À propos de  : Dye Guillaume et Kropp Manfred, Le nom de Jésus (‘Îsâ) dans le Coran et quelques autres noms bibliques: remarques sur l’onomastique coranique, in Figures bibliques en islam, sous la direction de Guillaume Dye et Fabien Nobilio, Bruxelles, éd. E.M.E., 2011

Pourquoi le Coran utilise-t-il le nom de ‘Îsâ pour celui de Yasû‘

(Jésus – équivalent arabe de l’hébreu Yešû‘a)

utilisé par les chrétiens arabes depuis toujours?

Depuis qu’existe l’islamologie occidentale, les chercheurs se demandent pourquoi on trouve les consonnes ‘YSW pour le nom coranique de Jésus au lieu de YSW‘, comme si le ayn final (‘) était passé devant. En effet, le texte coranique donne à lire Îsâ, alors que les chrétiens arabes disent Yasû. Or, qu’une consonne passe de la quatrième à la première place est une évolution impossible. On est face à une impasse qu’aucune hypothèse ne parvenait à expliquer. À titre de remarque plus que d’hypothèse, Le messie et son prophète rapprochait l’incomplétude du nom de YSW (sans le «‘» final), de la réalisation non encore accomplie de la signification de ce nom – Yešû‘a voulant dire « Salut » ou « Il sauve » en hébreu, ce salut plénier devant encore arriver, selon la vue très messianiste qu’en avaient les « nazaréens ». Pour autant, le «‘» initial de ‘Îsâ n’était pas expliqué.

En fait, les auteurs montrent que la seule philologie – une discipline où le Professeur Manfred Kropp est une sommité autant du point de vue théorique que pratique dans le domaine sémitique – permet de rendre compte du passage de YSW‘ à ‘YSW, à condition de se placer au pur point de vue de la langue arabe parlée. Dans ce parler, on constate en effet la tendance “à ajouter un ayn pour « arabiser » un terme emprunté. C’est toujours le cas aujourd’hui, par exemple avec makarûna, emprunt de l’italien maccheroni” (p.184). Un tel point de vue n’avait été que peu envisagé jusqu’ici, peut-être parce que la recherche restait hypnotisée par l’idée du langage divin du Coran (Dieu appelant qui Il veut comme Il veut) ou par celle des supposés « polythéistes » arabes (évidemment supposés ne pas utiliser le nom de Jésus).

Pour illustrer les évolutions qui ont dû avoir lieu dans la prononciation populaire arabe, les auteurs s’appuient sur de nombreux exemples de « déformations » coraniques de noms propres (par exemple le syriaque Šlîmûn qui devient Sulaymân en arabe, le š devenant un s comme dans ‘Îsâ) – mais ils en donnent également hors du Coran et notent :

Si l’on souhaite expliquer la forme ‘Îsâ en se fondant uniquement sur des éléments linguistiques, on constatera qu’il semble raisonnable de partir de la forme araméenne YSÛ‘, dont on voit qu’elle est représentée, dans les dialectes araméens de l’Antiquité tardive, de diverses manières, par exemple: ysw‘ en syriaque, vocalisé Yêšû‘ en syriaque occidental et Κô‘ en syriaque oriental (prononcé Κô, le ‘ayn final tombant dans la prononciation syriaque orientale)” (p.184).

En effet, il est simple (et plausible) de partir de l’idée que la transmission est avant tout orale. Et là, à partir de la prononciation de Κô‘, c’est-à-dire Κô, les choses s’expliquent très facilement, comme l’avait bien vu FRAENKEL: a) chute du ‘ayn final dans la prononciation du mot araméen ; b) passage de –ô à –â ; c) passage de -š- à -s- ; d) ajout d’un ‘ayn à l’initiale […]

La question n’est pas tant le nombre de changements que la logique avec laquelle ils s’imposent – et ils apparaissent ici d’autant moins arbitraires qu’ils se retrouvent tous (mis à part la chute du ‘ayn final, qui dépend bien sûr du terme emprunté) dans un autre exemple, à savoir le nom de la ville d’Ascalon (Ashqelôn), souvent mentionnée dans la Bible (par exemple Amos 1,8). En effet, l’arabe ‘asqalân ou ‘asqulân doit être comparé au syriaque ’ašqalûn et à l’hébreu ’ašqelôn : on retrouve le passage de alif (’) à ‘ayn (‘) à l’initiale, tout comme ceux de -š- à -s- et de ô /û à â” (p.187).

Dans La fondation de l’Islam(2002), A.-L. de Prémare avait déjà relevé la graphie de «‘Îsâ» dans des graffiti arabes (donc proches du parler) découverts par Y. Nevo dans le Néguev – ils ne sont pas datés mais paraissent contemporains des origines de l’Islam arabe –; une telle prononciation populaire du nom de Jésus a donc pu être écrite dans des formules qui, manifestement, ne dépendent pas de celles du Coran (p.197). La question se pose sans doute de manière plus simple encore si l’on se rappelle que les feuillets qui serviront plus tard à confectionner le Coran des Califes sont des brouillons de prédications destinées à endoctriner des Arabes : tout prédicateur avisé reproduit les noms tels que les prononcent ceux auxquels il compte s’adresser. De plus, ceux-ci devaient être déjà très familiers du contenu de ces prédications, sous peine de n’en rien comprendre : il s’agit nécessairement d’Arabes chrétiens. Et, plausiblement, ces derniers étaient géographiquement ses voisins – ce qu’étaient effectivement les Qoréchites, installés alors dans le nord de la Syrie et auparavant en Mésopotamie. Nous sommes désolés de mettre à mal la légende des « polythéistes arabes » inventée pour accréditer l’idée d’une Révélation nouvelle donnée par Dieu aux Arabo-musulmans de La Mecque.

On peut dire que cette étude résout une vieille énigme : comment expliquer que l’écriture soit dépourvue de diacritisme dans les plus anciens Corans, alors que ce diacritisme était déjà en usage ? Plus que plausiblement, les feuillets qui constituèrent plus tard le Coran devaient être des brouillons en vue des prédications.

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Une remarque pour finir : Un autre nom coranique, celui de Jean, semble lui aussi très déformé : Yahya. Comme pour ‘Îsâ, le nom de Yahya serait-il une déformation (de Yuhanna, forme arabe de l’hébreu Yohannan) reflétant le parler populaire des Arabes chrétiens ? Des inscriptions nabatéennes (antérieures au Coran) attestent un tel usage. À cela on objecte l’explication possible par une mauvaise lecture : le ductus consonantique (c’est-à-dire dépourvu de diacritisme) ىحٮ se lit aussi bien Yahya que Yuhanna. Coïncidence ou non ? À ce stade de la recherche, il est impossible de trancher, ni même de dire si une explication exclut l’autre.

                                        

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