Aperçus relatifs au supposé polythéisme arabe

Extrait de la 3e Partie

        Il convient de mettre radicalement en question le discours convenu présentant les Arabes  du 7e siècle (du Hijâz ou d’ailleurs) comme des "polythéistes" étrangers jusque là à toute tradition biblique ou judéochrétienne. Au reste, peut-on enseigner ou croire que des marchands caravaniers, au terme de six siècles de contacts étroits avec des juifs et des chrétiens à cause de leur commerce, ignoraient la révélation judéo-chrétienne ?
     Dans le Coran, le terme qu’on imagine désigner les polythéistes arabes est celui de mušrikûn, qui, selon l’étymologie et tous les auteurs des 8e et 9e siècles, signifie associateurs, et tel est le reproche adressé continûment aux chrétiens (auxquels s’adressent d’ailleurs clairement certains versets ou passages entiers du Coran). Le supposé « polythéisme arabe », au milieu duquel la doctrine islamique fait surgir la nouvelle Révélation et le proto-islam, est vraiment peu convaincant au regard du texte coranique lui-même : de nombreux versets attestent expressément la foi monothéiste de ces mušrikûn supposés être polythéistes

3.2.3.3  Un "polythéisme" contredit par ce que le texte dit des mušrikûn

L’étude détaillée du texte coranique ne nous éclaire pas seulement sur ce que les mušrikûn-associateurs ne sont pas (à savoir d’abominables polythéistes qui enterrent leurs petites filles et attribuent à Dieu des filles-déesses, cf. 3.1.3.6) ; il nous renseigne également sur ce qu’ils sont positivement : de vrais monothéistes.

3.2.3.3.1  Des "associateurs" qui affirment croire au Dieu un

D’abord, ils croient en l’existence du Créateur et croient que ce Créateur s’appelle Allah :
Si tu les interroges : Qui a créé les cieux et la terre... ?, ils te répondront : C’est Allah !” (s.29,61.63 || 31,25 || 39,38).

          Allah était le nom utilisé par les Arabes chrétiens bien avant l’islam[1], et correspondant à l’hébreu El ou Elohîm. De plus, cette foi des mušrikûn est non seulement monothéiste, mais trinitaire, comme l’indique a contrario la polémique antitrinitaire[2] d’un autre verset, s.6,23 :
Ils diront : Par Dieu notre Seigneur ! Nous ne sommes pas des gens qui associent !” (s.6,23).

Qui sont ceux que l’auteur accuse d’être des associateurs et qui se défendent de l’être ? Les polythéistes disent-ils qu’ils ne sont pas polythéistes ? Dans ce verset, l’auteur veut contrer à l’avance, dans l’esprit de son disciple, la protestation que les chrétiens élèveront en défense de leur foi, disant qu’ils n’adorent qu’un seul Dieu. La réplique vient au verset suivant : elle consiste à traiter ces chrétiens de menteurs (v.24) :
Regarde comme ils mentent contre eux-mêmes” (s.6,24).

Jean de Damas, qui a fréquenté la cour du Calife, témoigne déjà explicitement de la désignation primitive des chrétiens et d’eux seuls sous le vocable de mušrikûn :
Ils nous appellent associateurs, car, affirment-ils, nous introduisons un associé aux côtés de Dieu, en disant que le Christ est le Fils de Dieu et est Dieu” ;
et selon son témoignage, ce terme ne signifie nullement idolâtres
[3]. Un traité Contre Muhammad (Kat¦ Mwamed), datant probablement de la même époque, donne la même signification au terme d’associateurs, réservé à la désignation des chrétiens[4].

         Même les Qoréchites [la tribu de Muhammad], selon le Coran et At -Tabarî, sont de bien curieux polythéistes. Dans la courte et unique sourate 106 où il soit fait mention d’eux, on lit :
[Qu’]ils adorent donc le Seigneur de cette Maison (rabb hâdâ l-bayti)” (s.106,3).
     At -Tabarî explique que le “Seigneur de cette Maison
[5]” à qui ils rendent un culte (s.106,3), c’est Allah ! Etait-ce donc si nécessaire de le préciser ?


[1]  Le prénom de ‘Abd-Allah (c’est-à-dire serviteur de Dieu) est un prénom arabe chrétien connu antérieurement à l’islam. Même si c’est une banalité, il convient de rappeler, également avec François Nau, que « Allah » est
   
le nom chrétien de la Divinité, par lequel des millions d’Arabes chrétiens invoquaient Dieu matin et soir avant Mahomet” (Les Arabes chrétiens..., Paris, 1933, p.126).

[2]  Une telle polémique anti-trinitaire est très présente dans le Coran ; voir aussi 6,41.136; 10,12.22; 16,38.54; 23,86-89 || 31,32 || 43,87 et les remarques de Sfar Mondher, Le Coran, la Bible et l’Orient ancien, Paris, diffusion Cerf, 1998, p.108-109.

[3]  Jean de Damas emploie le qualificatif particulier d’idolâtres pour désigner les groupes d’Arabes qu’il croit être restés polythéistes avant Muhammad – la légendologie était déjà bien lancée –:

Les Saracènes étaient idolâtres, et vénéraient l’étoile du matin ainsi qu’Aphrodite… [Les musulmans] nous accusent injustement d’être idolâtres, car nous vénérons la croix, et qu’eux la méprisent” (Traité des hérésies écrit vers 746 – la 100e hérésie, 4,1.13, S.C. n° 383, Paris, Cerf, 1992, p.217). 

Quant au terme coranique de rûm, il n’a jamais désigné que les Byzantins.

[4]  Ce traité Contre Muhammad (Kat¦ MwamedP.G. 104, 1456 B) est parfois considéré à tort comme une sorte de suite à la Réfutation d’Agarène de Barthélémy d’Edesse, qui semble plus tardive.

[5]  Et la « Maison » est évidemment et arbitrairement dite être la Ka‘ba mecquoise. Ce qui est très discutable – cf. Prémare Alfred-Louis de, Les fondations de l’Islam..., Paris, Seuil, 2002, p.70.

                                                          
Page d’accueil