Document 11
Extrait de la 3e Partie
Il convient de
mettre radicalement en question le discours convenu présentant les Arabes du 7e siècle (du Hijâz ou d’ailleurs) comme des
"polythéistes" étrangers jusque là à toute tradition biblique ou
judéochrétienne. Au reste, peut-on enseigner ou croire que des marchands
caravaniers, au terme de six siècles de contacts étroits avec des juifs et des
chrétiens à cause de leur commerce, ignoraient la révélation
judéo-chrétienne ?
Dans le Coran,
le terme qu’on imagine désigner les polythéistes arabes est celui de mušrikûn, qui, selon l’étymologie et tous les auteurs des 8e et 9e
siècles, signifie associateurs, et tel est le reproche adressé continûment
aux chrétiens (auxquels s’adressent d’ailleurs clairement certains versets ou
passages entiers du Coran). Le supposé « polythéisme arabe »,
au milieu duquel la doctrine islamique fait surgir la nouvelle Révélation et le
proto-islam, est vraiment peu convaincant au regard du texte coranique
lui-même : de nombreux versets attestent expressément la foi monothéiste de ces mušrikûn supposés être polythéistes…
L’étude détaillée du texte coranique ne nous
éclaire pas seulement sur ce que les mušrikûn-associateurs ne sont pas (à savoir d’abominables polythéistes
qui enterrent leurs petites filles et attribuent à Dieu des filles-déesses, cf. 3.1.3.6) ; il nous renseigne également sur ce qu’ils
sont positivement : de vrais monothéistes.
D’abord,
ils croient en l’existence du Créateur et croient que ce Créateur s’appelle Allah :
“Si tu les interroges : Qui a créé les cieux et la terre... ?, ils te répondront : C’est Allah !” (s.29,61.63 || 31,25 || 39,38).
Allah était le nom utilisé par les Arabes chrétiens
bien avant l’islam[1], et
correspondant à l’hébreu El ou Elohîm. De plus, cette foi des mušrikûn est non seulement monothéiste,
mais trinitaire, comme l’indique a contrario la polémique antitrinitaire[2]
d’un autre verset, s.6,23 :
“Ils diront : Par Dieu notre Seigneur ! Nous ne sommes pas des gens qui associent !” (s.6,23).
Qui sont ceux que l’auteur accuse d’être des associateurs et qui se défendent de
l’être ? Les polythéistes disent-ils qu’ils ne sont pas
polythéistes ? Dans ce verset, l’auteur veut contrer à l’avance, dans
l’esprit de son disciple, la protestation que les chrétiens élèveront en
défense de leur foi, disant qu’ils n’adorent qu’un seul Dieu. La réplique vient
au verset suivant : elle consiste à traiter ces chrétiens de menteurs (v.24) :
“Regarde comme ils mentent contre eux-mêmes” (s.6,24).
Jean de
Damas, qui a fréquenté la cour du Calife, témoigne déjà explicitement de la
désignation primitive des chrétiens et d’eux seuls sous le vocable de mušrikûn :
“Ils nous appellent associateurs, car, affirment-ils, nous introduisons un associé aux côtés de Dieu, en disant que le Christ est le Fils de Dieu et est Dieu” ;
et
selon son témoignage, ce terme ne signifie nullement idolâtres[3]. Un traité Contre Muhammad (Kat¦ Mwamed),
datant probablement de la même époque, donne la même signification au terme d’associateurs, réservé à la désignation
des chrétiens[4].
Même
les Qoréchites [la tribu de Muhammad],
selon le Coran et At
-TabarÎ, sont de bien curieux polythéistes. Dans la
courte et unique sourate 106 où il
soit fait mention d’eux, on lit :
“[Qu’]ils adorent donc le Seigneur de cette Maison (rabb hâdâ l-bayti)” (s.106,3).
At
-TabarÎ
explique que le “Seigneur de cette Maison[5]”
à qui ils rendent un culte (s.106,3),
c’est Allah ! Etait-ce donc si nécessaire de le préciser ?
[1] Le prénom de ‘Abd-Allah (c’est-à-dire serviteur de Dieu) est un prénom arabe chrétien connu antérieurement à l’islam. Même si c’est une banalité, il convient de rappeler, également avec François Nau, que « Allah » est
“le nom chrétien de la Divinité, par lequel des millions d’Arabes chrétiens invoquaient Dieu matin et soir avant Mahomet” (Les Arabes chrétiens..., Paris, 1933, p.126).
[2] Une telle polémique anti-trinitaire est très présente dans le Coran ; voir aussi 6,41.136; 10,12.22; 16,38.54; 23,86-89 || 31,32 || 43,87 et les remarques de Sfar Mondher, Le Coran, la Bible et l’Orient ancien, Paris, diffusion Cerf, 1998, p.108-109.
[3] Jean de Damas emploie le qualificatif particulier d’idolâtres pour désigner les groupes d’Arabes qu’il croit être restés polythéistes avant Muhammad – la légendologie était déjà bien lancée –:
“Les Saracènes étaient idolâtres, et vénéraient l’étoile du matin ainsi qu’Aphrodite… [Les musulmans] nous accusent injustement d’être idolâtres, car nous vénérons la croix, et qu’eux la méprisent” (Traité des hérésies écrit vers 746 – la 100e hérésie, 4,1.13, S.C. n° 383, Paris, Cerf, 1992, p.217).
Quant au terme coranique de rûm, il n’a jamais désigné que les Byzantins.
[4] Ce traité Contre Muhammad (Kat¦ Mwamed – P.G. 104, 1456 B) est parfois considéré à tort comme une sorte de suite à la Réfutation d’Agarène de Barthélémy d’Edesse, qui semble plus tardive.
[5] Et la « Maison » est évidemment et arbitrairement dite être la Ka‘ba mecquoise. Ce qui est très discutable – cf. Prémare Alfred-Louis de, Les fondations de l’Islam..., Paris, Seuil, 2002, p.70.