et imposée deux siècles après les faits grâce au pouvoir des Califes. Au moins un passage se réfère à la défaite de Mu’ta ; or, il a été modifié ! Le but de cette modification pouvait-il être seulement d’effacer ce souvenir ? Il suffisait d’inventer une nouvelle bataille où Muhammad serait vainqueur, et c’est bien ce que les historiographes ont fait avec Tabuk.

Il y avait autre chose à occulter qu’une simple défaite, quelque chose de grave : quel était le véritable but de l’expédition et qui étaient ceux qui l’inspiraient. Il apparaît d’abord que l’objectif de Muhammad et de ses Arabes était de prendre « la Terre » – qui est la Palestine comme Régis Blachère l’avait bien compris, elle que visent de nombreux versets coraniques évoquant une « Terre » à récupérer :

 Nous avons écrit dans les Psaumes, après le rappel : La Terre, ce sont mes serviteurs, gens de bien, qui en hériteront” (sour. 21,105 – l’allusion porte en particulier sur le Psaume 37 versets 9.11.22.29).
 La Terre appartient à Dieu. Il en fait hériter qui Il veut parmi ses créatures, et le résultat appartient aux Pieux” (sour. 7,128).
 “C’est nous, oui, qui hériterons la Terre” (sour. 19,40).
 “Il est Celui Qui vous a faits lieutenants de la Terre. Il a élevé les uns au-dessus [de ceux] d’autres chemins, afin de vous éprouver en ce qu’Il vous a donné” (sour. 6,165).

 Quant aux inspirateurs, ils sont ceux de la coalition nazaréo-arabe établie à Yathrib-Médine et connue par ailleurs[2]. L’itinéraire suivi par les troupes de Muhammad venant de Médine est également très révélateur. Une carte orientée nord-sud révèle immédiatement qu’elles arrivaient par le sud, mais elles n’entrent pas en Palestine par ce côté-là : elles se dirigent vers la Transjordanie (c’est ce que Théophane ne comprend pas, d’où son idée qu’elles comptaient sans doute y attaquer des tribus arabes… alors qu’il n’y aurait pas de butin à en tirer, contrairement aux promesses dont se font l’écho certains feuillets du futur « Coran »). Il s’agissait d’arriver en face du Jourdain, dont le passage serait le signe de la conquête victorieuse de « la Terre » : ainsi en fut-il des Hébreux de l’Exode selon ce que décrit la Bible (cf. Nombres 33). C’est alors seulement qu’ils entrèrent dans la Terre Promise, en passant le Jourdain à pied sec, selon le récit extraordinaire que donne le livre de Josué (3,14-17).

Un tel rapprochement n’a pas échappé aux meilleurs islamologues, qui ont vu la parenté entre la figure traditionnelle de l’Exode, aboutissant au passage miraculeux du Jourdain, et l’idée d’Hégire qui, justement, a déterminé l’appellation par laquelle se sont désignés les premiers « musulmans » : car avant de s’appeler « musulmans » (à partir de la fin du 7e siècle, début du 8e), ils s’étaient donné le nom de mu-hajirûn (racine hjr de jire), c’est-à-dire ceux qui ont fait l’Hégire, ou les émigrés. Il existe justement une tradition musulmane
 “qui vise implicitement la Palestine comme but de l’hijra (Hégire) : Il y aura hijra après hijra,
  mais les meilleurs des hommes suivront l’
hijra d’Abraham – [c’est-à-dire] vers la Terre Promise”
[3].

Seulement, c’est l’unique expédition que Muhammad mènera de son vivant dans cette direction : la coalition nazaréo-arabe eut du mal à se remettre de cette défaite, comme le texte ci-après l’indique ; c’est plus tard, sous ‛Umar, que les projets de conquête se concrétiseront à nouveau.

Le Coran parle des suites de Mu’ta –

Un passage du Coran se réfère à ces événements : le début de la sourate Ar-Rûm (les Romains). Il datent donc de l’année 630, à la fin de la période médinoise, dans les suites immédiates de cette défaite, son propos étant de relever les courages… et de promettre une revanche future. Cette datation de la bataille (due aux historiens grecs) constitue en même temps l’unique indication fiable datée que l’on possède sur celui qui sera appelé plus tard le Prophète de l’islam !

Comme Blachère l’explique[4], le début de cette sourate Les Romains (30,2-5) donne à lire quelque chose d’absurde – en tout cas avec les voyelles que l’on trouve aujourd’hui –:
                                                    “Les Romains [c’est-à-dire les Byzantins] ont été vaincus (g°ulibat) au plus proche de la Terre.
                                                      Eux, après leur défaite (g°alabi-him), seront vainqueurs (sayag°libûna) dans quelques années.
                                                      À Dieu appartient le Sort dans le passé comme dans le futur.
                                                      Alors les Croyants se réjouiront du secours de Dieu”.

Ainsi, les Musulmans seraient invités à se réjouir de la victoire des Byzantins ? Mais qui donc se réjouit jamais de la victoire de ses ennemis, et cela “dans quelques années” ? L’absurdité de cette lecture n’échappe pas aux commentateurs musulmans, qui préfèrent passer à autre chose. Où est l’erreur ?

Une autre lecture est possible, basée sur une voyellisation différente des trois mots importants de même racine : avoir été vaincus, victoire (la racine g°lb, vaincre, ne peut évidemment pas donner un substantif signifiant défaite), et vainqueurs. La question est légitime car les voyelles n’ont été ajoutées que très tardivement au texte coranique. Or, ce sont justement ces voyelles qui déterminent la forme soit passive, soit active du mot. Et si l’on lit un actif à la place du passif et inversement, on obtient les propositions suivantes :

Les Romains ont vaincu (g°alabat) au plus proche de la Terre. Eux, après leur victoire (g°alibi-him), seront vaincus (sayag°labûna) dans quelques années. À Dieu appartient le Sort dans le passé comme dans le futur. Alors les Croyants se réjouiront du secours de Dieu”.

Le texte redevient parfaitement clair et logique – ce qu’il était à l’origine. Il ne s’agit pas d’une prophétie mais d’un retour sur un événement récent et désastreux qui s’est produit “aux portes de la Terre” – c’est-à-dire la défaite de Mou’ta en 629. Ce passage veut relever le courage des vaincus, en leur promettant qu’ils seront vainqueurs “dans quelques années” et qu’ils “se réjouiront de l’aide de Dieu” (cela se réalisa effectivement cinq ans plus tard, mais Muhammad était mort).



[1] Cf . ABEL F.-M., Géographie de la Palestine, Paris, Gabalda, tome II, 1938. Les deux lieux ont indiqués respectivement dans le texte et carte X.

[2]  Les documents en ligne en donnent une esquisse sous divers aspects, en particulier ceux qui traitent de l’idéologie judéo-nazaréenne et du Messie attendu par elle.

[3] Crone Patricia, Cook Michael, Hagarism. The Making of the Islamic World, Cambridge University Press, 1977, p.9.

[4]  Blachère Régis, Le Coran, Paris, Maison-Neuve, 1957, p.429-430.

                          
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