Des latrines à Qumrân :
un faux débat « essénien »
mots-clefs (renvois) :
|
“Le Nouvel Observateur du 14
décembre s’est fait l’écho de la Revue
de Qumran (hiver 2006) annonçant la découverte
de latrines sur le site de Qumrân, des latrines qui
accréditeraient la thèse essénienne. En effet, la secte des Esséniens avait
fixé des règles rigoureuses concernant les lieux d’aisance, préconisant
d’enterrer les excréments avec une pelle, et cela au nord-ouest des
habitations, à environ cinq cent mètres. Comme l’explique le découvreur, Joe Zias, les Bédouins du
désert n’ont pas une telle coutume. On disposerait donc enfin d’une preuve de
l’occupation essénienne du site”. |
Les sites web américains puis francophones se sont
empressés de répercuter cette « nouvelle » due à deux chercheurs,
l’un Israélien du Musée Rockfeller de Jérusalem, Joe Zias et l’autre Américain,
James Tabor. L’article de Cécile DUMAS paru dans le Nouvel
Obs (Qumran : les
esséniens trahis par leurs latrines) rappelait néanmoins prudemment que
“l’hypothèse” essénienne
“a été remise en cause en
2005 par deux chercheurs israéliens, Yitzhak Magen et
Yuval Peleg. A l’issue de
neuf années de fouilles à Qumran, Magen et Peleg ont affirmé qu’il n’y avait jamais eu de
monastère essénien sur le site de l’ancienne forteresse mais seulement une
fabrique de poterie (cf. « La
véritable histoire de Qumran » in Sciences et Avenir, janvier 2005,
n° 695)”.
— Un état rapide de
la question —
Dès octobre 2004, cette revue Sciences et Avenir annonçait, à propos
des dix campagnes de fouilles menées par ces deux archéologues – “les plus
importantes depuis l’époque de Roland de Vaux” –:
“La découverte de monnaies, de poteries et
surtout de bijoux invaliderait la thèse selon laquelle ce
site aurait abrité la célèbre secte des Esséniens qui vivaient dans la pauvreté
pour des raisons spirituelles et auraient été les auteurs des manuscrits de la
mer Morte. À suivre”.
Ces mises en question, en réalité, n’étaient
pas nouvelles. Depuis des années, le matériel archéologique avait parlé,
quoiqu’il fût partiellement encore à l’étude en raison de son abondance. En
1992, le colloque organisé par l’Académie des sciences de New York
(et publié dans les Annals of…, 1994) aurait dû mettre un terme
déjà aux suppositions qui veulent absolument
établir un lien entre le site et les textes trouvés à proximité (ou pas à
proximité : à plusieurs kilomètres parfois). Les données fiables vont en
un sens tout autre :
— L’hypothèse
des « Esséniens de Qumrân » suppose que les habitants du site étaient des
« moines » et qu’ils ont écrit les textes retrouvés dans onze grottes proches
ou éloignées. Ils devaient donc consacrer du temps à l’écriture. On a ainsi
imaginé qu’ils avaient consacré une pièce à cette seule activité – pour le
reste, ils vivaient très pauvrement, les uns sur les autres (par manque de
place), et cela jusqu’à leur disparition lors en l’an 68, au cours de la première
« guerre juive ». Or en 1992, l’archéologue Pauline Donceel-Voûte a démontré
que ce qu’on prenait pour des restes de tables à écrire n’étaient pas autre chose que des morceaux de tables
à manger fixes ou de banquettes (fixes elles aussi et disposées le long des
murs) ; correctement remis ensemble, ces restes correspondent parfaitement
au modèle habituel d’une salle de repas en Orient et dans une partie de l’Empire romain,
particulièrement à l’étage où l’on peut jouir de la fraîcheur du soir («
Coenaculum » – La salle à l’étage du locus 30 à Khirbet Qumrân sur la mer Morte
in Banquets d’Orient, coll° Res Orientales IV, p. 61-84, 1992).
— Les arguments avancés
archéologiquement se basaient sur la présence de deux encriers et sur le modèle des
pièces totalement consacrées à la copie de manuscrits, appelées scriptoria, chez
les moines du Moyen Âge (c’est-à-dire mille ans plus tard). En réalité, les deux seuls
encriers trouvés sur place (le locus 30) n’appartenaient même pas au niveau des restes
du premier étage où le scriptorium essénien est supposé avoir existé mais à
celui du rez-de-chaussée. Il faut ajouter que cette supposition était
inutile : les historiens sérieux de l’Antiquité savent que, au contraire de
Rome où existaient des entreprises de copie, les copistes en Orient étaient des scribes
itinérants qui travaillaient sur les tablettes qu’ils emportaient. Il n’y a pas la
moindre raison d’imaginer une confrérie de copistes simplement parce qu’on a trouvé
un lot de manuscrits. Bref, le scriptorium
des moines esséniens ne relève pas de l’histoire.
— La
destination du site a toujours été de nature économique, liée à la récolte du
baume, un arbuste sauvage qui ne poussait que dans cette région (pas du tout
désertique à l’époque) et dont l’essence parfumée avait une valeur énorme. On stabilisait
cette essence à l’aide d’extraits du bitume qui était disponible juste à l’est de
la mer Morte. Plusieurs géographes ou historiens de l’Antiquité en parlent et on sait
ainsi que la Reine Cléopâtre d’Egypte, grande consommatrice de parfums, avait obtenu
d’Antoine la possession de cette région (elle n’a guère pu en jouir à cause de la
victoire de Jules César). Parmi le matériel archéologique trouvé sur les lieux de
Qumrân, on relève de la poterie et du verre. Des restes de production de l’une et
de l’autre indiquent une fabrication sur place, particulièrement coûteuse pour le verre,
même si ce n’était pas toute l’année mais à l’occasion du séjour d’artisans spécialisés
que ces productions étaient réalisées. Un tel coût se justifiait en vue de l’obtention
de fioles
destinées à recevoir les divers parfums. Ceux-ci ne servaient d’ailleurs
moins pour la cosmétique que pour le culte et les ensevelissements. Une telle
rentabilité économique suffit à expliquer la présence probable de soldats,
sur place ou dans les environs : de telles richesses suscitaient la
convoitise [1]. La
poterie produite sur place servait surtout à l’usage des habitants (riches). La
« grotte 4 » située sous le promontoire a peut-être servi d’entrepôt, bien à l’abri des grosses
chaleurs, ce qui expliquerait la présence (probable) d’étagères.
— Un jeu
complexe de canalisations à ciel ouvert amenait l’eau des grosses pluies ou de la
montagne jusque dans les citernes.
Mais il ne pleuvait que
certains mois de l’année ; d’où le nombre important de ces citernes. Légèrement
creusées dans le sol plutôt que souterraines (ce qui aurait nécessité un long travail),
elles devaient être couvertes pour limiter l’évaporation. Les marches
permettaient de descendre puiser l’eau au fur et à mesure que le niveau baissait.
Ces quantités d’eau accumulées étaient en tout cas suffisantes pour que des poteries
fussent faites à certaines époques de l’année. Aucun indice ne permet de suggérer
qu’une seule de ces citernes ait jamais servi de
mikveh c’est-à-dire de lieu de bains rituels.
— De nombreuses
lampes
(qui, par nature, sont assez caractéristiques d’une
époque et permettent de la dater à 25 ans près) ont été trouvées parmi le
matériel archéologique ; elles s’échelonnent jusqu’au 2e siècle de notre ère, ce qui n’a rien
de surprenant : tant que subsistaient les
baumiers,
les lieux ont fonctionné au plan économique, sauf durant les années 68 à 70 du
fait de la guerre. Les activités ont repris ensuite jusqu’en 135
(deuxième « guerre juive ») ou peut-être même au delà. L’idée selon
laquelle le site a été abandonné en 68 (par les « moines esséniens »)
ne relève pas non plus de l’histoire.
— Le cimetière
adjacent au site a dû être inauguré après l’abandon
de celui-ci (c’est-à-dire pas avant 135 au plus tôt) : sa proximité avec les bâtiments
aurait rendu leurs habitants impurs. La connaissance qu’on a des tombes remonte pour
une bonne part aux quelques fouilles faites dans les années ’50 (de Vaux), non qu’il
n’y en ait pas eu depuis ; mais ces nouvelles fouilles ont été faites dans un
cadre illégal, et leurs résultats ne peuvent donc pas être publiés officiellement.
La vieille idée selon laquelle la majorité des gens enterrés là sont des hommes reste
sujette à caution tant qu’elle n’aura pas été confirmée par les faits (elle pourrait
d’ailleurs s’expliquer de multiples façons). Des sites funéraires tout à fait semblables
ont été mis au jour dans les régions avoisinantes ; le « cimetière de
Qumrân » n’offre donc pas la spécificité qu’on
lui a inventée en faisant de lui le cimetière des « moines esséniens ».
— À partir d’une époque
après 135, ce cimetière servit à nouveau (probablement par périodes). On peut supposer
que les ruines offraient un lieu idéal de campement aux nombreux visiteurs qui se sont
succédé. Cela expliquerait la présence en ces lieux de pièces de
monnaie très tardives (jusqu’au 6e
siècle).
Il importe d’avoir en tête ces données archéologiques démontrées avant
d’aborder les hypothèses interprétatives qui veulent mêler le site aux
manuscrits des grottes, au cimetière et à certains passages (plus
que douteux, voir infra) de l’historien de la « guerre juive », Flavius Josèphe.
Venons-en à l’article de Zias et Tabor.
— L’article de Zias-Tabor —
En marge des affirmations de leur article,
on peut remarquer que l’enterrement des excréments n’est pas la caractéristique
propre à une petite secte juive. Dans la Bible, on lit en effet au livre du Deutéronome :
“Tu auras un endroit hors du camp et c’est là que
tu iras, au-dehors. Tu auras une pioche dans ton équipement, et quand tu iras
t’accroupir au-dehors, tu donneras un coup de pioche et tu recouvriras tes
ordures… YHWH ne doit rien voir chez toi
de dégoûtant, Il se détournerait de toi” (Dt
23,13-14.15).
Cette prescription est donc d’application
générale pour tous les fils d’Israël, moyennant des adaptations qui n’ont pas
manqué. C’est elle qu’évoque le livre II de la Guerre juive où on lit de surcroît que les « Esséniens » ne vont pas aux toilettes le jour du shabbat.
Selon le co-auteur James Tabor, cette prescription correspondrait à la
situation de Qumrân, où les latrines sont situées
plus loin que le nombre de pas autorisés en un tel jour permettrait d’aller.
Encore faudrait-il qu’on puisse imputer au courant messianiste qui a produit
les textes de la mer Morte des règles rabbiniques
qui ne sont justement pas les siennes. Mais il y a plus grave.
Tout le passage concernant les « Esséniens » existe dans les Philosophoumena,
et la comparaison des deux textes montre clairement les déformations qu’a
subies le passage en passant… dans la version grecque de
Josèphe : tout
indique en effet qu’il constitue chez Josèphe une interpolation réalisée au 3e siècle sur la base de la notice des Philosophoumena
par un auteur païen lié au pouvoir impérial, fort en dérision et assez
antisémite. Elle est d’ailleurs absente des manuscrits de l’Hégésippe latin tout comme de
ceux du Yossipon
hébraïque – en fait, le nom même « d’Esséniens »
ou « d’Essènes »
y est inconnu. À propos de ce « nom », il est bon de se rappeler
qu’il est celui de prêtres grecs,
ceux du temple d’Artémis à Ephèse, ce qui dénote un certain humour ou, au pire,
une pointe sarcastique [2]. Précisément, juste après la mention de ce
que les « Essènes »
ne font pas le jour du shabbat, on lit que, les autres jours, ils le font
“enveloppés de leur manteau afin de ne pas offenser les regards de Dieu” (§
148). Si ce n’est pas une moquerie, qu’est-ce ? Cette interrogation surgit
tout au long de la lecture du passage (cf. Le
messie et son prophète, tome I, p.72-91).
L’utilisation non critique de Josèphe et le
rapprochement avec la situation de latrines (hors du contexte biblique) ne sont
pas recevables. Mais ce n’est pas tout.
— Les détails de
l’article présentés comme des « preuves » —
Dans le manuscrit de la mer Morte dénommé Rouleau du Temple, on peut lire
ceci :
“Tu aménageras pour eux un certain endroit, en
dehors de la ville. C’est là qu’ils iront, à l’extérieur au nord-ouest de la
ville. Tu y feras des édicules, des charpentes avec des fosses au milieu dans
lesquelles descendra l’excrément, et ce ne sera visible de personne étant
éloigné de la ville de trois mile coudées [± 500 m]” (11QT 46,13 – traduction
André Caquot, Ecrits intertestamentaires,
p.105).
Supposons des correspondances avec les
latrines
découvertes par Zias : sont-elles des
« preuves » ou simplement une suite de
rapprochements partiels et fortuits ? Sur place, il n’y a nulle trace de
fosse profonde ni d’édicule. La situation au nord-ouest n’est pas significative
non plus – elle ne pouvait assurément pas être à l’est, dans le vide. Quant à
la distance approximative, elle ne correspond pas à ce qu’indique cet autre
manuscrit :
“Il y aura un espace d’environ deux mille
coudées [± 350 m] entre leur camp et l’endroit du lieu, et nulle chose honteuse
et laide ne sera visible aux environs de tout leur camp” (Règlement de la Guerre ou 1QM 7,7 ; parall.
4Q491 frag 1 3,7 – Ecrits intertestamentaires, p.205).
Or, on l’a vu, le Deutéronome lui-même prescrit une distance : il n’y a donc là rien de particulier.
De plus, des traces tout aussi probables d’autres latrines ont été découvertes à l’intérieur
même du site de Qumrân. Que reste-t-il alors en faveur de l’argumentation ?
Un rapprochement – un de plus – est encore
fait avec les défunts du cimetière, supposés être très majoritairement des
hommes jeunes et enterrés là avant 68 (!). Joe Zias se demande pourquoi ils étaient jeunes (ce qui reste à
démontrer) : c’est parce qu’ils étaient malades. Et pourquoi ces « Esséniens de Qumrân »
(selon l’hypothèse eséénienne)
étaient-ils malades ? À cause des latrines et de l’obligation des bains et
des purifications rituels ! Comme chacun marchait sur un sol contaminé en
se pliant aux lois de la nature, et que l’eau des bassins ne pouvait pas être
renouvelée avant la saison des pluies (donc après neuf mois environ), l’eau était rapidement
polluée. Les « Esséniens »
étaient donc malades. Certes, quand l’eau est polluée, on le remarque tôt ou
tard à l’œil nu. Cependant, durant plus de cent ans, les habitants supposés du
lieu ont continué à s’empoisonner ainsi sans se poser de question car, explique
Tabor, leur mauvais état de santé
“a dû être de nature à nourrir l’enthousiasme
religieux essénien. Ils ont dû voir leurs infirmités comme une punition venant
de Dieu ou comme un manque de pureté, et dans ce cas ils ont essayé encore plus
de se purifier [par des bains]”.
Les
« Esséniens de Qumrân »
étaient-ils donc si bêtes ? À
cet écheveau d’hypothèses, ajoutons donc celle-ci : les « moines
esséniens » recrutaient de préférence des simples d’esprit. La preuve :
un rapprochement – un de plus – ne s’impose-t-il pas avec l’activité de copier
(parfois en plusieurs exemplaires) qui leur est imputée ? Ils copiaient
car très peu d’entre eux étaient capables de faire une œuvre originale ;
de plus, si certains manuscrits présentent des écritures successives, c’est parce
que, étant malades et se fatiguant vite, les copistes étaient remplacés. Ces explications
constituent des preuves évidentes : qui oserait en douter ?
Arrêtons le délire. Les « moines esséniens » possèdent l’existence d’une construction
d’hypothèses trop peu fondées (et souvent invraisemblables),
construction qui, hélas, devint l’arbre qui a caché trop longtemps la forêt d’un
vaste courant messianiste ayant, lui, réellement existé (et il n’a pas disparu
en l’an 68, bien au contraire). Une question surgit à cet endroit :
pourquoi un tel acharnement à vouloir démontrer l’idée des « moines esséniens » ?
Il existe trop souvent une zone floue entre le domaine de
la recherche scientifique et celui des croyances (voir « L’idée des
« moines... »).
Depuis que Voltaire a décrété que Jésus était allé se former chez les « Esséniens » (tels qu’il se les
imaginait à partir des textes trafiqués de Josèphe), la secte du même nom est
devenue une croyance chère à certains milieux. Et ce n’est pas un hasard si,
parmi les chercheurs du 20e siècle,
ceux qui ont le plus répandu cette idée étaient d’anciens prêtres.
Bien sûr, on ne reprend plus comme telles les assertions de Voltaire (quoique…),
mais l’idée de l’existence d’un courant juif important dont le Nouveau Testament
ne parlerait pas et qui, de son côté, ignorerait tout des débuts du christianisme
suffit largement à jeter le doute sur la véracité historique du témoignage chrétien.
Les « Esséniens » peuvent donc avoir encore quelques beaux jours devant eux.
[1] DONCEEL-VOÛTE Pauline et
Robert, The Archeology of Khirbet Qumran, in WISE Michael O. & Alii, Methods of
Investigation of the Dead Sea Scrolls and the Khirbet
Qumran Site : present realities and future prospects [Annals of the
New York Academy of Sciences, vol.722], 1994, p.26-27.36. Voir
aussi Dossiers d’Archéologie,