Les Capitulations de ‘Umar (al-shurût al-‘umariyya)
présentées par le maître du soufisme, Ibn ‘Arabî
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extrait de : SCATTOLIN Giuseppe, Soufisme
et Loi dans l’Islam : un texte de Ibn ‘Arabî sur les sujets protégés (ahl al-dhimma) in Coll., L’Orient chrétien dans l’empire musulman. Hommage au professeur Gérard Troupeau, coll. Studia Arabica n° 3, Versailles, éd. de Paris, 2005 |
— Au nom de Dieu, le maître
du soufisme, Ibn ‘Arabî,
reproche à Kaykâ’ûs I, prince de Konya en Anatolie (1211 – 1220), de relâcher l’oppression des
chrétiens —
“Ô toi [le prince], Dieu t’a donné ses bienfaits et Il t’a placé comme
son lieutenant : tu es en fait lieutenant (nâ’ib) de Dieu devant ses
créatures, tu es sa vaste ombre (zill) sur sa terre. Fais donc justice en faveur de
ceux qui subissent l’injustice, et contre ceux qui agissent injustement. Ne te
laisse pas tromper par le fait que Dieu t’a donné le pouvoir et qu’Il a placé
le pays sous ta domination, si, depuis, tu continues à agir contre Lui, en
commettant l’injustice et en transgressant ses prohibitions (hudûd).
La tolérance qu’Il montre à ton égard, en te gardant à ta place [de
pouvoir], n’est qu’un renvoi [de son jugement], et ce n’est pas un signe de
négligence [de la part de Dieu]. En effet, entre toi et [le moment où] tu
connaîtras [le résultat de] tes actions, il ne reste [qu’un pas] : que tu
franchis au moment fixé [de ta mort], lorsque tu descends aux demeures où tes pères sont allés avant toi. Ne
sois pas, donc, d’entre ceux qui regretteront [leurs actions] à ce
moment-là : parce que le fait d’avoir des regrets, alors, n’aura pas
d’utilité.
Ô toi [le prince], sache que d’entre les faits les plus graves et les plus honteux qui sont arrivés à l’Islam et
aux musulmans [dans ces temps] – même s’il a peu de gens qui s’en
inquiètent ! – il y a : l’élévation [du son] des cloches
[des églises], les manifestations publiques de la mécréance (kufr), les
privilèges donnés à l’associationnisme (shirk) dans ton pays, et l’abolition des capitulations (shurût)
établies par le prince des croyants ‘Umar b. al-Khattâb – que
Dieu soit satisfait de lui ! – en ce qui concerne les ‘gens protégés’ (ahl al-dhimma).
En particulier :
“Ils [les chrétiens]
ne bâtiront pas de nouvelle église, ni de couvents ni de cellules ni
d’ermitages dans leurs villes ou
dans les territoires avoisinants. Ils ne renouvelleront pas [ces lieux], de
sorte qu’il faut les laisser tomber en ruine ; il n’empêcheront pas les
musulmans [d’utiliser] leurs églises, de telle façon que ceux-ci [les
musulmans] puissent y séjourner pendant trois nuits et ils [les chrétiens] leur
fourniront la nourriture.
Ils [les
chrétiens] ne donneront pas l’hospitalité à des espions, et ils ne cacheront
aux musulmans aucun genre de conspiration [qu’il y ait] contre eux ; ils
n’enseigneront pas le Coran à leurs fils ; ils ne manifesteront pas leur
associationnisme (shirk) ;
ils n’empêcheront pas leurs proches d’embrasser l’Islam, s’ils le désirent.
Ils montreront du
respect aux musulmans, et ils se lèveront de leurs sièges quand ceux-ci [les
musulmans] voudront s’y asseoir ; ils ne se feront semblables aux musulmans en rien de ce qui
concerne le vêtement, le chapeau, le turban, les sandales et la coiffure ;
il ne prendront ni les noms ni les titres des musulmans.
Ils [les
chrétiens] ne chevaucheront pas sur la selle, ils ne porteront pas d’épée à la
ceinture, et ils ne posséderont pas d’autre genre d’armes ; ils
n’utiliseront pas les lettres arabes dans leurs sceaux, et il ne vendront pas
de boisson alcoolisées ; ils couperont la partie antérieure de leur
chevelure (sur le front), ils garderont partout leur façon de s’habiller, et
ils porteront aussi une ceinture (zunnâr) autour de la taille.
Ils [les
chrétiens] n’exhiberont ni leurs croix ni leur livres dans les rues parcourues
par les musulmans ; ils n’enterreront pas leurs morts à coté des morts
musulmans, ils ne feront sonner leurs cloches que très doucement, ils n’élèveront pas la voix en lisant
dans leurs églises, qui sont proches des musulmans.
Ils [les
chrétiens] ne feront pas de tours
[en procession], ils n’élèveront pas la voix en accompagnant leurs morts [aux
funérailles] et ils n’allumeront pas de feu [des bougies] en faisant cela. Ils
n’achèteront pas les esclaves qui ont étés destinés aux musulmans.
Au cas où ils
transgresseront une quelconque de ces capitulations (shurût) qui leur sont
imposées, ils [les chrétiens] n’auront
plus de droit de protection (dhimma), et dans ce cas-là il sera licite aux musulmans de les
traiter comme des gens rebelles et séditieux”.
Ceci est le texte
[des capitulations] écrit par ‘Umar b. al-Khattâb – que
Dieu soit satisfait de lui !
En outre, il est aussi une tradition authentique de l’Envoyé de Dieu – que
Dieu lui donne sa bénédiction et sa paix ! – selon laquelle il a
dit : ‘On ne bâtira pas d’église en Islam, et on ne renouvellera aucune
église qui tombe en ruine’. Réfléchis, donc, bien à mon écrit, et tu vas avoir
– avec la permission de Dieu – le juste guide pour te comporter selon ce
que les circonstances demandent. Et paix [avec toi]”.
Ici se termine le texte de la recommandation d’Ibn ‘Arabî, qui
est suivi par un poème qu’il écrivit en l’honneur du prince seldjoukide…
Le texte d’Ibn ‘Arabî est une version partiellement abrégée, et avec des
variantes mineures, d’un original arabe de ce qu’on appelle les ‘Capitulations de ‘Umar’ (al-shurût al-‘umariyya)…
Il faut bien remarquer, dans tous cas, que ces capitulations, qu’on
appelle aussi le pacte de ‘Umar (mîthâq ‘Umar),
indiquent une attitude plus dure à l’égard des minorités non-musulmanes,
que les capitulations que le Prophète Muhammad lui-même stipula avec les
non-musulmans dans ce qu’on appelle la ‘Constitution médinoise’.
Beaucoup de chercheurs, toutefois, ont mis en doute l’authenticité des
‘Capitulations de ‘Umar’. Ce texte
ne serait en effet qu’un apocryphe tardif, écrit peut-être dans la seconde
moitié du règne Omeyyade, quand la politique envers les minorités non-musulmanes, et spécialement chrétiennes, devint plus
rigoureuse.
Mais ce qui est important dans le contexte présent, c’est le fait que
la tradition musulmane accepta ces ‘Capitulations’
comme authentiques, et ainsi elles devinrent une référence majeure pour la
législation islamique postérieure. Par conséquent, tout gouverneur musulman qui
voulait traiter les ‘sujets protégés’ (ahl al-dhimma) en accord avec la loi islamique, faisait
automatiquement référence à ce texte…
Il faut aussi rappeler que, dans le siècle suivant, une autre figure
éminente, le penseur musulman Taqyî al-Dîn Ibn Taymiyya (m. 728/1238)
– dont la rigueur dans l’interprétation de la loi islamique était célèbre –
fera référence, lui aussi, aux ‘Capitulations
de ‘Umar’
(al-shurût al-‘umariyya) comme à un texte juridique
fondamental pour la direction de la politique musulmane envers les ‘sujets
protégés’ (ahl al-dhimma).
Même de nos jours, ces ‘Capitulations’
demeurent une référence majeure pour les gouvernements de plusieurs pays qui se
proclament ‘islamiques’, tels que l’Arabie Saoudite, le Soudan, le Pakistan
etc. En outre, beaucoup de mouvements islamistes contemporains, que l’on peut
qualifier d’‘intégristes’ ou de ‘radicaux’, à cause de leurs projets de
restauration intégrale de la loi islamique (sharî‘a), demandent que tout gouvernement qui se veut ‘vraiment
musulman’, applique à la lettre, toutes ces ‘Capitulations’ dans ses relations avec les non-musulmans ;
il s’agit, en effet, de la même demande qu’Ibn ‘Arabî faisait à son ami, le prince de
Konya.
Il est donc évident, que ces ‘Capitulations
de ‘Umar’
ont joué, et continuent toujours à jouer un rôle majeur dans l’histoire
juridique et politique de l’Islam, au niveau des théories aussi bien que des
pratiques. Il ne faudrait pas oublier, en effet, que l’Islam n’est pas une
‘religion’ au sens ‘occidental’ du terme, c’est à dire un fait privé, mais il
est aussi et toujours un système juridique et politique. Toutes ces dimensions
(religieuse, juridique et politique) sont contenues dans le mot sharî‘a, ‘loi divine’ : une loi qui
concerne tous les aspects de la vie des musulmans, tant par rapport à leur foi
que par rapport à leur façon d’agir. L’Islam, en fait, s’est toujours présenté
comme ‘religion et politique’ (dîn wa-dawla) en même temps : c’est-à-dire, comme une
‘religion globale et intégrale’, qui veut embrasser et régler tous les aspects
de la vie humaine…
En tout cas, quand on parle de
la soi-disant ‘tolérance islamique’ à l’égard des non-musulmans,
il ne faudrait jamais oublier que cette tolérance était entendue et pratiquée
dans le cadre de ces ‘Capitulations’
qui, comme on vient de le voir, étaient assez peu ‘tolérantes’, et qui
comportaient, au contraire, beaucoup de discriminations haineuses au regard des
non-musulmans. En outre, les modalités concrètes
d’actualisation de ces ‘shurût’ changeaient beaucoup, selon les
circonstances historiques, et parfois selon …les humeurs et les intérêts de
chaque gouverneur. On ne peut pas donc affirmer qu’il n’y ait eu en Islam une
‘praxis’ fixe et uniforme dans les relations avec les ‘sujets protégés’ :
elle a toujours changé dans le temps et l’espace. Toutefois, il faut
reconnaître que les ‘Capitulations de ‘Umar’ ont
toujours représenté une référence majeure : elles représentaient le
‘modèle idéal’ duquel tout gouverneur qui voulait être, ou quand même paraître,
‘vraiment musulman’, devait inspirer sa conduite.