Classer les sourates : « mecquoises  » d’un côté, «  médinoises » de l’autre ? 

Y aurait-il deux Corans, voire deux Mahomet successifs ? La question est moins saugrenue qu’il n’y paraît, si l’on prête l’oreille au discours islamologique habituel ou que l’on s’arrête aux mentions jointes au titre de chaque sourate dans les éditions actuelles du Coran.

Tout part d’un double postulat : d’un côté l’idée islamique selon laquelle Mahomet a dicté le texte coranique ; et de l’autre, le postulat rationaliste selon lequel toute « religion » est nécessairement « spirituelle » au point de départ – mais devient « politique » ensuite. Appliqué à l’islam, ce postulat de la pensée occidentale implique une classification entre les sourates supposées paisibles et spirituelles qui auraient été « révélées » à La Mecque, et celles dites « post-Hégire » qui seraient « descendues » à Médine dans un contexte supposé d’affrontements avec les Mecquois – et donc violentes et guerrières, où il est question de faire la guerre et de tuer.

Ainsi, on s’est mis en tête de répartir les sourates du Coran selon deux époques distinctes reflétant la vie supposée du « Prophète de l’islam ». La démarche rationnelle aurait plutôt été de se demander d’abord s’il faut prendre pour argent comptant la « biographie » fabriquée sur commande califale deux siècles après les faits supposés – la Sirat an-nabawiya de Ibn Hishâm –, avant de croire à un retournement d’attitude de Mecquois (?) vis-à-vis de Mahomet (ce qui aurait été à l'origine de l’Hégire vers Médine en 622). Ceci étant, les meilleurs islamologues ne sont pas dupes : ils savent qu’on ne pallie pas la rareté des sources fiables par un délire imaginatif – les sources antérieures à la Sirat ont été en effet l’objet de destructions systématiques (et les destructions du passé continuent aujourd’hui).

Remarquons en passant qu’une grave question se pose : cette classification ne fournit-elle pas un parfait alibi pour esquiver la question du sens réel du texte coranique ? En effet, plutôt que se demander si la violence n’y est pas prônée simplement comme un moyen parmi d’autres d’atteindre le but poursuivi – la soumission (c’est-à-dire al-islâm en arabe) –, on essaie de la justifier en fonction d’une attitude supposée défensive face aux Mecquois. Au reste, le musulman se voit toujours comme une victime (de la violence des autres). La classification entre sourates « mecquoises » et « médinoises » ne serait-elle donc pas une pièce nécessaire de la justification de l'islam par lui-même, une pièce de propagande à laquelle des Occidentaux auraient d'ailleurs contribué eux-mêmes ?

En tout cas, le texte coranique ne valide pas l’opposition imaginée entre deux types de sourates, les unes « paisibles », les autres « violentes ». On se trouve certes devant une compilation de textes disparates qu’il conviendrait de classer, mais selon des critères sérieux ! Le degré supposé de violence est un critère absurde. Prenons un exemple de sourate « paisible »,

la courte sourate 105 :
      
N’as-tu pas vu comment ton Seigneur a traité les gens de l’Eléphant ? (verset 1)
     N’a-t-il pas fait tourner leur ruse en confusion (2) et envoyé contre eux des oiseaux en volées, (3) qui leur lançaient des pierres d’argile ? (4)
     Puis Il a fait d’eux comme un feuillage déchiqueté. (5)

Notons que l’éléphant auquel il est fait allusion ici a beaucoup marqué les esprits des commentateurs, islamiques ou occidentaux : les premiers en ont fait le titre de la sourate, et les seconds y ont vu une indication relative à l’année de naissance de Mahomet. En effet, en vertu d’un mystérieux calendrier sud-arabique (?), il a été décrété que le « prophète de l'islam » est né en une année de l’éléphant correspondant à 570, de sorte qu’on puisse faire descendre l’inspiration sur Mahomet en 610 à l’âge de 40 ans – sans qu’il soit ou trop vieux ou trop jeune en vue de la mission divine qu’il est supposé avoir accomplie. En réalité, aucune indication historique ne permet de savoir quel âge avait ce chef de guerre, même à sa mort (en 632, mais même cette date n'est pas sûre, certaines données évoquant 634). La seule datation historique que l’on possède concerne l’expédition qu’il incita (il n’y était pas selon la tradition islamique) non pas contre La Mecque, mais vers Jérusalem : les Arabes furent battus en 629 près du Jourdain par les Byzantins. Autrement, les datations de sa biographie relèvent de l’imaginaire rationaliste occidental – elles sont reprises ensuite par le discours islamique.

Cette sourate « l’Eléphant » est classée comme « mecquoise » parce qu’on n’y trouve le mot « tuer » (qatala) sous aucune forme : elle serait donc « paisible », alors qu’elle va jusqu’à faire intervenir Dieu dans une guerre ! Qu’il y ait là une allusion à une guerre légendaire est une autre question – au reste, le lecteur musulman y voit une allusion à une guerre réelle.

Regardons quelques versets d’une autre sourate, plus longue et également cataloguée comme « mecquoise » , la sourate 74 :
     
Oui, il a réfléchi et décidé (verset 18). Qu’il soit tué comme il a décidé ! (19) Oui, qu’il soit tué comme il a décidé ! (20)…
     Nous n’avons mis comme maîtres au Feu (de l’Enfer) que des anges. Mais Nous n’en avons mis le nombre qu’à tentation pour ceux qui
kafarent (31a)…
     Dieu égare qui Il veut et guide qui Il veut (34a).

Dans ces versets, le verbe tuer est au passif ; c’est néanmoins un appel (répété) à le faire. Car comment les kafareurs dont il est question là seront tués ? Qui s’en chargera ? Dieu comme dans la sourate 105 ? Ou ses croyants soumis ? Classer cette sourate comme « paisible » (et donc mecquoise), c’est se moquer du monde.

Pour mieux comprendre les enjeux, regardons un verset – très rarement cité – d’une sourate classée, elle, comme « post-hégire », la sourate 61 :
     Dieu aime ceux qui vont jusqu’à tuer (verbe qâtala, combattre à mort) sur Son sentier [= pour Sa cause], en un rang (verset 4a).

Dans ce verset qui a fourni le nom de la sourate (Le Rang), le verbe aimer apparaît positivement à propos de Dieu, alors que son emploi dans le texte coranique est habituellement négatif : il est surtout question de tous ceux « que Dieu n’aime pas », spécialement ceux qui « sèment le désordre sur la terre ». Bref, il y a ceux qui sont de trop sur terre et que Dieu n’aime pas, et ceux que Dieu aime et parce qu’ils sont prêts à tuer les premiers.

La fin justifie les moyens, comme dans tout système idéologique. Ne serait-ce pas ce rêve d’un monde pur – non propre au Coran mais en tout cas fondamental pour la pensée coranique – que la distinction entre sourates « mecquoises » et « médinoises » voudrait occulter ? Certains islamologues ont entrevu le problème en parlant de l'islam comme d'un « monothéisme strict » (par opposition au christianisme qui serait un « monothéisme pas strict ») : selon eux, le monothéisme serait en soi un système d'intolérance qui conduirait à l’élimination des non-adhérents, et donc par exemple aux génocides soviétiques ou nazis. Une telle conception contient une vérité au milieu d'une méprise énorme : il existe en effet un certain lien historique entre la Révélation biblique et les horreurs totalitaires (modernes ou islamiques). Mais ce lien est fait des contrefaçons post-chrétiennes. Au reste, tout lecteur attentif de la Bible (ancien ou nouveau testament) peut le deviner.

On ne peut donc pas opposer, dans le Coran, des sourates qui seraient violentes à d'autres qui ne le seraient pas. Le texte exprime une vision globale et cohérente, non pas de violence pour elle-même mais de paix à imposer. Par tous les moyens. Ce qu’on rechigne à voir.

                        
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