“Gens du Livre” et Nazaréens dans le Coran :
qui sont les premiers
et à quel titre les seconds en font-ils partie ?
in Oriens Christianus, Band 92
Jahr 2008, z. 219-231
Le
discours habituel, musulman ou islamologique, affirme que :
• l’expression coranique
« gens du Livre » (ahl al-kitâb,
litt. « tente de l’Ecrit »)
désignerait globalement les juifs, les chrétiens et les musulmans ;
• le
terme de “nasârâ” serait le nom des chrétiens
en arabe.
Cette
étude, parue début 2009 dans la revue allemande Oriens Christianus, démontre qu’il n’en était pas ainsi. Tout chercheur attentif
ainsi que n’importe quel traducteur se rend compte du fait que ces compréhensions ne s’accordent
pas avec de nombreuses fois où apparaît l’une de ces deux expressions.
En réalité, le sens de celles-ci était
autre au niveau des feuillets primitifs qui constitueront plus tard le
« Coran » des Califes :
• originellement, “ahl al-kitâb”
désigne exclusivement les
possesseurs de l’Ecrit, ceux qui forment sa “famille” c’est-à-dire l’ensemble
des fils d’Israël, quelle que soit leur obédience (“l’Ecrit” en question étant la Torah)
•
les “nasârâ” constituent l’autre branche juive dont il est
question dans le Coran (à côté de celle des yahûd-juifs d’obédience rabbinique), et ce terme doit être rendu par
“nazaréens” – ce que même les Saoudiens sont obligés de faire à certains
endroits dans leur traduction.
Dans quelques versets
seulement, “ahl al-kitâb”
et “nasârâ” supportent le sens qui leur est
donné aujourd’hui ; il s’agit de versets qui ont été l’objet de manipulations, introduites
dans le texte ou résultant de fausses lectures, ce que cette étude met en lumière. Quant au sens primitif,
on peut deviner aisément les raisons historiques pour lesquelles il ne devait plus apparaître
(elles sont exposées ailleurs).
Sans
ces clefs de compréhension, la lecture du texte coranique actuel ne peut pas sortir d’un
carcan d’obscurités et de contradictions.
Au centre des multiples questions qui peuvent se
poser, il en est une qui est fondamentale : quand le texte coranique
évoque les gens du Livre ou
l’appellation de nasârâ,
de qui parle-t-il exactement ?
L’expression
ahl al-kitâb apparaît 31 fois dans le
texte coranique (ce qui représente un pourcentage important des 127 occurrences
du mot ahl au total). Ces 31
occurrences ne sont pas également réparties : au-delà de la sourate 5,
elles deviennent rares, n’apparaissant plus que dans les sourates 29, 33, 57,
59 (2 fois) et 98 (2 fois).
• Quinze fois où apparaît l’appellation
de nazaréen
Le problème que pose d’emblée
l’appellation de nasârâ-nazaréens n’est pas mince. Jamais en
effet, les chrétiens ne se sont
appelés nazaréens (sauf, en gros,
durant les dix premières années après la Pentecôte) : ils ont été appelés
et se sont appelés messiens c’est-à-dire khristianoi-chrétiens dans l’Empire
gréco-latin et équivalemment mešîhâyê en araméen (et dans l’Empire
perse).
Pourquoi seraient-ils appelés autrement dans le Coran ?
Les chrétiens se seraient-ils trompés d’appellation durant six siècles avant
l’Islam ? Par ailleurs, même les traductions les plus étroitement conformes au
dogme islamique, par exemple celle des Saoudiens de l’IFTA, ne rendent pas
toujours nasârâ par chrétiens ; voici deux
contre-exemples :
“Ceux qui ont cru, ceux qui judaïsent, les Nazaréens et les Sabéens, quiconque d’entre eux a cru en Dieu… sera récompensé” (sour.2:62 parall. 5:69).
Ou encore :
“Ceux qui ont
cru, ceux qui judaïsent, les Sabéens, les Nazaréens, les Mages et ceux qui donnent à Dieu des associés, Dieu
tranchera entre eux au jour du Jugement” (sour.22:17).
Certes, on peut
le comprendre : tout au long du Coran, les chrétiens sont accusés
d’associer à Dieu et sont voués à l’enfer. Or, le premier de ces versets et,
implicitement, le second vouent les nasârâ
au Paradis. Faudrait-il donc penser que Dieu qui dicte le Coran utilise ici le
même terme pour désigner une réalité autre, la communauté des Nazaréens ? Dieu ignore-t-Il que
les noms propres sont faits pour désigner des gens précis ? Ou alors,
est-ce une erreur continuelle de lecture, à moins que ce soit une erreur du
texte lui-même ? Mais comment ? L’analyse attentive des 12 autres
occurrences du terme de nazaréen et
d’une partie des 31 de l’expression “gens
du Livre” doit fournir une réponse.
• La contradiction formelle de la
sourate al-Mâ’idah (la table, 5)
En fait, la
clef du problème avait déjà été avancée par Antoine Moussali il y a déjà dix
ans, dans un article très novateur[1] où il
pointait le mécanisme introduisant des contradictions dans la signification du
mot nasârâ dans le Coran, en
particulier dans la sourate 5 où on lit d’une part :
“Ô les croyants ! Ne prenez pas pour amis (waly, allié) les juifs et les nasârâ :
ils ont amis les uns des autres” (5:51)
et d’autre part : “Tu trouveras que
les amis les plus proches des croyants sont ceux qui disent : Nous sommes nasârâ” (5:82).
La
contradiction est telle qu’en ce dernier verset, nasârâ est rendu par Nazaréens
par beaucoup de traducteurs. De plus, le verset 51 est absurde : comment
peut-on prétendre que les juifs et les chrétiens sont amis ou alliés “les uns des autres” ? Les
commentateurs musulmans veulent s’en tirer en disant que tous ceux qui
contribuent au mal sont alliés entre eux. Le sont-ils s’ils sont des ennemis
les uns des autres, comme c’est généralement le cas ? Le problème paraît
donc se situer en ce verset 5:51 où le terme nasârâ qui est mis en parallèle avec yahûd (juifs) ne peut
signifier que chrétiens. De fait, une
difficulté technique doit attirer l’attention. La psalmodie du passage laisse
apparaître une rupture de rythme et un déséquilibre qui disparaissent si l’on
omet “et les nasârâ” (wa n-nasârâ). Le texte équilibré
est alors le suivant :
“Ô les croyants ! Ne prenez pas pour
amis les juifs : ils sont amis
les uns des autres” (5:51).
Le verset devient clair, sensé et
cohérent. Et la contradiction avec le verset 82 disparaît. La convergence de
ces trois facteurs ne laisse guère de place au doute : on est devant une
interpolation. Mais pourquoi avoir ainsi inséré wa n-nasârâ ? Certains pourraient même
objecter : peut-il exister une raison grave au point qu’on ait pris le
risque d’introduire une contradiction formelle majeure dans le texte à quelques
versets de distance ? Il y en a une.
Cependant, avant d’aborder cette raison, il faut remarquer –
à la suite d’Antoine Moussali – que les expressions coraniques du genre : et /ou [les] nasârâ sont toutes des interpolations (perceptibles
à l’audition) : sourates 2:111 (ou
n.) ; 2,113 (avec la suite : et
les n. disent : les juifs ne tiennent sur rien) ;
2:120 (et les n.) ; 2:135
(ou n.) ; 2,140 (ou n.) ; 5,18 (et les n.). Au verset 2:135, l’introduction de “ou nasârâ” après “soyez juifs” apparaît tout spécialement
absurde ; elle amène à lire que les “fils d’Abraham” recommandent d’être
“juifs ou chrétiens”. Sans l’ajout,
le verset redevient sensé :
“Ils (les fils
d’Abraham, cf. 2:133) ont dit : Soyez juifs, vous serez sur la bonne voie.
Dis : Non, [suivez] la religion (milla)
d’Abraham, en hanîf soumis” (2:135).
Ce verset prend
même un sens très riche, qui est à mettre en relation avec un autre qui lui est
proche, 3:67 et qui doit être débarrassé lui aussi de son ajout (“et pas un nasrânî”), ce qui donne
alors :
“Abraham ne fut pas un juif mais au
contraire il fut un hanîf soumis” (3:67).
Ces deux versets veulent dire qu’Abraham
n’était pas juif puisqu’il est lui-même le père des juifs, et que ceux-ci, tout
en se prévalant de ce qu’ils sont, n’ont pas été fidèles à la religion de ce
père soumis à Dieu (muslim). Une telle idée est présente
dans les évangiles (par exemple en Mt 3:9 parall. Lc 3:8) ; mais ici
s’ajoute une dose d’ironie car Abraham est donné en modèle du hanîf.
Il faut comprendre le cadre de ces polémiques anti-judaïques que l’on trouve un
peu partout dans le Coran, un cadre qui est évidemment antérieur au texte
coranique. Dans les Talmud-s, le terme hanef désigne un hérétique et équivaut à mîn [2]. En
présentant Abraham comme un “hérétique
soumis”, expliquait Jacqueline Genot (décédée en 2004), ces deux versets coraniques
retournent contre le judaïsme la condamnation de ceux qu’il considère comme
hérétiques – et en particulier de ceux que la tradition patristique connaît
sous le nom de nazaréens –: si nous sommes des hérétiques,
disent-ils, alors Abraham l’était avant
nous : les hérétiques infidèles, c’est vous !
Nous touchons
ici un problème majeur de l’islamologie contemporaine : que peut-on
comprendre des polémiques juives du Coran sans connaître l’histoire du judaïsme
et des autres courants juifs ? Les liens qui apparaissent entre ces deux
mondes ne sont pas des hypothèses. Ce qui se vérifie sans cesse et que rien de
cohérent ou de fondé ne vient jamais contredire ni expliquer autrement
n’appartient pas au rayon des hypothèses mais des faits avérés.
• Pourquoi modifier le sens du mot nasârâ
Pour ce qui
nous occupe, les expressions coraniques du type “wa n-nasârâ” sont des ajouts qui, tous, obligent
le lecteur à penser que nasârâ
signifie chrétiens (à la
différence des autres occurrences) : cela n’est pas fortuit. Mais quel but
poursuivait-on en tronquant sciemment le sens du mot par ces ajouts ? Le
contexte historique fournit l’explication. Si, à partir de ‘Uthmân, la décision
fut prise de présenter “l’Islam” de l’époque comme une réalité autonome voulue
par Dieu, il fallait occulter son enracinement nazaréen, en particulier dans le recueil de textes qu’on cherchait
à produire en opposition à la Bible des juifs et des chrétiens – même si,
chronologiquement, rien n’indique que ce recueil ait jamais été dit de provenance
divine avant la fin du 7e siècle, de même que rien
n’indique que les appellations d’Islam
et de musulman aient été déjà
employées au sens actuel (avant le 8e siècle, muslim signifiait simplement soumis
[à Dieu] comme on le voit dans la
bouche des Apôtres en 5:111 – et conformément à l’araméen [3] – et islâm signifiait simplement soumission).
Faute d’avoir les gens capables de tout réécrire, on s’est
contenté d’imposer, par des ajouts, un sens nouveau au terme de nasârâ, ce qui était d’ailleurs beaucoup
plus habile que de supprimer ses mentions : un souvenir collectif se
détourne plus aisément qu’il ne s’efface de manière autoritaire. Il ne s’est
d’ailleurs pas complètement effacé. Deux siècles après Muhammad, Ibn Hišâm qualifie
encore Waraqa, qui a béni le mariage de celui-ci avec Khadija, de “prêtre nazaréen”. Or, il ne peut s’agir en
aucun cas d’un prêtre chrétien. Le
fait que ce Waraqa est dit traduire des livres de l’hébreu en arabe montre que
le contexte est juif – même si Muhammad, lui, est arabe. On lit
également que :
“Waraqa ibn Nawfal était prêtre et chef
des Nazaréens... Il était excellent connaisseur du nazaréisme. Il a fréquenté
les livres des Nazaréens, jusqu’à les connaître comme les gens du Livre”. Ou encore : “Quant à Waraqa, il cherchait la
sagesse dans le nazaréisme ; il a été mis au courant de leurs livres par
les nazaréens eux-mêmes, de sorte
qu’il avait acquis une science certaine des gens
du Livre ”.
Un passage de
Bukhârî précise :
“Il est arrivé que Waraqa est
décédé et la révélation s’est
tarie” (Azzi, p.205 [4]).
Bukhârî ne veut-il pas parler là des
textes rassemblés en un recueil qui s’est appelé plus tard révélation coranique ? Il convient de signaler encore que
Khadija est présentée comme apparentée à Waraqa, c’est-à-dire qu’elle était
elle-même nazaréenne ; ce
mariage n’est-il pas une des clefs de ce qui deviendra “l’Islam” ?
Pour en terminer avec les occurrences du terme nasârâ, il faudrait encore citer les
versets 5:14 et 9:30 où les interpolations ne se réduisent pas à quelques mots
perceptibles à l’audition : elles sont plus vastes et complexes. Faute de
place, laissons de côté le verset 9:30 (où on trouve wa n- nasârâ) [5] pour
mieux se consacrer au verset 5:14 qui est beaucoup plus instructif.
Ce verset, dans
son entier, reflète une dogmatique islamique tardive qui accuse les nasârâ d’avoir “oublié une partie de ce qui leur avait été rappelé”. Mais, ailleurs
dans le Coran, où lit-on jamais que les chrétiens ont “oublié” une partie de la Révélation (entendez : ce qui aurait
concerné la future venue de Muhammad) ? Ou alors, il faut
voir une relation avec le verset 61:6 où le texte fait dire à “Jésus” qu’il est
“l’annonciateur d’un messager après moi,
dont le nom sera Ahmad [équivalant à Muhammad]”. Mais là encore, on se trouve confronté à une apologétique
islamique tardive, qui s’est bâtie sur une comparaison très imaginative avec le
mot grec de paraklètos présent dans
l’évangile selon saint Jean [6]. Le
texte coranique originel peut-il receler des polémiques qui n’apparaissent que
plus d’un siècle plus tard au regard de tous les historiens ? De même que
le verset 61:6 dans sa partie centrale, le verset 5:14 apparaît comme une
longue interpolation, ici intégrale, et celle-ci est faite d’emprunts aux
versets 12 et 13 qui précèdent, à peine adaptés.
L’enjeu est
d’importance, car si on lit à la suite les versets 12 à 20 en omettant le
verset 14, non seulement il n’est plus question de chrétiens, mais l’ensemble du passage prend un sens rigoureusement
cohérent : il s’agit d’une diatribe contre une partie importante des “fils
d’Israël” qui n’est pas restée fidèle à ses engagements (v.12), qui a oublié
“une partie de ce qui leur a été rappelé” (v.13) et à qui un “Messager est venu
dans le passé (qad)” apportant une lumière et un écrit qui expose ce qui était
tenu caché (v.15) : mais ce “Messager de Dieu [envoyé] aux fils d’Israël”,
c’est Jésus, indique justement le verset 61:6 (avant la partie
interpolée) ! La diatribe du passage 5:12-20 est donc un long reproche
fait aux judaïques de ne pas reconnaître le Messie-Jésus, d’imaginer qu’il est
mort (v.17 où s’insère une allusion dialectique et sans doute originelle à la
foi chrétienne [7]), de se
croire les “fils préférés de Dieu” (v.18 sans l’interpolation wa n- nasârâ), de ne pas recevoir
le message de Jésus (v.19) et de ne pas écouter Moïse alors qu’ils lui doivent
tout (v.20).
• Les occurrences de l’expression “ahl al-Kitâb”
Remarquons déjà
que, par deux fois, l’expression “gens du
Livre” se lit dans le passage considéré (aux versets 5:15 et 19). Elle s’y
présente sous la forme de l’interpellation (“Ô gens du Livre !”) adressée aux judaïques et sonnant comme un
reproche : c’est ce que ceux-ci devraient être vraiment, mais du Livre
qu’ils ont, ils cachent beaucoup (v.15), au moins quant à ce qui se rapporte à
la venue du “Messie-Jésus” (une expression qui apparaît explicitement quatre
fois dans le Coran). Ne faut-il pas comprendre alors l’expression “gens du Livre” au sens de ce
qu’indiquait Ibn Hišâm (cf. supra) à propos de Waraqa ? Elle désigne ainsi
l’ensemble de ceux qui ont reçu le Livre c’est-à-dire tous les “fils
d’Abraham”, parmi lesquels sont distingués d’une part ceux qui sont dits cacher
une partie du Livre et qui sont souvent appelés al-Yahûd dans le texte (ce qu’il faut traduire par judaïques), et d’autre part les juifs
qui sont dits être fidèles, appelés les nazaréens,
et qui acceptent le Livre-lumière venu en plus (v.15) [8] ?
Dans cet ensemble, les chrétiens ne sont pas compris, et, bien entendu, les
musulmans encore moins. Le fait que Waraqa soit dit “prêtre” ne doit pas
tromper : le mouvement des nazaréens avait ses propres prêtres, et même un
petit groupe de célibataires consacrés à sa cause, comme la prédication
l’explique une fois à ses auditeurs arabes :
“Tu trouveras
que les gens les plus hostiles à ceux qui croient sont les judaîques (al-yahûd) et
ceux qui associent ; et tu trouveras que les amis les plus proches des
croyants sont ceux qui disent : Nous
sommes nasârâ. Il y a parmi eux des prêtres et des moines et ils ne
s’enflent pas d’orgueil” (5:82).
Beaucoup de
traducteurs ne s’y trompent pas (par exemple Hamidullah)
et rendent nasârâ par nazaréens. Du
reste, pourquoi un prédicateur aurait-il dit à des Arabes du début du 7e siècle que parmi les chrétiens, il y a des prêtres et des
moines ? Ils les connaissaient très bien et les rencontraient tout autour
du désert, par exemple lors de pèlerinages à saint Serge, très populaire parmi
les Arabes (plusieurs sanctuaires lui étaient dédiés). On trouvait même des
monastères de femmes moniales arabes. Ce ne sont pas ces moines-là que le texte
coranique donne en exemple mais ceux qui appartiennent à l’ummah formée par les
juifs nazaréens :
“Parmi le peuple de Moïse, une ummah avance sur la voie en vérité et ainsi en justice” (7:159).
Car certains se lèvent au milieu de la
nuit pour la prière nocturne (selon la tradition des moines) :
“Ils ne sont pas tous semblables parmi
les gens du Livre : une ummah debout récite les
versets de Dieu durant la nuit et ils se prosternent” (3:113).
•
Pourquoi les musulmans sont-ils supposés faire partie également des gens du Livre ?
La
question de la double identité des gens
du Livre semble donc réglée. Cependant, quoique l’inclusion des musulmans
dans cette dénomination ne soit jamais indiquée clairement dans le texte, elle
résulte implicitement de certains passages où apparaissent des allusions… au
Coran lui-même : les gens qui lisent le coran doivent donc être également des gens
du Livre. Par extension, selon une pure logique, les chrétiens doivent
également en faire partie. Ces idées se nouent notamment autour du verset 5:66
où l’on trouve une auto-évocation du texte coranique, et qui est entouré par
deux mentions de l’expression “gens du
Livre” ; de plus, comme on y lit :
“Il y a parmi eux une ummah modérée (ou :
qui va droite, muqtasidah)” (5:66),
on est contraint d’imaginer, à l’encontre du sens évident des
passages cités précédemment, que l’ummah dont il est question là est la communauté islamique. Une
analyse est nécessaire pour situer le problème.
Le contexte
large de ce verset est une polémique anti-judaïque qui s’étend presque depuis
le début de cette sourate al-Mâ’idah jusqu’au
verset 82 (moyennant une parenthèse contre ceux qui “associent”, servant de
pendant dialectique – versets 72-76 –, et à laquelle une allusion est
faite au verset 82). Dans un tel contexte anti-judaïque, il n’est pas étonnant
que l’expression ahl al-Kitâb
intervienne six fois. Nous avons déjà vu les occurrences des versets 15 et 19.
Il y en a une encore au verset 59 :
“Dis : Ô gens du Livre, nous reprochez-vous autre chose que de croire en
Dieu et à ce qui est descendu vers nous et à ce qui est descendu
auparavant ? Mais la plupart d’entre vous est pervers” (5:59).
Qu’est-ce qui “descendu vers nous” et qu’est-ce qui “est descendu auparavant” ? On peut
le deviner. Cela va être explicitement précisé aux versets 66 et 68 : il
s’agit respectivement de l’injîl
(lumière apportée par Jésus, cf. supra 5:15), et, bien sûr, de la Tôrah, qui forme l’essentiel de la
Bible hébraïque.
Et le Coran alors ? Ne faut-il pas que le texte
coranique dise que lui-même est également descendu du Ciel ? S’il y a un
endroit où cela doit être dit, c’est bien là, et ce sera même dit quatre fois,
aux versets 66, 67 et 68. Cependant, la manière dont cela est dit est plus
subtile que le serait une trilogie comme “la
Tôrah, l’injîl et le Coran”. Cette trilogie grossière se lit pourtant une fois dans le
texte coranique :
“Certes, Dieu a
acheté aux croyants leurs personnes et leurs biens contre don à eux du Paradis.
Ils combattent à mort dans le chemin de Dieu. Ils tuent et sont tués. Promesse
vraie à Sa charge dans la Tôrah et l’injîl et le Coran”
(9:111).
Il y a de quoi sursauter. Les formules
ternaires sont systématiquement absentes du texte coranique, sauf à cet endroit
où le mot “coran” fonctionne comme
une autoréférence [9].
Justement, comment un livre en cours de composition peut-il parler de lui-même
comme d’un ouvrage déjà existant ? Certains penseront que ce verset 9:111
est miraculeux et que ce miracle prouve l’existence au Ciel d’un Coran éternel
que Dieu possède dans sa bibliothèque à côté de la Tôrah et de l’injîl. D’autres penseront que c’est
simplement un ajout grossier.
Une telle trilogie se conçoit
difficilement dans les versets 5:66-68 qui se placent non au point de vue de
Dieu (qui promet, 9:111) mais au point de vue de l’homme (qui doit appliquer “la Tôrah et l’injîl”). Du point de vue humain, le
discours musulman raconte que le Coran était alors un texte en cours de dictée
et non livre fini. Plutôt donc que de parler de “Coran”, il apparaît plus
adéquat et plus subtil de parler de “ce
qui est descendu vers… de la part du Seigneur”, une formule où “vers…” vaut pour “vers toi /eux /vous”.
En abrégé : CQEDV_DLPDS.
Cette formule est déjà présente partiellement au verset 59 : on va la
retrouver curieusement dans les versets 66 à 68, et même deux fois dans ce dernier.
À propos du verset 67, Régis Blachère
indiquait “qu’en son état actuel, le texte embarrasse fort les commentateurs”.
Sautons-le et voyons ce que cela donne à partir du verset 65 :
“Si les gens du Livre
avaient cru et s’étaient comportés en piété, Nous leur aurions certainement couvert leurs méfaits [10] et les
aurions certainement introduits dans les Jardins de Délice (5:65).
S’ils avaient appliqué [11] la Tôrah et l’injîl et CQEDV_DLPDS, ils auraient
mangé de ce qui est au-dessus d’eux et de ce qui est sous leurs pieds. Parmi
eux est une ummah qui va droite, mais pour beaucoup d’autres (parmi les
mêmes), comme est mauvais ce qu’ils œuvrent ! (5:66). – (5:67).
Dis : Gens du Livre, vous ne tenez sur rien tant
que vous n’appliquez pas la Tôrah et l’injîl et CQEDV_DLPDS. Beaucoup
d’entre eux ont été accrus par
CQEDV_DLPDS en rébellion et en kufr [12]. Ne te
tourmente pas pour le peuple des recouvreurs” (5:68).
On peut écarter les mentions CQEDV_DLPDS. Affinons encore
notre lecture.
• Gens
du Livre, c’est-à-dire gens de la
Tôrah et de l’injîl
Au verset 66
est soulevée la question de nourritures permises et défendues. Les
commentateurs musulmans ont vainement essayé d’expliquer ces discussions
relatives à ce qui avait été défendu mais qui ne l’est plus. La Tôrah interdisait effectivement de
manger “ce qui est au-dessus” (la
plupart des oiseaux) et “ce qui est sous
leurs pieds” (toutes les bêtes rampantes : serpents, lézards,
belettes, souris, etc., mais aussi les insectes sauf certaines sauterelles),
cf. Lévitique 11. Les versets 5:87-88
explicitent le reproche adressé aux gens
du Livre en ce verset 66 :
“Ô les
croyants, ne déclarez pas illicites les bonnes choses que Dieu vous a rendues licites…
Mangez de ce que Dieu vous a attribué de licite et de bon” (5:87-88).
On croit lire
le livre des Actes des Apôtres ou l’évangile de Matthieu :
“Une voix s’adressa à lui [Pierre], pour la seconde
fois : Ce que Dieu a rendu pur, ne
vas pas, toi, le déclarer immonde” ! (Ac 10:15 et 11:9)
“Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme
impur mais ce qui sort de la bouche” (Mt 15:11développé en 15:17-20).
“Qu’on leur demande [aux non-juifs]
simplement de s’abstenir des souillures… des viandes étouffées et du sang” (Ac
15:20).
Le passage
devient limpide. Un prédicateur juif nazaréen – Waraqa ou quelqu’un d’autre
après lui – veut convaincre les Arabes de “judaïser”
(hâda, verset 69 cf. 2:62 cité supra),
mais pas à la manière des judaïques qui refusent l’apport du “Messie-Jésus”
(tel que le voient les nazaréens) : ils sont maudits[13]. Ce
prédicateur s’adresse à tous mais parfois plus particulièrement à son
représentant auprès des Arabes ralliés (qui pourrait être Muhammad) :
à celui-ci il développe ce qu’il a dit (ou envisage de dire) à tous, en lui
expliquant comment polémiquer contre les judaïques, et en lui disant de ne pas
se décourager : tel est exactement le contenu du verset 68 par rapport au
verset 66.
Il apparaît ainsi que les formules CQEDV_DLPDS dans les
versets 66 et 68, ainsi que le verset 67 lui-même, sont comme des corps
étrangers : sans eux, le texte devient aussi cohérent qu’historique (en
tout cas, entre le verset 5:51 tel qu’il est restitué supra et le verset 5:71
qui clôt la diatribe). Aux yeux de la prédication coranique primitive, les gens du Livre sont ceux qui devraient
appliquer “la Tôrah et l’injîl”, précisément
parce que c’est à eux que Dieu a donné le Livre :
“Ô fils d’Israël [2:40]… Ne soyez pas les premiers à en être recouvreur … Ne travestissez pas le vrai
au moyen du faux. Ne tenez point secret le vrai alors que vous savez !”
(s.2,41-42).
“Ceux à qui Nous avons
donné le Livre et qui le récitent
comme il doit l’être, ceux-là y croient, tandis que ceux qui le recouvrent
[voir notes 10-12], ceux-là sont les perdants” (2:121).
“Quand on leur dit [aux recouvreurs
du v.103] : Venez vers ce que Dieu a
fait descendre et vers le messager
[Jésus], ils disent : Suffisant
pour nous est ce que nous avons trouvé suivi par nos pères” (5:104).
“Ils [les gens du Livre
du verset 109] disent : N’entreront
au Paradis que ceux qui sont juifs (hûd).
Ce sont leurs désirs ! Dis : Apportez
votre preuve si vous êtes véridiques !” (2:111) – (2:112) – “ Et les Yahûd disent : Les Nazaréens tiennent sur rien ! Mais eux-mêmes récitent le
Livre ! De même, ceux qui ne savent rien[14]
tiennent un langage semblable au leur ! Eh bien, Dieu jugera entre eux au
jour de la Résurrection dans ce qu’ils y ont changé” (2:113)
“Ceux qui
recouvrent parmi les gens du Livre
et les associateurs [iront] dans le feu de la Géhenne” (98:6).
Comme toutes les polémiques, celles du texte coranique sont
parfois un peu complexes, mais, originellement en tout cas, elles sont très
claires.
• Un regard nouveau sur le “Livre” et
sa “tente”
Ce faisant, nous avons rencontré
déjà sept occurrences de l’expression “ahl
al-Kitâb”, dont cinq de la sourate al-Mâ’idah
(il en reste une qui sera évoquée infra). Les vingt-quatre autres sont plus
aisées à cerner, ce que nous ne ferons que pour quelques-unes d’entre elles
dans le cadre limité de cet article.
Il faut s’arrêter en particulier à un verset difficile où a
été introduite non une auto-référence au Coran (par laquelle les musulmans
deviennent des gens du Livre) mais
une grosse allusion à la foi chrétienne (par laquelle les chrétiens deviennent
des gens du Livre) ; ce verset,
qui est un cas unique à ce titre, doit être divisé en deux, non d’abord parce
qu’il est étonnement long, mais parce qu’il présente deux styles :
“Ô gens du Livre, ne vous trompez pas dans
votre jugement. Ne dites sur Dieu que la vérité. Que oui le Messie-Jésus fils
de Marie est le messager de Dieu, Sa parole (kalima) qu’il envoya sur Marie et un souffle [de vie venu] de
Lui ! Croyez en Dieu et à ses messagers !” (4:171a).
“Et ne dites
pas : Trois. Cessez ! Ce
sera meilleur pour vous. Dieu est unique. Gloire à Lui ! Comment aurait-Il
un fils ? À Lui ce qui est dans les cieux et sur la terre. Dieu suffit
comme Protecteur” (s. 4,171b).
On voit tout de suite que la
première partie (4:171a) adresse aux
judaïques l’éternel reproche de ne pas reconnaître le “Messie-Jésus”, tandis
que la seconde (4,171b) apostrophe
les chrétiens comme s’ils étaient les gens auxquels tout le verset s’adressait.
Pour commencer, il convient de justifier quelques éléments de la traduction de
la première partie.
Traduire lâ taġlû fi dynikum par “n’exagérez pas dans votre religion” n’a
pas de sens : c’est selon le syriaque qu’il faut traduire : “ne vous trompez pas dans votre jugement”[15].
Plus directement important pour
notre propos est l’adverbe ’inna-mâ
qui vient ensuite et qui est habituellement lu comme une restriction (‘Îsâ n’est
qu’un messager), ce qu’est
précisément la formule adverbiale qui apparaît juste avant : lâ taqûlû ‘alâ Llah ’illâ l-haqq, “ne dites sur Dieu que la
vérité”. En vertu du dogme islamique, il faut absolument que ’inna-mâ présente également un sens de
restriction, de sorte qu’elle s’applique ici à la messianité de Jésus :
celle-ci doit être présentée comme négligeable, sinon le rasûl (messager) Muhammad ne tiendrait plus la comparaison
avec le rasûl ‘Îsâ qui est le Messie ! Mais si on impose le sens : ‘Îsâ est seulement
(’inna-mâ) un messager, il faudra le répercuter ailleurs dans le texte, même
au risque de l’absurdité, par exemple :
“Les croyants sont seulement (’inna-mâ)
des frères” (49:10) [16].
Bien
évidemment, il faut traduire : “les croyants sont ô combien des
frères !” ; inna-mâ accentue
et amplifie le sens de la phrase, et non l’inverse, conformément d’ailleurs au
sens conjoint de ses deux composants[17]. Pour
qu’il y ait un sens restrictif, il faut nécessairement la présence de ’illâ (sinon), ce qu’on voit effectivement dans ces deux versets où l’on
trouve respectivement ’inna et mâ justement :
“’Inna hu illâ ‘abdun : Oui,
lui [le fils de Marie, v.57] est seulement
(sinon) un serviteur” (43:59)
“Mâ al-Masyh ibn
Maryam illâ rasulun : Qu’est le Messie fils de Marie sinon
un messager !” (5:75)
En
l’absence de ’illâ, on doit
nécessairement lire ainsi 4:171a :
“Que oui, le Messie-Jésus fils de Marie
est le messager de Dieu !”.
Une dernière
remarque. Une traduction syriaque assurément antérieure au 10e siècle ne donne pas à lire “Dieu et ses messagers” à la fin de 4:171a, mais : “Dieu et son
Messie”. Voilà qui est surprenant dans une traduction toujours minutieuse
et qui n’a pas le moindre intérêt à induire ses lecteurs chrétiens en erreur,
au contraire [18]. En fin
de compte, il y a donc des raisons de penser que ce verset à l’état originel se
présentait ainsi sans plus :
“Ô gens du
Livre, ne vous trompez pas dans votre jugement. Ne dites sur Dieu que la
vérité. Que oui le Messie-Jésus fils de Marie est le messager de Dieu, Sa
parole qu’il envoya sur Marie et un souffle [de vie venu] de Lui ! Croyez
en Dieu et à son Messie !” (4:171).
Selon le texte
originel du Coran, il apparaît ainsi que les chrétiens, pas plus que les
musulmans, ne sont jamais dits être des gens
du Livre. En effet, la question ne se pose à aucun autre endroit, même si
au verset 5:77 qui commence identiquement à 4:171 (Ô gens du Livre, ne vous trompez pas dans votre jugement), il est
question de gens qui égarent et s’égarent : ce verbe (dhalla) apparaît dans le dernier verset
de la Fâtihah (et seulement là) pour désigner les chrétiens sans les
nommer, mais ce verset 1:7 est une longue apposition sur le mot sirât qui vient perturber une prière
construite sur six versets (ou sept avec la basmallah) et qui ajoute dix
balancements là où il y en a déjà deux fois dix. C’est un jeu de
ping-pong : une lecture faussée est justifiée par un ajout ailleurs, qui
est conforté par un autre ajout ou par une autre fausse lecture ailleurs, etc.
Arrêtons-nous
là ; l’essentiel (et le plus difficile) a été regardé, et les occurrences
restantes de l’expression ahl al-kitâb ne nous apprendraient rien de
plus.
• Des perspectives à long terme
Il serait naïf
de croire que le texte coranique n’a subi comme manipulation que l’ajout de quelques
mots ici et là, selon ce qu’on a vu avec le terme de nasârâ. Des générations de bricoleurs se sont succédé sur le
texte : au début du 8e siècle, le gouverneur Hajjaj
est obligé une fois encore de rappeler les textes coraniques en circulation
pour les brûler et leur en substituer d’autres – et ce sont des traditions
islamiques qui le racontent. On ne peut regarder une histoire aussi complexe en
quelques pages : un long travail d’exégèse minutieuse sera nécessaire, qui
demandera la collaboration de nombreuses disciplines, dont la linguistique,
l’histoire, la géographie, l’archéologie, mais aussi les études juives,
syriaques, et même théologiques car il est toujours nécessaire de se demander
quels sont les buts poursuivis par un groupe humain et quelles sont ses
représentations de Dieu et de l’avenir du monde.
À l’origine,
les sourates devaient convaincre : elles ont été composées en un style
oral parfaitement clair et cohérent. Ce sont les manipulations successives qui
les ont rendues souvent obscures et incohérentes, au point qu’elles ne sont
même plus réellement lues : on regarde le texte non en fonction de ce qui
est écrit mais de ce qu’on doit y lire en vertu du dogme islamique et des
commentaires tardifs.
En attendant, il faut au moins discerner des clefs de
lecture. L’une d’elles était l’objet de cet article : la distinction faite
par le Coran dans la “tente du Livre”
entre yahûd et nazaréens c’est-à-dire parmi les fils d’Israël et d’Abraham à qui
le Livre a été légitimement donné. Une autre clef consiste à découvrir comment
le texte coranique désignait le christianisme (il est traité d’associationisme, shirk) et comment cette appellation fonctionnait dialectiquement
avec la dénonciation des yahûd –
nous n’avons pu qu’y faire allusion. Une autre clef encore – fondamentale –
tient à la découverte de la communauté que désignait le terme de nasârâ. Ces clefs et d’autres apportent des points de contact avec
l’histoire réelle connue, dont le texte semble si dépourvu [19]. Car de
tels points de contacts existent dans le texte coranique. Mais il faudra des
années de travail pour les mettre pleinement en lumière.
[1]
Interrogations d’un ami des musulmans,
in COLL., Vivre avec l’Islam ?, Versailles, Saint-Paul, 1997, p.235-240.
[2]
Pluriel : hanefîm ou hanupa,
cf. Talmud Babli, traités Sanh. 103a ou
Sota 41b. Le midraš ajoute cette
précision : “R. Jonathan a dit : Quand un dérivé de la racinehnf
apparaît dans l’Ecriture (miqr’ah), le texte vise les mînîm”
(Beréšit Rabba
ch.48, 18,1).
[3] Cf. le terme de
“musulman”.htm ou au format PDF.
[4] Une étude
exhaustive concernant Waraqa a été menée par Joseph AZZI dans les chapitres I et III de son livre Le prêtre et le prophète. Une étude sur les
origines de l’islam, trad. de l’arabe par Salina Morsy,
Paris, Maisonneuve et Larose, 2004. Les citations qui
en sont ici tirées proviennent d’Ibn
HišÂm, as-Sîrat an-nabawîya, et d’Al-Bukhârî
pour ce qui concerne la troisième. On s’est limité au plus important.
[5] En 9:30,
l’interpolation commence par l’expression “wa n-nasârâ”
et continue par ce que ces nasârâ sont
supposés dire : “disent que le Messie est le fils de Dieu”. On dirait que
les interpolateurs ont eu peur que les autres interpolations avec le mot nasârâ, plus subtiles, ne suffisent pas à convaincre
les lecteurs du fait que ce mot veuille dire chrétiens.
Ce verset 9:30 dit donc grossièrement que
les nasârâ croient que Jésus
est le fils de Dieu – ce qui est absolument contraire à ce que croyaient les nazaréens historiques.
[6] Au
chapitre 14 de l’évangile de Jean, Jésus annonce un Paraclet qui doit venir. La
partie centrale du verset 61:6 se présente comme l’écho de cette annonce.
Or, ceci ne fonctionne que si ahmad est le même mot que Paraclet,
comme le répète le discours islamique depuis le 10e siècle jusqu’à
nos jours… alors qu’il n’existe aucune identité entre les deux termes, et que
le vague rapprochement invoqué ne peut jouer que sur une transposition erronée
de paraklètos
en arabe et une compréhension erronée en grec (cf. KHALIL Samir et collaborateurs, Actes du 3e Congrès international d’études arabes
chrétiennes, collection Paroles de
l’Orient vol. XVI, Kaslik, Liban, 1990-1991, p.311-326 ; GALLEZ Edouard-M., Le
messie et son prophète, Paris-Versailles,
éditions de Paris, 2005, tome 2, p.141-153).
De plus, selon la version du Coran de Ubbay, Jésus n’annonce pas ahmad mais une communauté à venir.
En d’autres termes, il apparaît que le version originelle du verset 61:6 disait
simplement : “Et quand ‘Îsâ fils de Marie
dit : Ô fils d’Israël, je suis le
messager de Dieu vers vous, ils dirent : Ceci est de la sorcellerie manifeste”.
[7] Ce verset
5:17 vise “ceux qui disent : Dieu est le Messie”. Dans le langage et la
culture, la dialectique est toujours un moyen de s’autojustifier
en opposant entre elles deux positions contraires à celle qu’on veut
promouvoir.
Ici (et ailleurs), le texte coranique
entend opposer les judaïques qui refusent le Messie et disent qu’il est mort,
aux chrétiens qui le considèrent comme Dieu venu en Marie (c’est-à-dire comme
présence de Dieu venu visiter son peuple, cf. Jean 1 etc.). Le but de la dialectique
est toujours la synthèse : si d’une part les judaïques ont tort et que
d’autre part les chrétiens ont tort également mais en sens contraire, ceux qui
sont au milieu – ou plutôt au-dessus des oppositions – ont raison. Ils
proclament que Jésus est le Messie, mais non présence de Dieu, et qu’il est
tenu vivant en réserve au Ciel depuis son enlèvement de la croix. Ils ont la
vraie doctrine (millah, religion),
celle d’Abraham.
[8] Ce message
de “Jésus” (‘Îsâ)
qui apporte la lumière (v.15) et qui éclaire (v.19) est évidemment l’injîl, terme au
singulier que le texte coranique associe souvent à celui de Tôrah. Il ne s’agit pas des quatre évangiles des
chrétiens, mais d’un seul, celui que les témoignages patristiques indiquent
être celui des… nazaréens précisément
(parfois ils sont également appelés ébionites,
ce qui n’est pas leur nom mais un qualificatif). Et ils précisent que cet évangile unique est un texte déformé de
l’évangile de Matthieu.
[9] Une
soixantaine de fois, le texte coranique évoque un Coran-qur’ân. Ce n’est généralement pas
à lui-même qu’il fait référence mais à un lectionnaire
(tel est le sens du mot qur’ân),
adapté de l’hébreu et en usage à ce moment-là. Sur cette terre et par les
disciples arabes de ceux qui les endoctrinent.
[10] “Couvert”, c’est-à-dire effacé : couvrir une faute (kaffara,
intensif de kafara)
est une expression utilisée dans la Bible (et ailleurs) pour dire que Dieu
pardonne, d’où le nom de la grande fête juive du Yom Kippour. Tous les traducteurs
traduisent correctement, mais ne se
demandent jamais ce que le mot veut dire, en particulier à la première forme, kafara, où il
évoque une action que le texte coranique réprouve et qui a fourni l’insulte de kâfir que l’on
voit à la fin du verset 5:68 et en beaucoup d’autres endroits. Mais que fait
donc de mal quelqu’un qui kafare si Dieu est dit kafarer encore plus
intensément ? En fait la réponse est déjà donnée, elle tient aux sens
divers de l’action de recouvrir,
ainsi qu’à ce qui est recouvert. On en
trouvera toutes les justifications dans le long article : La racine kfr, importance et significations
bibliques, post-bibliques et coraniques in Le
texte arabe : seulement islamique ?, sous
la direction de M.-T. Urvoy, Actes du colloque de
Toulouse (22-24 octobre 2007), éditions de Paris, 2008. En fait,
Ignaz Goldziher avait déjà indiqué la solution du
problème de la signification de kfr, mais on
l’avait oublié (Der Mythos bei den Hebräern
und seine Entwicklung. Untersuchungen zur Mythologie und Religionswissenschaft, Leipzig, 1876,
214-225).
[11] On lit plus
loin : “Chaque fois qu’un messager leur apporte ce que leur âme ne désire
pas, ils traitent les uns de menteurs et ils tuent les autres” (5:70). La
similitude avec le discours d’Etienne est frappante :
“Lequel des prophètes vos
pères n’ont-ils pas persécuté ?.... Vous aviez reçu la Tôrah
ordonnée par des anges, et vous ne l’avez pas appliquée” (Ac
7,52-53).
[12] Kufr : action de recouvrir (une vérité, un texte,…) – voir note 10. On ne
« cache » pas vraiment (puisque le texte est là – dans certains
autres versets coraniques, ce sont des dissimulations qui sont visées, mais
c’est alors précisé par un autre verbe), mais on lit à travers une interprétation tronquée.
[13] “Ceux des
fils d’Israël qui recouvrent ont été
maudits par la langue de David et de Jésus fils de Marie” (5:78).
[14] Sont visés
ici les “associateurs”,
c’est-à-dire les chrétiens, qui n’approuvent évidemment pas les nazaréens non plus (ce verset 2:113 se présente
sous forme dialectique, voir note 7) ; ils sont “ceux qui ne savent rien”
ou encore :
“Gloire au Seigneur des Cieux
et de la terre, Seigneur du Trône, [Qui est] au-dessus de ce qu’ils racontent.
Laisse-les [les chrétiens visés aux v.81-82] donc ergoter et jouer jusqu’à ce qu’ils rencontrent le
Jour dont ils sont menacés” (43:82-83).
[15] Cf. LUXENBERG Christoph, Neudeutung der arabischen Inschrift im Felsendom zu
Jerusalem, in Die
dunklen Anfänge, neue Forschungen zur Entstehung und frühen Geschichte
des Islam, Berlin, Hans Schiler, 2005, p.136.
[16] Déjà dès les
(neuf) occurrences de la sourate al-baqara, on voit que ’inna-mâ ne peut guère avoir de sens restrictif, en
particulier en 2:107 ([les anges de la magie disent :] “Que oui, nous sommes une tentation”),
en 2:137 (“S’ils se détournent, ils sont alors ô combien dans le désaccord”), en 2:181 (“Alors, le péché pèse ô combien sur ceux qui l’ont changé [le
testament] !”), ou en 2:275 (“Ils disent : le commerce, c’est en soi de
l’intérêt”).
[17] Dans un
livre à paraître, Christoph Luxenberg indique que la
formule arabe ’inna
+ mâ
correspond à l’araméen ên
+ mâ qui
signifie: »Oui vraiment« ! Ceci
confirme l’analyse logique du texte que nous faisons. Cette occasion d’éclairer
le texte coranique par l’araméen vient s’ajouter aux exemples qui se sont
accumulés depuis l’ouverture du dossier Die syro-aramäische Lesart des Koran. Ein Beitrag zur Entschlüsselung der Koransprache
(Berlin, Das Arabische Buch, 2000).
[18] Cf. Mingana Alphonse, An ancient Syriac
Translation of the Kur’ân exhibiting new Verses and
Variants, Manchester / London, University Press / Longmans, Green &
Co., 1925, p.4.6.27.41.
[19] Le texte coranique n’offre apparemment quasiment pas
de repères chronologiques, ou de noms de lieux connus, ou même de noms de
personnes ; à ce dernier point de vue, seuls apparaissent les noms de Zayd (33:37), Qurayš (106:1),
Abou Lahab (111:1) et, quatre fois, Muhammad, plus
une fois Ahmad – au centre de l’ajout inséré au milieu du verset 61:6 (voir texte). À vrai dire, les quatre mentions
du nom de Muhammad sont elles-mêmes très suspectes, comme Antoine Moussali avait commencé à le montrer (le résultat de cette
recherche est exposé dans les pages 135-153 et 345-357 du tome II de Le messie et son prophète).