Les "moines
esséniens": l’arbre qui a caché la forêt
ou
plus exactement la tenture sur laquelle un arbre est peint, et qui est tendue
devant la forêt
extrait de la 1ère Partie
[Les renvois à un n° de note ou de paragraphe se réfèrent au
livre]
C’est en Occident, spécialement
au 18e siècle, puis de nouveau au 20e, que le lieu commun des "moines
esséniens" va prendre la forme, encore actuelle, d’une question
incisive : le christianisme est-il un post-essénisme ? Siegfried Wagner fait remonter l’origine de ces débats qui ont agité
les pays de langue française ou allemande, aux suites de la diffusion des
livres du Carme Daniel a Virgine Maria
dans les années 1680[1].
En réalité, il y avait déjà
près d’un siècle que ce lieu commun occasionnait des discussions passionnées en
Italie et en Espagne, pour une raison qui peut échapper au regard d’un
historien trop profane. En effet, dans la foulée de la réforme de l’Ordre du
Carmel (féminin et masculin) en Espagne, certains Pères Carmes avaient voulu
démontrer à tout prix la continuité qui existerait entre le prophète Elie
égorgeant les prophètes de Baal sur le mont Carmel et les premiers moines
chrétiens occidentaux qui s’y installèrent au 12e siècle (et qui formèrent bientôt l’ordre du
Carmel). Rien n’indique que les grottes du mont aient jamais été habitées par
des moines avant eux, et deux millénaires séparent Elie des fils de la grande
réforme thérésienne… lesquels ne se sont guère embarrassés de tels détails :
le chaînon manquant était trouvé, les "moines esséniens"[2].
Dès 1596, l’historien BARONIUS, très proche de la Curie romaine, s’était élevé
contre ces prétentions connues sous le nom de succession élianique ;
et les Bollandistes (jésuites) prirent le relais. Mais les Carmes réussirent à
impliquer l’inquisiteur d’Espagne à leur côté : un premier décret fut pris
en 1639, approuvant quatre propositions qui affirmaient que, sous l’Ancienne
Loi, existait un véritable “Monachat et ordre religieux” ; un
second décret confirma le premier en 1673 [3].
Parvenu dans le nord de
l’Europe et confronté à la philosophie des Lumières, le débat prit bientôt une
autre tournure. Le pas est vite franchi en effet de la question : le
monachisme est-il d’origine chrétienne ? [4], à la
question : le christianisme a-t-il vraiment une origine propre ?.
De la sorte, le chemin était pavé pour Voltaire qui
reprit l’idée de la “confrérie des Esséniens” dans le but de montrer l’absence
d’originalité du christianisme : Jésus, explique-t-il, avait été un
essénien[5] ! Après la succession des
révolutions, la polémique reprit bientôt en France en milieu universitaire,
dans la ligne voltairienne qu’Ernest Renan
(1823-1892) a vulgarisée par la fameuse formule : “Le christianisme est un
essénisme qui a réussi”. Malgré la découverte de nombreux manuscrits au cours
du 19e et surtout du 20e siècle (en particulier ceux de Qumrân), le débat
n’a curieusement plus guère évolué jusqu’à nos jours, ou alors tout récemment,
depuis qu’on a commencé à mettre en question radicalement le concept des
"moines esséniens".
Des fissures apparaissent
aujourd’hui parmi les défenseurs érudits mais étroits de l’idée des
"moines esséniens". Jean-Baptiste Humbert tirait ainsi les
conclusions d’un récent colloque multidisciplinaire organisé en novembre 2002
et réunissant des spécialistes venant d’horizons divers – pour ne pas dire
divergents –:
“La thèse de de Vaux – un complexe essénien autarcique qui
aurait géré les grottes et établi son propre cimetière – est attaquée de
plusieurs côtés à la fois. La réunion a eu le mérite de souligner la
coexistence de deux tendances : les "Anciens" attachés à la
vulgate de de Vaux ou à d’autres théories… et les "Nouveaux" qui
veulent avancer…”[6].
Les découvertes de Qumrân
auraient pu être l’occasion d’un renouveau de l’exégèse des textes de Pline,
Philon et Josèphe. Il n’en fut rien. En fait, le débat fut fermé avant même
d’être ouvert. Dès 1950,
alors que les textes de Qumrân commençaient à peine à être déchiffrés, André Dupont-Sommer proclama l’identité
"essénienne" du site qumrânien[7] –
il fut largement relayé par la presse.
Or, non seulement le débat fut
fermé, mais il était écrit
d’avance. Il est en effet surprenant de voir énoncée vingt ans plus
tôt l’idée de l’existence d’un couvent de "moines esséniens" près
de la mer Morte, par un autre Français, le romancier Maurice Magre. Dans un de ses romans, il faisait dire à un
personnage initié à une société secrète ésotérique :
“Au cours de mon voyage en Orient, je me suis rendu au bord
de la mer Morte pour contempler l’emplacement où avaient vécu autrefois les
Esséniens, ces hommes sages et parfaits, au milieu desquels Jésus fut
instruit... Eh bien ! pas très loin de l’endroit où Jésus a été baptisé par
Jean-Baptiste, il y a un monastère, un monastère sans chapelle et dont le seuil
n’est dominé par aucune croix”.
Plus haut dans le texte, un autre personnage tout aussi
ésotérique était mis en scène :
“Il avait, racontait-il, recherché en Palestine et en Syrie
les traces des anciens Esséniens. Il avait pour cela séjourné dans différents
monastères, notamment dans celui de Baruth, bâti sur le reste d’une ancienne
forteresse maritime des Templiers. Là, il avait fouillé dans une bibliothèque
ensevelie sous la poussière et négligée par des moines ignorants. Il avait découvert
des manuscrits oubliés, pris connaissance de secrets perdus”[8].
Certes, commente Jean Hubaux,
“il ne faut pas supposer que, dès 1929, Magre avait prédit la découverte des manuscrits de la mer
Morte, mais il faut constater que, dès 1929, mektoub, il était écrit que le jour où des
manuscrits antiques seraient trouvés dans le voisinage de la mer Morte, ces
documents ne pourraient être qu’esséniens”[9].

On devrait même ajouter que les ruines, qualifiées de monastère
et situées au bord de la mer Morte, étaient quasiment déjà
déclarées "esséniennes" : le site de Qumrân était connu en
France en effet depuis le milieu du 19e
siècle[10]. Tout
était donc écrit d’avance.
A la suite de milliers
d’articles ou de livres érudits encensés par la presse, ce qui aurait dû rester
une hypothèse de travail s’est transformé quasiment en dogme. On est même allé
jusqu’à "reconstituer" en grandeur nature le "scriptorium essénien"
(dans l’actuel musée archéologique de Palestine) – si l’on peut dire car le
terme de "reconstituer" est impropre à propos d’une œuvre
d’imagination basée sur ce qu’on sait des salles de copistes monastiques
médiévales. Par effet d’entraînement, ce scriptorium de musée a servi de
référence à nombre d’auteurs et d’illustrateurs de la vie supposée des moines
du monastère de Qumrân[11] (cf. 1.3.1.1) ;
qui douterait de l’existence des copistes devant un tel luxe de détails hauts
en couleurs ?
Ainsi, curieusement, le lieu
commun moderne des "moines esséniens" résulte d’une alliance
hétéroclite entre des Carmes imbus de leur importance, l’Inquisition espagnole,
le franc-maçon Voltaire, le Roi Frédéric ii
(cf. note 140) et pour finir, un érudit qui obtint une chaire à
l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Or puisqu’il s’avère que l’explication supposée des
manuscrits des grottes existait des années – ou plutôt des siècles – avant leur découverte, celui qui s’empressa de
la proclamer sans vérification ne méritait peut-être pas des félicitations. Un
de ses anciens élèves, Ernest-Marie Laperrousaz,
lui-même ancien fouilleur de Qumrân aux côtés du Père de Vaux, a résumé ainsi
la situation :
“Dupont-Sommer,
un ancien prêtre, était tenté de minorer la valeur du christianisme en faisant
de lui une pâle imitation du mouvement essénien”.
Une telle manière de voir était
facilitée par le contexte du moralisme occidental traditionnel, qui avait eu
tendance à faire de Jésus un modèle intemporel plus qu’un fils de l’histoire et
de la nation juives ; or, explique-t-il, il fallait revenir à cette
évidence première :
“Devant les ressemblances entre ces textes et le Nouveau
Testament, on oubliait juste que Jésus était juif et que les points communs
entre l’Evangile et Qumrân n’étaient pas en soi surprenants”[12].
Cette conclusion de bon sens
est encore plus éclairante lorsqu’on perçoit à quel point l’arbre constitué par
l’idée d’une "secte essénienne" a pu cacher la forêt des réalités
associatives juives dans l’Antiquité, lesquelles n’ont évidemment disparu ni en
68, ni en quelque autre année.
[ Ces
quatre pages donnent un aperçu final du dossier des « moines
esséniens » ; leur « invention » est un phénomène qu’il
faut suivre pas à pas depuis le 3e siècle jusqu’à nos jours :
tel est l’objet de la 1ère Partie (du Tome 1) ].
[1] Cf. Wagner Siegfried, Die Essener in der wissenschaftlichen Diskussion, in Beihefte zur Zeitschrift zur die Altestestamentlichen Wissenschaft, n° 79, Berlin, Töpelmann, 1960, p.3. Le compte-rendu des discussions que donne cet auteur est loin d’être complet.
[2] “Les auteurs carmes de jadis, écrit Bruno de Jésus-Marie qui est Carme lui-même, ont considéré les Esséniens comme les leurs ; et non seulement au sens large d’un monachisme ayant Elie pour modèle [mais] : Ergo Esseni simpliciter et absolute fuerunt alumni religionis carmelitanae (Philippe de la Trinité, Theologia carmelitana, Rome, 1665, p.142)” (in Puissance de l’archétype, in Coll., Elie le Prophète, Paris, Desclée de Brouwer, 1965, t.2, p.12 n° 3).
[3] Louis-Marie du Christ, La succession élianique devant la critique, in Coll., Elie le Prophète, … p.123-124. Les dates exactes des deux décrets sont respectivement le 9 décembre 1639 et le 6 mars 1673. L’auteur ne précise pas quelle traduction du décret de 1639 il cite en ancien français.
[4] En France, cette question suscita une vive discussion à coups de libelles, de 1709 à 1719, entre Dom Bernard de Montfaucon, bénédictin, et Jean Bouhier, président au Parlement de Dijon. En résumé, Bouhier avance que les "thérapeutes" de Philon sont des moines et qu’ils ne peuvent être chrétiens puisqu’il n’y avait pas de "moines chrétiens" à cette époque ; Montfaucon pense le contraire.
[5] Voltaire, Dictionnaire philosophique, art. Esséniens,
Paris, réédition Ménard et Desenne, 1825. Le roi de
Prusse Frédéric ii suivit
Voltaire en affirmant à son tour dans une lettre à d’Alembert : “Jésus
était proprement un essénien” (cf. Hadas-Lebel Mireille, Les manuscrits de la mer Morte
in L’histoire n° 161, déc. 1992, p.10).
Evoquant Voltaire, Alain Pons expliquait que “son anticléricalisme fut la grande affaire de sa vie”. En fait, dans la pièce créée en 1741, Mahomet le prophète, Voltaire peignit celui-ci tout d’abord comme le type hideux du fanatisme commun à toutes les religions. Mais, dans son Essai sur les moeurs (1756), il dépeint le fondateur de l’Islam comme un génie rempli de sagesse humaine et de tolérance. C’est cette approche voltairienne qui prévaut encore aujourd’hui (Voltaire dans tous ses éclats, in L’express, 19 février 1993). L’admiration qu’Ernest Renan vouait au fondateur de l’Islam s’est exprimée en particulier dans ses Etudes d’histoire religieuse, Paris, 1857.
[6] Humbert Jean-Baptiste, Pour une archéologie nouvelle
à Qumrân in Le Monde de la Bible, n° 151, juin 2003, p.51. Il
faut souligner cependant qu’en 1949, à la suite de sa prospection du site de
Qumrân, de Vaux écrivait :
“Aucun indice archéologique ne met cette installation humaine en relation avec la grotte [la grotte I] où furent cachés les manuscrits” (La grotte des manuscrits hébreux in Revue Biblique, 1949/4, t.56, p.586 /note 2).
[7] Dupont-Sommer André, Aperçus préliminaires sur les manuscrits de la mer Morte, Paris, Maisonneuve, 1950.
[8] Magre Maurice, Lucifer, Paris, Albin Michel, 1929, respectivement p.202 et p.85. Dans ce roman, Maurice Magre se donnait volontiers pour théosophe et occultiste.
[9] Hubaux Jean, Pline et les Esséniens, in Bulletin de l’Académie Royale de Belgique, t.44, 1958, p.475-495. L’auteur suggérait : “Il n’est pas impossible que les historiens et géographes sérieux fréquentent les œuvres des romanciers ou, qui sait, les romanciers eux-mêmes”. L’histoire personnelle d’André Dupont-Sommer rend plausible une éventuelle affinité avec Magre ; Hubaux en aurait-il su quelque chose ?
[10] F. de Saulcy avait exploré le site en 1851 – cf. Voyage autour de la mer Morte et dans les terres biblique, exécuté de déc. 1850 à avr. 1851, Paris, 1853 (t.2, p.165-166 pour ce qui a trait à Qumrân), cité par Ernest-Marie Laperrousaz, art. Qumrân in DBS, tome ix, 1979, col.738.
[11] Par exemple Davies Philip R., Brooke George J. & Callaway Philip R., The Complete World of the Dead Sea Scrolls, London, Thames & Hudson, 2002 (p.69 pour le dessin).
[12] Laperrousaz Ernest-Marie, Archélogie-fiction. Propos recueillis par Samuel Pruvost, in France Catholique n° 2890, 11/07/2003, p.22.