.Gens du Livre” et Nazaréens dans le Coran :

qui sont les premiers et à quel titre les seconds en font-ils partie ?

 in Oriens Christianus, Band 92 Jahr 2008, z. 219-231 /texte mis à jour

     Le discours habituel, musulman ou islamologique, affirme que :
l’expression coranique « gens du Livre » (ahl al-kitâb, litt. « tente de l’Ecrit ») désignerait globalement les juifs, les chrétiens et les musulmans ;
le terme de “nasârâ” serait le nom des chrétiens en arabe.
  
            Cette étude, parue début 2009 dans la revue allemande Oriens Christianus, démontre qu’il n’en était pas ainsi. Tout chercheur attentif ainsi que n’importe quel traducteur se rend compte du fait que ces compréhensions ne s’accordent pas avec de nombreuses fois où apparaît l’une de ces deux expressions.
            En réalité, le sens de celles-ci était autre au niveau des feuillets primitifs qui constitueront plus tard le « Coran » des Califes :
originellement, “ahl al-kitâb” désigne exclusivement les possesseurs de l’Ecrit, ceux qui forment sa “famille” c’est-à-dire l’ensemble des fils d’Israël, quelle que soit leur obédience (“l’Ecrit” en question étant la Torah)
les “nasârâ” constituent l’autre branche juive dont il est question dans le Coran (autre que celle des yahûd-juifs d’obédience judaïque), et ce terme doit être rendu par “nazaréens” – ce que même les Saoudiens sont obligés de faire à certains endroits dans leur traduction.
  
            Dans quelques versets seulement, “ahl al-kitâb” et “nasârâ” supportent le sens qui leur est donné aujourd’hui ; il s’agit de versets qui ont été l’objet de manipulations par introduction de mots ou par lecture faussée, ce que cette étude met en lumière. Quant au sens primitif de ces mots, on peut deviner aisément les raisons historiques pour lesquelles il ne devait plus apparaître (elles sont exposées ailleurs).
            Sans ces clefs de compréhension, la lecture du texte coranique actuel ne peut pas sortir d’un carcan d’obscurités et de contradictions.

Au centre des multiples questions qui peuvent se poser, il en est une qui est fondamentale : quand le texte coranique évoque les gens du Livre ou l’appellation de nasârâ, de qui parle-t-il exactement ?

L’expression ahl al-kitâb apparaît 31 fois dans le texte coranique (ce qui représente un pourcentage important des 127 occurrences du mot ahl au total). Ces 31 occurrences ne sont pas également réparties : au-delà de la sourate 5, elles deviennent rares, n’apparaissant plus que dans les sourates 29, 33, 57, 59 (2 fois) et 98 (2 fois).

Quinze fois où apparaît l’appellation de nazaréen

Le problème que pose d’emblée l’appellation de nasârâ-nazaréens n’est pas mince. Jamais en effet, les chrétiens ne se sont appelés nazaréens (sauf, en gros, durant les dix premières années après la Pentecôte) : ils ont été appelés et se sont appelés messiens c’est-à-dire khristianoi-chrétiens dans l’Empire gréco-latin et équivalemment mešîhâyê en araméen (et dans l’Empire perse).

Pourquoi seraient-ils appelés autrement dans le Coran ? Les chrétiens se seraient-ils trompés d’appellation durant six siècles avant l’Islam ? Par ailleurs, même les traductions les plus étroitement conformes au dogme islamique, par exemple celle des Saoudiens de l’IFTA, ne rendent pas toujours nasârâ par chrétiens ; voici deux contre-exemples : Ceux qui ont cru, ceux qui judaïsent, les Nazaréens et les Sabéens, quiconque d’entre eux a cru en Dieu… sera récompensé” (sour.2:62 parall. 5:69). Ou encore : “Ceux qui ont cru, ceux qui judaïsent, les Sabéens, les Nazaréens, les Mages et ceux qui donnent à Dieu des associés, Dieu tranchera entre eux au jour du Jugement” (sour.22:17).

Certes, on peut le comprendre : tout au long du Coran, les chrétiens sont accusés d’associer à Dieu et sont voués à l’enfer. Or, le premier de ces versets et, implicitement, le second vouent les nasârâ au Paradis. Faudrait-il donc penser que Dieu qui dicte le Coran utilise ici le même terme pour désigner une réalité autre, la communauté des Nazaréens ? Dieu ignore-t-Il que les noms propres sont faits pour désigner des gens précis ? Ou alors, est-ce une erreur continuelle de lecture, à moins que ce soit une erreur du texte lui-même ? Mais comment ? L’analyse attentive des 12 autres occurrences du terme de nazaréen et d’une partie des 31 de l’expression “gens du Livre” doit fournir une réponse.

La contradiction formelle de la sourate al-Mâ’idah (la table, 5)

En fait, la clef du problème avait déjà été avancée par Antoine Moussali il y a déjà dix ans, dans un article très novateur [1] où il pointait le mécanisme introduisant des contradictions dans la signification du mot nasârâ dans le Coran, en particulier dans la sourate 5 où on lit d’une part :
  
Ô les croyants ! Ne prenez pas pour amis (waly, allié) les juifs et les nasârâ : ils sont amis les uns des autres” (5:51)
  et d’autre part : “Tu trouveras que les amis les plus proches des croyants sont ceux qui disent : Nous sommes nasârâ” (5:82).

La contradiction est telle qu’en ce dernier verset, nasârâ est rendu par Nazaréens par beaucoup de traducteurs. De plus, le verset 51 est absurde : comment peut-on prétendre que les juifs et les chrétiens sont amis ou alliés “les uns des autres” ? Les commentateurs musulmans veulent s’en tirer en disant que tous ceux qui contribuent au mal sont alliés entre eux. Le sont-ils s’ils sont des ennemis les uns des autres, comme c’est généralement le cas ? Le problème paraît donc se situer en ce verset 5:51 où le terme nasârâ qui est mis en parallèle avec yahûd (juifs) ne peut signifier que chrétiens. De fait, une difficulté technique doit attirer l’attention. La psalmodie du passage laisse apparaître une rupture de rythme et un déséquilibre qui disparaissent si l’on omet “et les nasârâ” (wa n-nasârâ). Le texte équilibré est alors le suivant :
  
Ô les croyants ! Ne prenez pas pour amis les juifs : ils sont amis les uns des autres” (5:51).

Le verset devient clair, sensé et cohérent. Et la contradiction avec le verset 82 disparaît. La convergence de ces trois facteurs ne laisse guère de place au doute : on est devant une interpolation. Mais pourquoi avoir ainsi inséré wa n-nasârâ ? Certains pourraient même objecter : peut-il exister une raison grave au point qu’on ait pris le risque d’introduire une contradiction formelle majeure dans le texte à quelques versets de distance ? Il y en a une. 

Cependant, avant d’aborder cette raison, il faut remarquer – à la suite d’Antoine Moussali – que les expressions coraniques du genre : et /ou [les] nasârâ sont toutes des interpolations (perceptibles à l’audition) : sourates 2:111 (ou n.) ; 2,113 (avec la suite : et les n. disent : les juifs ne tiennent sur rien) ; 2:120 (et les n.) ; 2:135 (ou n.) ; 2,140 (ou n.) ; 5,18 (et les n.). Au verset 2:135, l’introduction de “ou nasârâ” après “soyez juifs” apparaît tout spécialement absurde ; elle amène à lire que les “fils d’Abraham” recommandent d’être “juifs ou chrétiens”. Sans l’ajout, le verset redevient sensé :
  
Ils (les fils d’Abraham, cf. 2:133) ont dit : Soyez juifs (hûd, “d’ethnie juive”), vous serez sur la bonne voie.
  Dis : Non, [suivez] la religion (millah) d’Abraham, en hanîf-s” (2:135).

La polémique est fine : ce qui sauve n’est pas le fait d’être juif mais de croire comme Abraham. Et ce verset prend est à mettre en relation avec un autre qui lui est proche, 3:67, qui doit être débarrassé lui aussi de son ajout (“et pas un nasrânî”), ce qui donne alors :
  
Abraham ne fut pas un juif mais au contraire il fut un hanîf soumis” (3:67).

Ces deux versets veulent dire qu’Abraham n’était pas juif puisqu’il est lui-même le père des juifs, et que ceux-ci, tout en se prévalant de ce qu’ils sont, n’ont pas été fidèles à la religion de ce père soumis à Dieu (muslim). Une telle idée est présente dans les évangiles (par exemple en Mt 3:9 parall. Lc 3:8) ; mais ici s’ajoute une dose d’ironie car Abraham est donné en modèle du hanîf. Il faut comprendre le cadre de ces polémiques anti-judaïques que l’on trouve un peu partout dans le Coran, un cadre qui est évidemment antérieur au texte coranique. Dans les Talmud-s, le terme hanef désigne un hérétique et équivaut à mîn [2]. En présentant Abraham comme un “hérétique soumis”, expliquait Jacqueline Genot (décédée en 2004), ces deux versets coraniques retournent contre le judaïsme la condamnation de ceux qu’il considère comme hérétiques – et en particulier de ceux que la tradition patristique connaît sous le nom de nazaréens –: si nous sommes des hérétiques, disent-ils, alors Abraham l’était avant nous : les hérétiques infidèles, c’est vous !

Nous touchons ici un problème majeur de l’islamologie contemporaine : que peut-on comprendre des polémiques juives du Coran sans connaître l’histoire du judaïsme et des autres courants juifs ? Les liens qui apparaissent entre ces deux mondes ne sont pas des hypothèses. Ce qui se vérifie sans cesse et que rien de cohérent ou de fondé ne vient jamais contredire ni expliquer autrement n’appartient pas au rayon des hypothèses mais des faits avérés.

Pourquoi modifier le sens du mot nasârâ

Pour ce qui nous occupe, les expressions coraniques du type “wa n-nasârâ” sont des ajouts qui, tous, obligent le lecteur à penser que nasârâ signifie chrétiens (à la différence des autres occurrences) : cela n’est pas fortuit. Mais quel but poursuivait-on en tronquant sciemment le sens du mot par ces ajouts ? Le contexte historique fournit l’explication. Si, à partir de ‘Uthmân, la décision fut prise de présenter “l’Islam” de l’époque comme une réalité autonome voulue par Dieu, il fallait occulter son enracinement nazaréen, en particulier dans le recueil de textes qu’on cherchait à produire en opposition à la Bible des juifs et des chrétiens – même si, chronologiquement, rien n’indique que ce recueil ait jamais été dit de provenance divine avant la fin du 7e siècle, de même que rien n’indique que les appellations d’Islam et de musulman aient été déjà employées au sens actuel (avant le 8e siècle, muslim signifiait simplement soumis [à Dieu] comme on le voit dans la bouche des Apôtres en s.5:111 – et conformément à l’araméen [3]et islâm signifiait simplement soumission).

Faute d’avoir les gens capables de tout réécrire, on s’est contenté d’imposer, par des ajouts, un sens nouveau au terme de nasârâ, ce qui était d’ailleurs beaucoup plus habile que de supprimer ses mentions : un souvenir collectif se détourne plus aisément qu’il ne s’efface de manière autoritaire. Il ne s’est d’ailleurs pas complètement effacé. Deux siècles après Muhammad, Ibn Hišâm qualifie encore Waraqa, qui a béni le mariage de celui-ci avec Khadija, de “prêtre nazaréen”. Or, il ne peut s’agir en aucun cas d’un prêtre chrétien. Le fait que ce Waraqa est dit traduire des livres de l’hébreu en arabe montre que le contexte est juif – même si Muhammad, lui, est arabe. On lit également que :
Waraqa ibn Nawfal était prêtre et chef des Nazaréens... Il était excellent connaisseur du nazaréisme. Il a fréquenté les livres des Nazaréens, jusqu’à les connaître comme les gens du Livre”.
Ou encore : “Quant à Waraqa, il cherchait la sagesse dans le nazaréisme ; il a été mis au courant de leurs livres par les nazaréens eux-mêmes, de sorte qu’il avait acquis une science certaine des gens du Livre ”.

Un passage de Bukhârî précise :
 “Il est arrivé que Waraqa est décédé et la révélation s’est tarie” (Azzi, p.205 [4]).
Bukhârî ne veut-il pas parler ici des textes rassemblés en un recueil qui s’est appelé plus tard révélation coranique ? Il convient de signaler encore que Khadija est présentée comme apparentée à Waraqa, c’est-à-dire qu’elle était elle-même nazaréenne ; ce mariage n’est-il pas une des clefs de ce qui deviendra “l’Islam” ?

Pour en terminer avec les occurrences du terme nasârâ, il faudrait encore citer les versets 5:14 et 9:30 où les interpolations ne se réduisent pas à quelques mots perceptibles à l’audition : elles sont plus vastes et complexes. Faute de place, laissons de côté le verset 9:30 (où on trouve wa n- nasârâ[5] pour mieux se consacrer au verset 5:14 qui est beaucoup plus instructif.

Ce verset, dans son entier, reflète une dogmatique islamique tardive qui accuse les nasârâ d’avoir “oublié une partie de ce qui leur avait été rappelé”. Mais, ailleurs dans le Coran, où lit-on jamais que les chrétiens ont “oublié” une partie de la Révélation (entendez : ce qui aurait concerné la future venue de Muhammad) ? Ou alors, il faut voir une relation avec le verset 61:6 où le texte fait dire à “Jésus” qu’il est “l’annonciateur d’un messager après moi, dont le nom sera Ahmad [équivalant à Muhammad]”. Mais là encore, on se trouve confronté à une apologétique islamique tardive, qui s’est bâtie sur une comparaison très imaginative avec le mot grec de paraklètos présent dans l’évangile selon saint Jean [6]. Le texte coranique originel peut-il receler des polémiques qui n’apparaissent que plus d’un siècle plus tard au regard de tous les historiens ? De même que le verset 61:6 dans sa partie centrale, le verset 5:14 apparaît comme une longue interpolation, ici intégrale, et celle-ci est faite d’emprunts aux versets 12 et 13 qui précèdent, à peine adaptés.

L’enjeu est d’importance, car si on lit à la suite les versets 12 à 20 en omettant le verset 14, non seulement il n’est plus question de chrétiens, mais l’ensemble du passage prend un sens rigoureusement cohérent : il s’agit d’une diatribe contre une partie importante des “fils d’Israël” qui n’est pas restée fidèle à ses engagements (v.12), qui a oublié “une partie de ce qui leur a été rappelé” (v.13) et à qui un “Messager est venu dans le passé (qad)” apportant une lumière et un écrit qui expose ce qui était tenu caché (v.15) : mais ce “Messager de Dieu [envoyé] aux fils d’Israël”, c’est Jésus, indique justement le verset 61:6 (avant la partie interpolée) ! La diatribe du passage 5:12-20 est donc un long reproche fait aux judaïques de ne pas reconnaître le Messie-Jésus, d’imaginer qu’il est mort (v.17 où s’insère une allusion dialectique et sans doute originelle à la foi chrétienne [7]), de se croire les “fils préférés de Dieu” (v.18 sans l’interpolation wa n- nasârâ), de ne pas recevoir le message de Jésus (v.19) et de ne pas écouter Moïse alors qu’ils lui doivent tout (v.20).

Les occurrences de l’expression “ahl al-Kitâb

Remarquons déjà que, par deux fois, l’expression “gens du Livre” se lit dans le passage considéré (aux versets 5:15 et 19). Elle s’y présente sous la forme de l’interpellation (“Ô gens du Livre !”) adressée aux judaïques et sonnant comme un reproche : c’est ce que ceux-ci devraient être vraiment, mais du Livre qu’ils ont, ils cachent beaucoup (v.15), au moins quant à ce qui se rapporte à la venue du “Messie-Jésus” (une expression qui apparaît explicitement quatre fois dans le Coran). Ne faut-il pas comprendre alors l’expression “gens du Livre” au sens de ce qu’indiquait Ibn Hišâm (cf. supra) à propos de Waraqa ? Elle désigne ainsi l’ensemble de ceux qui ont reçu le Livre c’est-à-dire tous les “fils d’Abraham”, parmi lesquels sont distingués d’une part ceux qui sont dits cacher une partie du Livre et qui sont souvent appelés al-Yahûd dans le texte (ce qu’il faut traduire par judaïques), et d’autre part les juifs qui sont dits être fidèles, appelés les nazaréens, et qui acceptent le Livre-lumière venant en plus de la Torah (v.15) [8] ? Dans cet ensemble, les chrétiens ne sont pas compris, et, bien entendu, les musulmans encore moins. Le fait que Waraqa soit dit “prêtre” ne doit pas tromper : le mouvement des nazaréens avait ses propres prêtres, et même un petit groupe de célibataires consacrés à sa cause, comme la prédication l’explique une fois à ses auditeurs arabes :
 
Tu trouveras que les gens les plus hostiles à ceux qui croient sont les judaïques (al-yahûd) et ceux qui associent ; et tu trouveras que les amis les plus proches des croyants sont ceux qui disent : Nous sommes nasârâ. Il y a parmi eux des prêtres et des moines et ils ne s’enflent pas d’orgueil” (5:82).

Beaucoup de traducteurs ne s’y trompent pas (par exemple Hamidullah) et rendent nasârâ par nazaréens. Du reste, pourquoi un prédicateur aurait-il dit à des Arabes du début du 7e siècle que parmi les chrétiens, il y a des prêtres et des moines ? Ils les connaissaient très bien et les rencontraient tout autour du désert, par exemple lors de pèlerinages à saint Serge, très populaire parmi les Arabes (plusieurs sanctuaires lui étaient dédiés). On trouvait même des monastères de femmes moniales arabes. Ce ne sont pas ces moines-là que le texte coranique donne en exemple mais ceux qui appartiennent à l’ummah formée par les juifs nazaréens :
 
Parmi le peuple de Moïse, une ummah avance sur la voie en vérité et ainsi en justice” (7:159 – l’Ummah-Communauté est clairement une partie du peuple juif).

Car certains se lèvent au milieu de la nuit pour la prière nocturne (selon la tradition des moines) :
 
Ils ne sont pas tous semblables parmi les gens du Livre : une ummah debout (qâ’imatun) récite les versets de Dieu durant la nuit et ils se prosternent” (3:113).

Pourquoi les musulmans sont-ils supposés faire partie également des gens du Livre ?

La question de la double identité des gens du Livre semble donc réglée. Cependant, quoique l’inclusion des musulmans dans cette dénomination ne soit jamais indiquée clairement dans le texte, elle résulte implicitement de certains passages où apparaissent des allusions… au Coran lui-même : les gens qui lisent le coran doivent donc être également des gens du Livre. Par extension, selon une pure logique, les chrétiens doivent également en faire partie. Ces idées se nouent notamment autour du verset 5:66 où l’on trouve une auto-évocation du texte coranique, et qui est entourée par deux mentions de l’expression “gens du Livre” ; de plus, comme on y lit :
 
Il y a parmi eux une ummah modérée (ou : qui va droite, muqtasida)” (5:66b),
    on est contraint d’imaginer, à l’encontre du sens évident des passages cités précédemment, que l’ummah dont il est question là est la communauté islamique. Une analyse est nécessaire pour situer le problème.

Le contexte large de ce verset est une polémique anti-judaïque qui s’étend presque depuis le début de cette sourate al-Mâ’idah jusqu’au verset 82 (moyennant une parenthèse contre ceux qui “associent”, servant de pendant dialectique – versets 72-76 –, et à laquelle une allusion est faite au verset 82). Dans un tel contexte anti-judaïque, il n’est pas étonnant que l’expression ahl al-Kitâb intervienne six fois. Nous avons déjà vu les occurrences des versets 15 et 19. Il y en a une encore au verset 59 :
 
Dis : Ô gens du Livre, nous reprochez-vous autre chose que de croire en Dieu et à ce qui est descendu vers nous et à ce qui est descendu auparavant ? Mais la plupart d’entre vous est pervers” (5:59).

Qu’est-ce qui “est descendu vers nous” et qu’est-ce qui “est descendu auparavant” ? On peut le deviner. Cela va être explicitement précisé aux versets 66 et 68 : il s’agit respectivement de l’injîl (lumière apportée par Jésus, cf. supra 5:15), et, bien sûr, de la Tôrah, qui forme l’essentiel de la Bible hébraïque.

Et le Coran alors ? Ne faut-il pas que le texte coranique dise que lui-même est également descendu du Ciel ? S’il y a un endroit où cela doit être dit, c’est bien là, et ce sera même dit quatre fois, aux versets 66, 67 et 68. Cependant, la manière dont cela est dit est plus subtile que le serait une trilogie comme “la Tôrah, l’injîl et le Coran”. Cette trilogie grossière se lit pourtant une fois dans le texte coranique :
 
Certes, Dieu a acheté aux croyants leurs personnes et leurs biens contre don à eux du Paradis. Ils combattent à mort dans le chemin de Dieu.
 Ils tuent et sont tués. Promesse vraie à Sa charge dans la Tôrah et l’injîl et le Coran” (9:111).
 

      Il y a de quoi sursauter. Les formules ternaires sont systématiquement absentes du texte coranique, sauf à cet endroit où le mot “coran” fonctionne comme une autoréférence [9]. Justement, comment un livre en cours de composition peut-il parler de lui-même comme d’un ouvrage déjà existant ? Certains penseront que ce verset 9:111 est miraculeux et que ce miracle prouve l’existence au Ciel d’un Coran éternel que Dieu possède dans sa bibliothèque à côté de la Tôrah et de l’injîl. D’autres penseront que c’est simplement un ajout grossier.

Une telle trilogie se conçoit difficilement dans les versets 5:66-68 qui se placent non au point de vue de Dieu (qui promet, 9:111) mais au point de vue de l’homme (qui doit appliquer “la Tôrah et l’injîl”). Du point de vue humain, le discours musulman raconte que le Coran était alors un texte en cours de dictée et non livre fini. Plutôt donc que de parler de “Coran”, il apparaissait plus adéquat et plus subtil de parler de “ce qui est descendu vers… de la part du Seigneur, une formule où vers…” vaut pour “vers toi /eux /vous”. En abrégé : CQEDV_DLPDS. Cette formule est déjà présente partiellement au verset 59 : on va la retrouver curieusement dans les versets 66 à 68, et même deux fois dans ce dernier. À propos du verset 67, Régis Blachère indiquait “qu’en son état actuel, le texte embarrasse fort les commentateurs”. Sautons-le et voyons ce que cela donne à partir du verset 65 :
 
Si les gens du Livre avaient cru et s’étaient comportés en piété, Nous leur aurions certainement couvert leurs méfaits [10] et les aurions certainement introduits dans les Jardins de Délice (5:65).
 S’ils avaient appliqué la Torah et l’injîl
[11] et CQEDV_DLPDS, ils auraient mangé de ce qui est au-dessus d’eux et de ce qui est sous leurs pieds. Parmi eux est une Ummah qui va droite, mais pour beaucoup d’autres (parmi les mêmes), comme est mauvais ce qu’ils œuvrent ! (5:66). /(5:67)/
 Dis : Gens du Livre, vous ne tenez sur rien tant que vous n’appliquez pas la Torah et l’injîl et CQEDV_DLPDS. Beaucoup d’entre eux ont été accrus par CQEDV_DLPDS en rébellion et en kufr 
[12]. Ne te tourmente pas pour le peuple des recouvreurs” (5:68).

On peut écarter les mentions CQEDV_DLPDS. Affinons encore notre lecture.

Gens du Livre, c’est-à-dire gens de la Tôrah et de l’injîl

Au verset 66 est soulevée la question de nourritures permises et défendues. Les commentateurs musulmans ont vainement essayé d’expliquer ces discussions relatives à ce qui avait été défendu mais qui ne l’est plus. La Torah interdisait effectivement de manger “ce qui est au-dessus” (la plupart des oiseaux) et “ce qui est sous leurs pieds” (toutes les bêtes rampantes : serpents, lézards, belettes, souris, etc., mais aussi les insectes sauf certaines sauterelles), cf. Lévitique 11. Les versets 5:87-88 explicitent le reproche adressé aux gens du Livre en ce verset 66 :
 
Ô les croyants, ne déclarez pas illicites les bonnes choses que Dieu vous a rendues licites… Mangez de ce que Dieu vous a attribué de licite et de bon” (5:87-88).

On croit lire le livre des Actes des Apôtres ou l’évangile de Matthieu :
 
Une voix s’adressa à lui [Pierre], pour la seconde fois : Ce que Dieu a rendu pur, ne vas pas, toi, le déclarer immonde” ! (Ac 10:15 et 11:9).
 “Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur mais ce qui sort de la bouche” (Mt 15:11 développé en 15:17-20).
 “Qu’on leur demande [aux non-juifs] simplement de s’abstenir des souillures… des viandes étouffées et du sang” (Ac 15:20).

Le passage devient limpide. Un prédicateur juif nazaréen – Waraqa ou quelqu’un d’autre après lui – veut convaincre les Arabes de “judaïser” (hâda, verset 69 cf. 2:62 cité supra), mais pas à la manière des judaïques qui refusent l’apport du “Messie-Jésus” (tel que le voient les nazaréens) : ils sont maudits [13]. Ce prédicateur s’adresse à tous mais parfois plus particulièrement à son représentant auprès des Arabes ralliés (qui pourrait être Muhammad) : à celui-ci il développe ce qu’il a dit (ou envisage de dire) à tous, en lui expliquant comment polémiquer contre les judaïques, et en lui disant de ne pas se décourager : tel est exactement le contenu du verset 68 par rapport au verset 66.

Il apparaît ainsi que les formules CQEDV_DLPDS dans les versets 66 et 68, ainsi que le verset 67 lui-même, sont comme des corps étrangers : sans eux, le texte devient aussi cohérent qu’historique (en tout cas, entre le verset 5:51 tel qu’il est restitué supra et le verset 5:71 qui clôt la diatribe). Aux yeux de la prédication coranique primitive, les gens du Livre sont ceux qui devraient appliquer “la Tôrah et l’injîl, précisément parce que c’est à eux que Dieu a donné le Livre :
 
Ô fils d’Israël [2:40]… Ne soyez pas les premiers à en être recouvreur … Ne travestissez pas le vrai au moyen du faux.
  Ne tenez point secret le vrai alors que vous savez !” (s.2,41-42).
 Ceux à qui Nous avons donné le Livre et qui le récitent comme il doit l’être, ceux-là y croient, tandis que ceux qui le recouvrent [voir notes 10-12],
  ceux-là sont les perdants” (2:121).
 Quand on leur dit [aux recouvreurs du v.103] : Venez vers ce que Dieu a fait descendre et vers le messager [Jésus], ils disent :
  Suffisant pour nous est ce que nous avons trouvé suivi par nos pères” (5:104).
 Ils [les gens du Livre du verset 109] disent : N’entreront au Paradis que ceux qui sont juifs (hûd). Ce sont leurs désirs !
  Dis : Apportez votre preuve si vous êtes véridiques !” (2:111)                            – (2:112) –
 Et les Yahûd disent : Les Nazaréens tiennent sur rien ![14] Mais eux-mêmes récitent le Livre !
  De même, ceux qui ne savent rien [15] tiennent un langage semblable au leur !
  Eh bien, Dieu jugera entre eux au jour de la Résurrection dans ce qu’ils y ont changé” (2:113)
 Ceux qui recouvrent parmi les gens du Livre et les associateurs [iront] dans le feu de la Géhenne” (98:6).

Comme toutes les polémiques, celles du texte coranique sont parfois un peu complexes, mais, originellement en tout cas, elles sont très claires.

Un regard nouveau sur le “Livre” et sa “tente”

Ce faisant, nous avons rencontré déjà sept occurrences de l’expression “ahl al-Kitâb”, dont cinq de la sourate al-Mâ’idah (il en reste une qui sera évoquée infra). Les vingt-quatre autres sont plus aisées à cerner, ce que nous ne ferons que pour quelques-unes d’entre elles dans le cadre limité de cet article.

Il faut s’arrêter en particulier à un verset difficile où a été introduite non une auto-référence au Coran (par laquelle les musulmans deviennent des gens du Livre) mais une grosse allusion à la foi chrétienne (par laquelle les chrétiens deviennent des gens du Livre) ; ce verset, qui est un cas unique à ce titre, doit être divisé en deux, non d’abord parce qu’il est étonnement long, mais parce qu’il présente deux styles :
 
Ô gens du Livre, ne vous trompez pas dans votre jugement. Ne dites sur Dieu que la vérité. Que oui le Messie-Jésus fils de Marie est le messager de Dieu,
                                    Sa parole (kalima) qu’il envoya sur Marie et un souffle 
[16] [de vie venu] de Lui ! Croyez en Dieu et à ses messagers !” (4:171a).
 Et ne dites pas : Trois. Cessez ! Ce sera meilleur pour vous. Dieu est unique. Gloire à Lui ! Comment aurait-Il un fils ?
                                        À Lui ce qui est dans les cieux et sur la terre. Dieu suffit comme Protecteur” (s. 4,171b).

On voit tout de suite que la première partie (4:171a) adresse aux judaïques l’éternel reproche de ne pas reconnaître le “Messie-Jésus”, tandis que la seconde (4,171b) apostrophe les chrétiens comme s’ils étaient les gens auxquels tout le verset s’adressait. Pour commencer, il convient de revenir sur quelques éléments de la traduction de la première partie.

Traduire lâ taġlû fi dynikum par “n’exagérez pas dans votre religion” n’a pas de sens : c’est selon le syriaque qu’il faut traduire : “ne vous trompez pas dans votre jugement” [17].

Plus directement important pour notre propos est l’adverbe inna-mâ qui vient ensuite et qui est habituellement lu comme une restriction (‘Îsâ n’est qu’un messager), ce qu’est précisément la formule adverbiale qui apparaît juste avant : taqûlû alâ Llah ’illâ l-haqq, “ne dites sur Dieu que la vérité”. En vertu du dogme islamique, il faut absolument que ’inna-mâ présente également un sens de restriction, de sorte qu’elle s’applique ici à la messianité de Jésus : celle-ci doit être présentée comme négligeable, sinon le rasûl (messager) Muhammad ne tiendrait plus la comparaison avec le rasûl Îsâ qui est le Messie ! Mais si on impose le sens : ‘Îsâ est seulement (’inna-mâ) un messager, il faudra le répercuter ailleurs dans le texte, même au risque de l’absurdité, par exemple :
  Les croyants sont seulement (’inna-mâ) des frères” (49:10) [18].
 
        
Bien évidemment, il faut traduire : “les croyants sont ô combien des frères !” ; inna-mâ accentue et amplifie le sens de la phrase, et non l’inverse, conformément d’ailleurs au sens conjoint de ses deux composants [19]. Pour qu’il y ait un sens restrictif, il faut nécessairement la présence de ’illâ (sinon), ce qu’on voit effectivement dans ces deux versets où l’on trouve respectivement ’inna et justement :
  “ ’Inna hu illâ ‘abdun : Oui, lui [le fils de Marie, v.57] est seulement (sinon) un serviteur” (43:59)
   al-Masyh ibn Maryam illâ rasulun : Qu’est le Messie fils de Marie sinon un messager !” (5:75)
  
En l’absence de ’illâ, on doit nécessairement lire ainsi 4:171a : “Que oui, le Messie-Jésus fils de Marie est le messager de Dieu !”. 

Une dernière remarque. Une traduction syriaque assurément antérieure au 10e siècle ne donne pas à lire “Dieu et ses messagers” à la fin de 4:171a, mais : “Dieu et son Messie”. Voilà qui est surprenant dans une traduction toujours minutieuse et qui n’a pas le moindre intérêt à induire ses lecteurs chrétiens en erreur, au contraire [20]. En fin de compte, il y a donc des raisons de penser que ce verset à l’état originel se présentait ainsi sans plus :
 Ô gens du Livre, ne vous trompez pas dans votre jugement. Ne dites sur Dieu que la vérité. Que oui le Messie-Jésus fils de Marie est le messager de Dieu,
  
Sa parole qu’il envoya sur Marie et un souffle [de vie venu] de Lui ! Croyez en Dieu et à son Messie !” (4:171).

Selon le texte originel du Coran, il apparaît ainsi que les chrétiens, pas plus que les musulmans, ne sont jamais dits être des gens du Livre. En effet, la question ne se pose à aucun autre endroit, même si au verset 5:77 qui commence identiquement à 4:171 (Ô gens du Livre, ne vous trompez pas dans votre jugement), il est question de gens qui égarent et s’égarent : ce verbe (dhalla) apparaît dans la finale de la Fâtihah pour désigner les chrétiens sans les nommer, mais cette finale s.1:6-7 est une longue apposition sur le mot sirât (chemin) qui vient perturber une prière construite sur six versets (en comptant la basmallah) et qui ajoute dix balancements rythmiques là où il y en a déjà deux fois dix ; cette apposition est un ajout. C’est en vertu de telles manipulations que le texte coranique actuel suggère que les musulmans et les chrétiens font partie des “Gens du Livre” (à côté des juifs) – et aussi que les musulmans sont l’Ummah mentionnée dans le Coran. Il s’agit d’un jeu de ping-pong : une lecture faussée est justifiée par un ajout ailleurs, qui est conforté par un autre ajout ou par une autre fausse lecture ailleurs, etc.

Arrêtons-nous là ; l’essentiel (et le plus difficile) a été regardé, et les occurrences restantes de l’expression  ahl al-kitâb ne nous apprendraient rien de plus.

Des perspectives à long terme

Il serait naïf de croire que le texte coranique n’a subi comme manipulation que l’ajout de quelques mots ici et là, selon ce qu’on a vu avec le terme de nasârâ. Des générations de bricoleurs se sont succédé sur le texte : au début du 8e siècle, le gouverneur Hajjaj est obligé une fois encore de rappeler les textes coraniques en circulation pour les brûler et leur en substituer d’autres – et ce sont des traditions islamiques qui le racontent. On ne peut regarder une histoire aussi complexe en quelques pages : un long travail d’exégèse minutieuse sera nécessaire, qui demandera la collaboration de nombreuses disciplines, dont la linguistique, l’histoire, la géographie, l’archéologie, mais aussi les études juives, syriaques, et même théologiques car il est toujours nécessaire de se demander quels sont les buts poursuivis par un groupe humain et quelles sont ses représentations de Dieu et de l’avenir du monde [21].

À l’origine, les sourates devaient convaincre : elles ont été composées en un style oral parfaitement clair et cohérent. Ce sont les manipulations successives qui les ont rendues souvent obscures et incohérentes, au point qu’elles ne sont même plus réellement lues : on regarde le texte non en fonction de ce qui est écrit mais de ce qu’on doit y lire en vertu du dogme islamique et des commentaires tardifs.

En attendant, il faut discerner des clefs de lecture. L’une d’elles était l’objet de cet article : la distinction faite par le Coran entre yahûd et nazaréens au sein de la “tente du Livre” c’est-à-dire parmi les fils d’Israël et d’Abraham à qui le Livre a été légitimement donné. Une autre clef consiste à découvrir comment le texte coranique désignait le christianisme (il est traité d’associationisme, shirk) et comment cette appellation “d’associationistes” fonctionnait en paralélisme dialectique avec la dénonciation des Yahûd – nous n’avons pu qu’y faire allusion. Une autre clef encore – fondamentale – tient à la découverte de la communauté que désignait le terme de nasârâ : les Nazaréens. Ces clefs et d’autres apportent des points de contact avec l’histoire réelle connue, dont le texte semble si dépourvu [22]. Car de tels points de contacts réels existent dans le texte coranique. Mais il faudra des années de travail pour les mettre pleinement en lumière.  

              
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[1]
 Interrogations d’un ami des musulmans, in Coll., Vivre avec l’Islam ?, Versailles, Saint-Paul, 1997, p.235-240.

[2]  Pluriel : hanefîm ou hanupa, cf. Talmud Babli, traités Sanh. 103a ou Sota 41b. Le midraš ajoute cette précision : “R. Jonathan a dit : Quand un dérivé de la racine hnf apparaît dans l’Ecriture (miqrah), le texte vise les mînîm” (Beréšit Rabba ch.48, 18,1).

[3]  Cf. le terme de “musulman”.htm ou au format PDF.

[4]  Une étude exhaustive concernant Waraqa a été menée par Joseph Azzi dans les chapitres I et III de son livre Le prêtre et le prophète. Une étude sur les origines de l’islam, trad. de l’arabe par Salina Morsy, Paris, Maisonneuve et Larose, 2004. Les citations qui en sont ici tirées proviennent d’Ibn HišÂm, as-Sîrat an-nabawîya, et d’Al-Bukhârî pour ce qui concerne la troisième. On s’est limité au plus important.

[5]  En 9:30, l’interpolation commence par l’expression “wa n-nasârâ” et continue par ce que ces nasârâ sont supposés dire : “disent que le Messie est le fils de Dieu”. On dirait que les interpolateurs ont eu peur que les autres interpolations avec le mot nasârâ, plus subtiles, ne suffisent pas à convaincre les lecteurs du fait que ce mot veuille dire chrétiens.
            Ce verset 9:30 dit donc grossièrement que les nasârâ croient que Jésus est le fils de Dieu – ce qui est absolument contraire à ce que croyaient les nazaréens historiques.

[6]  Au chapitre 14 de l’évangile de Jean, Jésus annonce un Paraclet qui doit venir. La partie centrale du verset 61:6 se présente comme l’écho de cette annonce. Or, ceci ne fonctionne que si ahmad est le même mot que Paraclet, comme le répète le discours islamique depuis le 10e siècle jusqu’à nos jours… alors qu’il n’existe aucune identité entre les deux termes, et que le vague rapprochement invoqué ne peut jouer que sur une transposition erronée de paraklètos en arabe et une compréhension erronée en grec (cf. Khalil Samir et collaborateurs, Actes du 3e Congrès international d’études arabes chrétiennes, collection Paroles de l’Orient vol. XVI, Kaslik, Liban, 1990-1991, p.311-326 ; GALLEZ Edouard-M., Le messie et son prophète, Paris-Versailles, éditions de Paris, 2005, tome 2, p.141-153).
            De plus, selon la version du Coran de Ubbay, Jésus n’annonce pas ahmad mais une communauté à venir. En d’autres termes, il apparaît que la version originelle du verset 61:6 disait simplement : “Et quand ‘Îsâ fils de Marie dit : Ô fils d’Israël, je suis le messager de Dieu vers vous, ils dirent : Ceci est de la sorcellerie manifeste”.

[7]  Ce verset 5:17 vise “ceux qui disent : Dieu est le Messie”. Dans le langage et la culture, la dialectique est toujours un moyen de s’autojustifier en opposant entre elles deux positions contraires à celle qu’on veut promouvoir.
            Ici (et ailleurs), le texte coranique entend opposer les judaïques qui refusent le Messie et disent qu’il est mort, aux chrétiens qui le considèrent comme Dieu venu en Marie (c’est-à-dire comme présence de Dieu venu visiter son peuple, cf. Jean 1 etc.). Le but de la dialectique est toujours la synthèse : si d’une part les judaïques ont tort et que d’autre part les chrétiens ont tort également mais en sens contraire, ceux qui sont au milieu – ou plutôt au-dessus – des oppositions ont raison. Ils proclament que Jésus est le Messie, mais non présence de Dieu, et qu’il est tenu vivant en réserve au Ciel depuis son enlèvement de la croix. Ils ont la vraie doctrine (millah, religion), celle d’Abraham.

[8]  Ce message de “Jésus” (‘Îsâ) qui apporte la lumière (v.15) et qui éclaire (v.19) est évidemment l’injîl, terme au singulier que le texte coranique associe souvent à celui de Torah. Il ne s’agit pas des quatre évangiles des chrétiens, mais d’un seul, celui que les témoignages patristiques indiquent être celui des… nazaréens précisément (parfois ils sont également appelés ébionites, ce qui n’est pas leur nom mais un qualificatif). Et ils précisent que cet évangile unique est un texte déformé de l’évangile de Matthieu.

[9]  Une soixantaine de fois, le texte coranique évoque un Coran-qur’ân. C’est généralement à un lectionnaire qu’il fait référence (tel est le sens du mot qur’ân), adapté de l’hébreu et en usage à ce moment-là... et sur cette terre et par les disciples arabes de ceux qui les endoctrinent. Mais la référence à un « coran » fonctionne parfois comme une auto-référence – chaque fois que le texte a été interpolé (principalement par l’ajout d’un troisième terme venant après “la Torah et l’Injîl”).

[10]Couvert”, c’est-à-dire effacé : couvrir une faute (kaffara, intensif de kafara) est une expression utilisée dans la Bible (et ailleurs) pour dire que Dieu pardonne, d’où le nom de la grande fête juive du Yom Kippour. Tous les traducteurs traduisent correctement, mais ne se demandent jamais ce que le mot veut dire réellement, en particulier à la première forme, kafara, où il évoque une action que le texte coranique réprouve et qui a fourni l’insulte de kâfir que l’on voit à la fin du verset 5:68 et en beaucoup d’autres endroits. Mais que fait donc de mal quelqu’un qui kafare si Dieu est dit kafarer encore plus intensément ? En fait la réponse est déjà donnée, elle tient aux sens divers de l’action de recouvrir, ainsi qu’à ce qui est recouvert. On en trouvera toutes les justifications dans le long article : La racine kfr, importance et significations bibliques, post-bibliques et coraniques in Le texte arabe : seulement islamique ?, sous la direction de M.-T. Urvoy, Actes du colloque de Toulouse (22-24 octobre 2007), éditions de Paris, 2008. En fait, Ignaz Goldziher avait déjà indiqué la solution du problème de la signification de kfr, mais on l’avait oublié (Der Mythos bei den Hebräern und seine Entwicklung. Untersuchungen zur Mythologie und Religionswissenschaft, Leipzig, 1876, 214-225).

[11] On lit plus loin : “Chaque fois qu’un messager leur apporte ce que leur âme ne désire pas, ils traitent les uns de menteurs et ils tuent les autres” (5:70). La similitude avec le discours d’Etienne est frappante : Lequel des prophètes vos pères n’ont-ils pas persécuté ?.... Vous aviez reçu la Tôrah ordonnée par des anges, et vous ne l’avez pas appliquée” (Ac 7,52-53). 

[12] Kufr : action de recouvrir (une vérité, un texte,…) – voir note 10. On ne « cache » pas vraiment (puisque le texte est là – dans certains autres versets coraniques, ce sont des dissimulations qui sont visées, mais c’est alors précisé par un autre verbe), mais on lit à travers une interprétation tronquée.

[13]Ceux des fils d’Israël qui recouvrent ont été maudits par la langue de David et de Jésus fils de Marie” (5:78).

[14]  Ici intervient un parallélisme entre les Yahûd et les Nasâra : “tandis que les nasârâ disent : les Judaïques tiennent sur rien”. Ce parallélisme et tous les autres du même genre sont des ajouts, comme nous l’avons déjà indiqué pus haut.

[15]  Le groupe désigné ici comme “ceux qui ne savent rien” est le même que celui de “ceux qui associent” : il s’agit des chrétiens – qui n’approuvent évidemment pas les nazaréens non plus (ce verset 2:113 se présente sous une forme dialectique opposant les chrétiens et les judaïques, voir note 7). Le reproche idéologique qui leur est fait dans le Coran (et jusqu’à aujourd’hui par les musulmans) est de placer auprès de Dieu “ce qui n’est pas Dieu”, et cela parce qu’ils “ne savent pas” – mais ceci n’est pas une excuse : tous sont condamnés à l’Enfer :
 
Gloire au Seigneur des Cieux et de la terre, Seigneur du Trône, [Qui est] au-dessus de ce qu’ils racontent.
  Laisse-les [les chrétiens visés aux v.81-82] donc ergoter et jouer jusqu’à ce qu’ils rencontrent le Jour dont ils sont menacés” (43:82-83).

[16]  En arabe ancien comme en hébreu et en araméen, un seul mot (ruh) signifie à la fois souffle et esprit, mais la langue arabe « classique » a introduit une différentiation artificielle entre ruh (esprit) et h (souffle, vent).

[17]  Cf. Luxenberg Christoph, Neudeutung der arabischen Inschrift im Felsendom zu Jerusalem, in Die dunklen Anfänge, neue Forschungen zur Entstehung und frühen Geschichte des Islam, Berlin, Hans Schiler, 2005, p.136.

[18]  Déjà dès les (neuf) occurrences de la sourate al-baqara, on voit que ’inna-mâ ne peut guère avoir de sens restrictif, en particulier en 2:107 ([les anges de la magie disent :] “Que oui, nous sommes une tentation”), en 2:137 (“S’ils se détournent, ils sont alors ô combien dans le désaccord”), en 2:181 (“Alors, le péché pèse ô combien sur ceux qui l’ont changé [le testament] !”), ou en 2:275 (“Ils disent : le commerce, c’est en soi de l’intérêt”).

[19]  Dans un livre à paraître, Christoph Luxenberg indique que la formule arabe ’inna + correspond à l’araméen ên + qui signifie: »Oui vraiment« ! Ceci confirme l’analyse logique du texte que nous faisons. Cette occasion d’éclairer le texte coranique par l’araméen vient s’ajouter aux exemples qui se sont accumulés depuis l’ouverture du dossier Die syro-aramäische Lesart des Koran. Ein Beitrag zur Entschlüsselung der Koransprache (Berlin, Das Arabische Buch, 2000).

[20] Cf. Mingana Alphonse, An ancient Syriac Translation of the Kur’ân exhibiting new Verses and Variants, Manchester / London, University Press / Longmans, Green & Co., 1925, p.4.6.27.41.

[21] De nouveaux chercheurs en islamologie découvrent ces dimensions « théologiques » ou « eschatologiques » c’est-à-dire que le projet de Muhammad était de contribuer à la venue du “Jour du Jugement” par ses campagnes militaires (vers Jérusalem) ; ils découvrent aussi que cette espérance a été occultée ensuite par les Califes (en fait, à partir de la seconde partie du règne de ‘Umar). Dans The Death of a Prophet: The End of Muhammad's Life and the Beginnings of Islam (University of Pennsylvania Press, nov. 2011), Stephen J. Shoemaker explique ainsi que:

La tradition islamique première fut révisée ensuite afin de répondre aux attentes d’un changement d’identité islamique. Muhammad et ses [tout premiers] successeurs paraissent avoir attendu la fin du monde dans un avenir immédiat, peut-être même de leur vivant, soutient Shoemaker. Lorsqu’il fut clair que l’Heure eschatologique n’arriverait pas au programme et qu’elle allait être repoussée toujours plus loin, la compréhension du message de Muhammad et la foi qu’il avait fondée durent être repensées radicalement par ses premiers successeurs” (page IV de couverture).

    L’erreur est de croire que Muhammad ait fondé la foi “proto-islamique” (avec cette attente “eschatologique”) : elle existait bien avant lui, c’était la foi des Nazaréens, à laquelle il a adhéré. Deux articles (depuis 2005) avaient déjà mis en lumière et argumenté ces perspectives : Mahomet attendait le Messie, et Mahomet en terre Sainte.

[22] Le texte coranique n’offre apparemment quasiment pas de repères chronologiques, ou de noms de lieux connus, ou même de noms de personnes ; à ce dernier point de vue, seuls apparaissent les noms de Zayd (33:37), Qurayš (106:1), Abou Lahab (111:1) et, quatre fois, Muhammad, plus une fois Ahmadau centre de l’ajout inséré au milieu du verset 61:6 (voir texte). À vrai dire, les quatre mentions du nom de Muhammad sont elles-mêmes très suspectes, comme Antoine Moussali avait commencé à le montrer (le résultat de cette recherche est exposé dans les pages 135-153 et 345-357 du tome II de Le messie et son prophète).