Les "moines esséniens" : l’arbre qui a caché la forêt
extrait 3 de la 1ère Partie
[Les renvois à un n° de note
ou de paragraphe se
réfèrent au livre]
Les Testaments
des Douze Patriarches constituent un texte composite connu depuis
longtemps, selon ce qui fut probablement leur version la plus tardive (en une
traduction grecque) ; c’est d’au moins une version plus ancienne que
témoignent les fragments trouvés dans les grottes près de Qumrân. L’état
dernier montre à quoi a abouti la dérive messianiste, après les débuts de la
prédication chrétienne. .
Les
nombreux passages propres à l’état dernier des Testaments des Douze Patriarches sont évidemment ceux qui ont été
suspectés d’être les interpolations d’un "copiste chrétien", en
particulier ceux qui évoquent la venue de Dieu en un homme. Disons-le de
suite : la théologie de ces passages n’est pas chrétienne, on va le voir –
leurs auteurs ne le sont donc pas non plus. De plus, il ne s’agit pas de
petites insertions de copistes. Enfin, il ne s’agit pas d’interpolations du
tout : l’authenticité de ces passages est établie au regard de leur grand
nombre, au regard de leur ampleur, et d’abord du simple fait que tous ces
passages, à de rares détails près, sont intégralement et presque unanimement
attestés… sauf un. Cette exception est très instructive en vue d’y voir clair.
Il s’agit d’un court passage du Testament de Zabulon (9,8) qui a été reproduit selon deux versions, entre lesquelles les manuscrits se répartissent à peu près ; l’une est courte (à gauche), l’autre longue (à droite)[1] :
|
“Après cela, se lèvera pour vous le Seigneur
lui-même, lumière de justice, et
vous retournerez dans votre pays. Et
vous Le verrez dans Jérusalem, à cause de son saint nom” (Test.Zab.
9,8). |
“Après
cela, se lèvera pour vous le Seigneur lui-même, lumière de justice (Osée 10,12 – note 197), et
la guérison et la compassion seront dans ses ailes. C’est Lui qui délivrera
de Béliar toute la captivité des fils des hommes, et tout esprit d’égarement
sera foulé aux pieds ; et
Il convertira toutes les nations pour qu’elles Le servent avec zèle. Et
vous verrez Dieu sous la forme d’un homme qu’aura choisi le Seigneur, dans
Jérusalem, à cause de son nom” (Test.Zab.
9,8). |
Cette exception est un témoin révélateur de
l’histoire du texte. La leçon de gauche n’est pas un résumé de celle de droite,
elle est clairement antérieure : c’est la vision eschatologique du retour
victorieux au Pays, vision pré-chrétienne prenant pour modèle soit le retour
d’Exil avec Néhémie, soit même l’Exode – on retrouvera ce thème du retour très
souvent –; on peut y voir peut-être aussi une allusion aux démêlés des
tenants de la mouvance eschatologique avec les Hasmonéens (qui auraient obligé
certains d’entre eux à quitter la Palestine), et plus encore une allusion à
l’insurrection de 66 (qui obligea tous ceux qui ne voulaient pas y prendre part
à fuir vers la Transjordanie et la Syrie).
Par comparaison avec celle de gauche, la leçon de droite n’est pas une interpolation. C’est carrément une réécriture (hébraïque), attestée dans la moitié des manuscrits. Pourquoi a-t-on réécrit et amplifié le passage ? Quels événements y ont poussé ? Que signifie : “vous verrez Dieu sous la forme d’un homme” ? Qui a parlé ainsi de la venue de Dieu ?
Les
Testaments, quoique chacun d’eux ait
vraisemblablement connu une histoire propre, présentent une unité doctrinale
impressionnante. Parmi les nombreux passages développant la thématique de la
venue de Dieu, deux méritent d’être cités immédiatement, car, attestés par tous
les manuscrits, ils présentent tous les thèmes messianistes majeurs. Celui du Testament d’Aser est particulièrement
significatif :
“[vous serez dans la
dispersion…] jusqu’à ce que le Très-Haut visite la terre et vienne lui-même, et
qu’il écrase la tête du dragon sur l’eau [cf. Ps 74,13]. C’est lui qui sauvera
Israël et toutes les nations, Dieu
parlant par l’intermédiaire d’un homme”
(Test.Aser 7,3).
Cette dernière formule (qeÕj e„j ¥ndra ÙpokrinÒmenoj) évoque un rôle de théâtre – “Dieu assumant un rôle d’homme” selon une autre traduction[2].
Le texte exprime une prise de possession par Dieu d’un homme prédestiné,
parvenu à l’âge adulte (¥ner).
L’autre
passage à regarder en priorité se situe dans le Testament de Siméon (dont un fragment a été trouvé à Qumrân) ;
il présente une formule qui recoupe celle du "rôle d’homme assumé par
Dieu" en précisant que “Dieu prend un corps” (Óti Ð qeÕj sîma labèn) :
“Alors, un signe sera glorifié, car le Seigneur Dieu, le Grand d’Israël, paraissant sur terre, viendra comme un homme et sauvera par lui le genre humain... Car Dieu a pris un corps et, mangeant avec les hommes, il a sauvé les hommes” (Test.Siméon 6,5.7)[3].
Le tableau suivant permet de constater que ces passages (et beaucoup d’autres, que l’on trouve aussi en d’autres écrits) expriment une doctrine commune :
|
manuscrits Test.Aser 7,3 – tous Test.Zab. 9,8 – 50% Test.Siméon 6,5.7– tous Test.Benj. 10,7.8 Ap.Elie 1,6-7 |
Dieu Lui-même vient Le Très-Haut viendra Lui-même Le Seigneur Lui-même Le Seigneur Dieu viendra Le Roi des Cieux paraît sur la terre / Quand Dieu Le Dieu de gloire vient chez nous |
Il prend un corps/ un aspect parlant par l’intermédiaire d’un homme (¥ner) sous l’aspect d’un homme (™n sc»mati
¢nqrèpou) comme un homme prenant un corps (sîma) en forme (morf¾) d’humble / vint en chair (™n
sarci) s’est transformé en homme |
Il sauve /délivre sauvera Israël et toutes les nations délivrera sauvera par lui le genre humain — afin de nous sauver |
de la captivité — toute la capti-vité des fils des hommes — — de la captivité |
Le
long passage du Testament de Benjamin
(10,7-9) sera analysé plus loin – et deux fois car il est important au point de
vue de deux de ses thèmes. L’Apocalypse
d’Elie est citée ici à titre de comparaison (la comparaison est fiable car
l’état de conservation de ce texte, moins bon que celui des Testaments, ne joue pas directement ici
– voir 1.5.2.3). Tous les quatre thèmes de ce tableau tournent
autour de celui de la visite de Dieu et constituent les thèmes messianistes
majeurs des Testaments (auxquels il
faut ajouter le retour dans le Pays et la reconstruction du Temple, cf. 1.4.4).
En
soi, le thème de la Visite divine est, si l’on peut dire, une banalité
eschatologique. Il l’est déjà beaucoup moins quand il concerne deux Visites. Il devient carrément étonnant
lorsqu’il est associé au thème de la "prise de possession" d’un corps
(celui d’un homme adulte), car cette idée "chrétienne" se trouve dans
des écrits réputés (à juste titre) n’être pas d’origine chrétienne ; en
fait, c’est l’idée qui est d’origine chrétienne, mais la manière dont elle
s’exprime ici n’est plus chrétienne :
—
d’une part, c’est le Très-Haut
qui vient en un homme, et non le Logos,
comme on le lit en Jean 1,14 : “La Parole s’est faite chair (Ð Logoj s£rx ™gšneto)” ;
—
d’autre part, cette venue en un homme n’est pas une incarnation (™nsarkwsij) mais la prise d’un corps déjà formé et adulte (™nswm£twsij)[4]
– ce qui atténue et transforme l’idée d’incarnation –;
même la formule employée en Test.Benjamin
10,8 – venir en chair –
exprime cette différence dès qu’elle est comparée avec celle du prologue de
Jean : devenir chair[5].
Ainsi, quoique les
formules ne soient pas (encore) bien arrêtées, les conceptions présentes dans
ces cinq passages convergent entre elles et s’accordent pour diverger de la même
manière des conceptions du Nouveau Testament. Ceci éclaire la formule si
surprenante “Dieu et homme” que l’on trouve dans un passage du Testament de Siméon déjà cité :
“Car le Seigneur suscitera
(quelqu’un) de Lévi en tant que grand-prêtre, et de Juda en tant que roi, Dieu
et homme. C’est lui qui sauvera toutes les nations et la race d’Israël” (Test.Siméon 7,2).
On avait remarqué la
“rédaction un peu embarrassée” de ce passage, qui trahit une réécriture
(primitivement, le texte devait être : “Le Seigneur suscitera quelqu’un de Lévi en tant que grand-prêtre, et
quelqu’un de Juda en tant que roi”).
Or,
“L’addition des mots qeÕn kai ¥nqrwpon – qui ne sont omis par aucun ms.–, remonte à l’original hébreu”[6].
Quelle est donc cette réécriture,
attestée par tous les manuscrits, qui réunifie le double messianisme
traditionnel de la mouvance à laquelle appartient cet écrit, et qui appelle ce
Messie Roi-prêtre “Dieu et homme” ? Une telle réécriture ne peut être
intervenue qu’après les débuts du
judéochristianisme qui annonçait précisément un Messie étant à la fois de Lévi (c’est-à-dire prêtre) et de Juda (c’est-à-dire roi)[7].
Par
ailleurs, "original hébreu"
ne veut pas dire "original hébreu
datant d’avant notre ère". Si l’original primitif hébreu du Test.Siméon est assurément antérieur à
notre ère, sa partielle réécriture, faite en hébreu, est post-chrétienne et a
donné l’original hébreu d’où est
tirée la version grecque. Ce cas n’est pas unique : les deux versions
successives de Test.Zabulon 9,8 (vues en
1.4.2) témoignent elles aussi de l’intervention d’une
réécriture hébraïque, et cette réécriture ne peut pas être non plus antérieure
à notre ère.

La
question est donc : qui sont les auteurs de ces réécritures hébraïques qui
sont post-chrétiennes tout en n’étant pas chrétiennes ? Puisque ce ne peut
être des judéochrétiens ni non plus des juifs rabbiniques (ou gnostiques[8]),
qui les a produites ? En d’autres mots, que signifie l’idée que Dieu prend la forme d’un homme, et comment est-elle advenue ?
D’aucuns
renvoient ici à un passage de la Légation
à Caïus de Philon pour
montrer qu’une telle idée existait dans le monde juif avant toute prédication
chrétienne – ce qui est une grosse erreur chronologique, on va le voir. Ce
passage avait trait aux excentricités de l’empereur Caïus Caligula qui s’était déguisé un jour en Jupiter
et entendait se faire ainsi adorer :
“Il ne s’agissait pas
d’ailleurs d’une chose sans portée, écrit Philon, mais
de la plus grave de toutes : faire d’un homme, d’un être engendré et
périssable, l’image de l’Etre incréé, éternel ! Les Juifs [de Rome]
jugeaient que c’était le comble de la profanation [que de se déguiser en
Jupiter] : Dieu se changerait plutôt
en homme que l’homme en Dieu”.
Cette idée d’un
“changement de Dieu en homme” ne peut pas être une simple boutade, et, à la fin
du 19e siècle,
F. Delaunay
remarquait avec un certain bon sens :
“Ce passage donnerait à
penser que la question de la possibilité de l’incarnation de Dieu était déjà agitée à cette époque dans les écoles juives”[9].
Certes, mais cette époque
n’est pas celle des rédactions pré-chrétiennes
des Testaments[10] ;
elle est celle de leurs rédactions post-chrétiennes
où l’on trouve effectivement l’idée de "métamorphose de Dieu" ; elle
est celle de la prédication apostolique.
En
effet, c’est en 41 que Philon s’est
rendu à Rome ; et il a évidemment attendu la mort de l’empereur, soit
après 41, pour dresser le triste tableau de ses excentricités. A ce moment-là,
la prédication chrétienne était à l’œuvre depuis plus de dix ans – et presque
exclusivement dans les milieux juifs. L’interprétation la plus simple et obvie
de la remarque de Philon est
d’y voir l’écho de discussions résultant de cette prédication ou découlant du
souvenir des événements de Jérusalem même ; et ces discussions touchaient
tout autant les milieux populaires que celui des "écoles juives" ou
de Philon, et
peut-être plus encore : les milieux populaires, opposés aux gens en place,
devaient être particulièrement réceptifs à une prédication chrétienne mettant
en cause les Sadducéens du Temple et les Pharisiens (Ac 2,23 ; 3,14 ;
7,51-52).
L’objection
a silentio serait la
suivante : si l’idée d’une "métamorphose de Dieu", tout comme
celle d’un salut universel à l’œuvre, provient de la prédication
judéochrétienne, les sources qui en parlent ne devraient-elles pas être plus
nombreuses ? Justement, les choses apparaissent telles qu’elles doivent
être : d’une part, les sources du 1er siècle sont en soi rares,
et d’autre part, celles dont on attendrait qu’elles en donnent un écho, le
donnent effectivement – y compris Josèphe[11].
[1] Philonenko Marc, Les
interpolations…, p.36.
[2] Ecrits intertestamentaires…, p.919.
[3] Ecrits intertestamentaires…, p.831.
[4] Voir en particulier Test.Siméon 6,5.7 et l’analyse faite par Marc Philonenko (Les
interpolations…, p.39).
[5] Selon la
foi judéochrétienne, c’est en effet le Logos qui s’incarne et non simplement
« Dieu ».
[6] Philonenko Marc, Les
interpolations…, p.43.
[7] Aucune
autre explication de l’unification du double messianisme n’a jamais été
avancée.
[8] D’une
part, le gnosticisme, dans lequel le sens d’un Créateur se dissout, est
étranger aux perspectives apocalyptiques et guerrières. D’autre part, ce qui
s’y développe, ce sont les doctrines du type de la métempsycose ; par
exemple, l’âme d’Adam sera attribuée à Jésus (cf. notes 330 et 459). Les doctrines messianistes du genre de "l’insomatose" (™nswm£twsij) ou venue dans un corps adulte lui sont donc
doublement étrangères.
[9] Philon d’Alexandrie, Peri presbeiaj proj Gaion ½ peri ¢retwn, trad. Delaunay F., Ecrits historiques. Philon / Légation à Caïus, Paris, Didier, 1870,
p.310 en bas de page.
[10] Cette
remarque de Philon ne
peut donc être aucunement invoquée pour dater de l’ère préchrétienne les écrits
évoquant une venue de Dieu parmi les hommes ; c’est l’inverse qui
s’impose.
[11] Voir
l’allusion à “Jacques, le frère de Jésus dit le Christ” (au livre xx, 8 de La guerre juive) et surtout ce qu’on a appelé le Testimonium flavianum (au livre xviii, 63-64), analysé en note 73.
En revanche, c’est la thèse "essénienne" qui fait imaginer,
aux §154-158 de la longue interpolation du livre ii relative aux "esséniens", une allusion aux
interrogations juives concernant la venue de Dieu en un homme ; l’auteur
païen du 3e siècle y fait simplement un excursus (hors de propos)
relatif aux conceptions grecques des demi-dieux.