Deux
des principaux mythes
de
l’historiographie islamique
Il est habituel que la « Maison de la sagesse » à Bagdad et
surtout « al-Andalus » – l’Espagne
musulmane – soient utilisés comme exemples de la lumière apportée dans le monde
par l’Islam, dans le cadre de la civilisation dite « islamique ». Si
l’on y regarde de plus près, ce que les historiens sérieux font à la différence
des articles de magazine, on est amené à se poser des questions aussi bien
quant la « brillance » de cette « civilisation » qu’à son
caractère « islamique » ; une civilisation ne se définit pas en
effet par ceux qui la dominent militairement et politiquement et qui la
concentrent autour du siège du pouvoir, mais par ceux qui la font et la
répandent. Prenons le premier des deux exemples, celui de la « Maison de
la Sagesse » à Bagdad.
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La
« Maison de la sagesse »
Au 9ème siècle, une
« Maison de la sagesse » (Bayt al-Hikma) aurait été crée par le calife al-Mamûn pour y rassembler des “savants” de toutes
confessions et de toutes disciplines autour de la traduction et de l’étude des
textes grecs. C’est du moins ce qu’écrit al-Nadim 150
ans après. Cependant, comme l’écrit Sylvain Gouguenheim,
« l’enthousiasme doit être tempéré par un retour aux sources
contemporaines des faits ». De plus “savant” n’a pas dans l’islam le sens
que nous lui donnons. En fait « c’est du monde du ilm, c’est-à-dire de l’ensemble
des sciences coraniques, qu’al-Mamun s’est entouré et
qu’il a honoré, non celui de la science spéculative grecque (…). Ni
philosophes, ni mathématiciens, ni physiciens ne sont évoqués ». Et Gouguenheim conclut :
« La réputation du
Bayt al-Hikma est par
conséquent en grande partie une légende forgée par les admirateurs des Abassides, notamment les mu’tazilites,
dans le piège desquels l’historien doit s’efforcer de ne pas tomber (…). Al-Mamun s’est borné à ouvrir la bibliothèque califale aux
musulmans spécialistes du Coran et d’astronomie (…). Elle n’a jamais accueilli
ni chrétiens ni juifs. Loin d’être un lieu de rencontre entre les religions ou
d’élaboration d’un savoir philosophique, on y réfléchissait sur la nature du
Coran. (…). Des traductions y furent réalisées » mais cette maison « n’a joué
aucun rôle dans le travail de traduction des textes scientifiques et philosophiques
grecs, encore moins dans une quelconque et imaginaire collaboration entre les
savants des trois monothéismes. De même, elle ne fut pas un lieu
d’enseignement, encore moins une université (…). Après l’arrivée au pouvoir d’al-Mutawakkil en 847 et l’interdiction définitive de
discuter de la nature du Coran, la “Maison de la sagesse” redevint une simple
bibliothèque et son activité sembla s’évanouir dès le 9ème siècle. Elle est à l’origine d’un conte très séduisant mais
reste un conte ».
Son livre Aristote au Mont
Saint-Michel – fort bien documenté sur les chrétientés de l’Orient –,
montre encore que, aussi longtemps que les non musulmans formaient la majorité
de la population, une certaine dynamique de civilisation subsistait, parfois
favorisée par la possibilité d’échanges lointains. Mais si l’on excepte ceux
qui ont renié leur communauté pour se faire musulmans et jouir des privilèges
attachés à cette caste sociale (voir la lettre du « penseur » Ibn ‘Arabi), force est de constater que
l’apport des musulmans eux-mêmes à la civilisation faussement appelée
« islamique » est négligeable.
Quant au second argument
habituellement utilisé par l’historiographie islamique (spécialement à
destination des Occidentaux), il concerne Al-Andalus qui aurait été,
dit-on, une oasis de douceur de vivre et de bonne entente dans un monde de
brutes.
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Un havre de
coexistence paisible ?
Al-Andalus aurait été, dit-on, une oasis de douceur de vivre et de bonne entente
interreligieuse dans un monde de brutes.
Cette version impose d’entrée
l’amnésie de l’Espagne wisigothique antérieure, dont la civilisation fut
particulièrement brillante – une amnésie qui touche d’ailleurs tout ce qui
constitue l’humanité avant l’imposition de l’Islam : les civilisations « pré-islamiques » sont considérées en effet par la
pensée islamique comme indignes d’intérêt et sont systématiquement dénigrées
dans les lieux d’enseignement et les manuels scolaires islamiques, et leurs
restes font l’objet d’une destruction systématique. L’Egypte ne fait pas
exception : entre la période antique des Pharaons, remise en lumière par
les Européens au 19e siècle, et la
prise de pouvoir islamique au 7e
siècle, il ne reste presque plus rien de la magnificence de l’Egypte copte et
chrétienne. Ce qui est antérieur à l’Islam ne peut qu’être
« obscurantiste » (jahilyya ou, littéralement, ignorantisme) : les riches civilisations qui ont été plus ou
moins rapidement détruites par l’Islam ne
peuvent pas avoir existé, sinon qu’est-ce l’Islam aurait apporté de bon au
monde ?
Pour ce qui est de l’Espagne pré-islamique, certes, les Wisigoths étaient d’origine
barbare, mais il y a longtemps qu’ils étaient présents dans l’Empire romain
(certains d’entre eux étaient même déjà en Crimée au premier siècle). Leur
intention de perpétuer la romanité se manifeste dans le changement de nom du
roi Léovigild qui prit celui, romain, de Flavius ;
ils y réussirent assez bien. Cordoue, ville épiscopale nantie de nombreux
monastères, connaissait une grande vitalité intellectuelle. À Séville, l’école
de l’érudit saint Isidore rayonnait au-delà des frontières du royaume. On
pourrait multiplier les exemples.
Le Maroc faisait partie du Royaume
wisigothique. À la suite d’une zizanie successorale, les Maures, séduits depuis
peu par l’idéologie politique de l’Islam et appelés à la rescousse par un
prétendant au trône évincé, se joignirent en 711 à la rébellion d’inspiration
arienne. Peu après, en 755 à Damas, les Abbassides massacrèrent les Omeyades, dont le seul survivant, ‘Abd
al-Rhaman, partit pour Cordoue et y prit le pouvoir
sans ménagement. Bientôt, les trois quarts de la péninsule furent entre ses
mains.
Les Omeyyades étaient relativement
pragmatiques, au sens où leur fanatisme était tempéré par un certain sens de
leur intérêt et parfois par quelques influences venues de la population très
majoritairement chrétienne ; à Damas, ils avaient trouvé commode de garder
l’administration byzantine compétente et ne poussaient guère à la conversion
(seuls les dhimmi-s
étaient imposables !). Leurs adversaires abbassides leur reprochèrent
d’ailleurs une certaine tiédeur à l’égard des règles islamiques. À Cordoue,
leur autorité se stabilise sous ‘Abd al-Rhaman III (912-961) et c’est alors qu’al-Andalus connaît une sorte « d’âge d’or »
supposé, soit une soixantaine d’années. Encore n’en reste-t-il que de maigres
témoins.
En réalité, sous les Omeyyades
d’Espagne, la « tolérance » ne fut que très relative et
intermittente ; le sort des autochtones chrétiens et juifs – les dhimmi-s – est
précaire et lié au bon plaisir du maître musulman. À Cordoue, en 796 les
chrétiens sont massacrés (20 000 familles fuient la ville !) et à nouveau
en 817 ; en 828 c’est le tour de Tolède. En 850, le prêtre Perfectus qui osait relever des erreurs dans l’islam est
décapité et le marchand Johannès emprisonné à vie
pour avoir prononcé le nom de Mahomet lors d’une vente. En 851, tous les chefs
de la communauté chrétienne de Cordoue sont emprisonnés ; en 852
l’administration est épurée des chrétiens et les églises postérieures à la
conquête détruites ; en 976 la purge des bibliothèques, dont la bibliothèque
califale, héritée des Wisigoths et riche, dit-on de 600 000 manuscrits,
donne lieu à un grand autodafé – c’est la reproduction de la destruction de la
bibliothèque d’Alexandrie, puis de celle des autres villes.
Les Juifs de Cordoue sont
massacrés en 1010 – du moins ceux qui n’avaient pas fui à temps vers les
Royaumes chrétiens du nord –, puis ceux de Grenade en 1066. La période
omeyyade s’achève dans le sang en 1030. Vers 1090 les Almoravides, nomades
sahariens, prennent le pouvoir. À Valence ils massacrent les chrétiens. En 1124
ils les déportent en masse vers le Maroc puis en 1125 massacrent les chrétiens
de Grenade. Ils sont chassés en 1148 par les Almohades descendus de l’Atlas
marocain qui (ré)unifient l’Andalousie et le Maghreb. Ils feront fuir les
chrétiens de Séville et réprimeront les musiciens, les poètes et le pauvre
Averroès (contraint à l’exil et enterré avec ses livres que seules des
traductions latines ont transmis !). Quant au grand penseur juif Maïmonide, il fut forcé de se convertir à l’islam mourut au
Caire en 1240. Les raids vers l’Espagne chrétienne du Nord (pillage de
Barcelone en 985, de Zamora en 987, Saint-Jacques de Compostelle en 997) ne
cessèrent jamais. Les Almohades les intensifient jusqu’à leur chute en 1226.
Dans les entre-deux dynastiques,
des chefferies turbulentes, les taïfas,
occupent le terrain.
Au 13ème siècle, la Reconquista chrétienne est commencée. En 1212, une armée quasiment européenne remporte une
victoire décisive à Las Navas de Tolosa.
Saint Ferdinand, roi de Castille, reprend Cordoue en 1236, Jaen
en 1246, Séville en 1248. Cadiz tombera en 1261.
Le système islamique ne domine
plus alors que la région de Grenade dont l’émir, un Nasride, prête serment de
vassalité au roi de Castille. Ce qui lui assurera deux siècles d’une
tranquillité favorable à la prospérité et aux arts (le fameux Alhambra date
seulement de cette époque). Les choses se gâtent à la fin du 15ème siècle car l’émir Boabdil supporte
mal son statut de vassal. Après avoir tenté l’habituel recours aux chefferies
maghrébines (en vain, car elles sont occupées par l’avance ottomane), il
attaque en 1483 Lucena, une place forte chrétienne.
Battu et fait prisonnier, il est libéré contre une rançon et la libération de
7 000 esclaves chrétiens. Il est toujours aussi peu fiable et la pression
espagnole s’accentue. Il finit par livrer Grenade en 1493 et part mourir au
Maroc. À s’en tenir aux faits, l’histoire du prétendu havre de paix d’al-Andalus est
pleine « de bruit et de fureur ». Aussi, à la question « Y
a-t-il un modèle andalou ?», Alain de Libera, et d’autres avec lui,
peut-il répondre :
« Non. Il y a plutôt un mythe andalou »
(source légèrement complétée et retouchée : Philosophie magazine n°4, oct. /nov.
2006)
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La « tolérance
islamique » à Cordoue et le martyre de Sainte Nathalie (+ 852)
Parmi les multiples histoires relatives à la « tolérance islamique », on trouve ce récit
relatant des événements survenus à Cordoue en 852. Dans cette ville, afin de
garder la vie sauve, beaucoup de chrétiens durent feindre de devenir musulmans.
C’est ce que firent Aurèle et sa femme Nathalie, ainsi que leurs cousins Félix
et sa femme Liliose. Or un jour, ils rencontrèrent un
chrétien, juché sur un âne, le visage tourné vers la queue de la bête. Il avait
été mis à nu et les deux bourreaux qui l’escortaient le fouettaient jusqu’au
sang, tandis qu’un crieur public dénonçait ses crimes religieux, et que les
passants le tournaient en ridicule.
Aurèle et Nathalie, dès lors,
cessèrent de feindre et pratiquèrent ouvertement leur foi. Nathalie et Liliose parurent dans les rues sans le voile que les femmes
devaient porter sur leur visage selon les obligations musulmanes. Un moine
quêteur, saint Georges, fut, comme eux, arrêté et tous cinq furent décapités.
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