Islam et
violence
in La Nouvelle Revue d’Histoire, n°4,
janvier-février 2003
par Antoine Moussali
Quelques jalons pourront
constituer une aide pour se faire une idée, la plus objective qui soit, tant
cette question est devenue brûlante.
1. Dans sa proclamation de l’unicité
de Dieu et de sa transcendance toute-puissante, l’islam se présente comme la
religion de la verticalité absolue. Il peut se condenser, en effet, dans ce
cri, devenu cri de guerre : “ Allâh
Akbar ” (Dieu est le plus grand). Et comme il existe une corrélation étroite
entre croire et faire, on peut dire que l’idéal du musulman se caractérise par
la force et la puissance, à l’image du Dieu auquel il croit. Un dieu maître de
tout, souverain maître du Bien et du Mal, dont il est l’auteur et le
manipulateur.
2. Face à ce Dieu de l’omnipotence
et de l’omniscience, l’homme se présente comme son ‘abd (esclave) dont la vertu cardinale est de se soumettre (muslim) et d’obéir au Dieu législateur
qui ordonne et commande. On peut dire que l’islam est, à ce titre, la religion
de l’obéissance. Point de place, en l’occurrence pour l’amour.
Dans les “ 99 Beaux Noms de
Dieu ”, on trouve énumérées la toute-puissance, la miséricorde, la ruse
même ..., mais pas l’amour. Rien d’étonnant à ce que l’islam soit
réfractaire à l’idée de différence.
C’est dans ce rejet de l’altérité
et de la différence que la violence, qui court tout au long du Coran, puise sa
justification. On y trouve au moins 700 occurrences de termes désignant le
châtiment, la torture et l’anéantissement punitif. La main même du croyant peut
se charger d’appliquer le châtiment imputé à la volonté de Dieu. On lit au
verset 4 de la sourate 9 : “ Dieu les tourmentera par votre
intermédiaire ”. Et ailleurs il est dit : “ Vous n’avez pas tué
ces ennemis, mais c’est Dieu qui les a tués ” (Co. 8, 17). Il
est difficile de voir en ces versets, et dans bien d’autres, une incitation au
pacifisme.
3. Car ce Dieu de la toute-puissance
s’est constitué un parti qui s’est composé de tous les croyants et qui porte le
nom de Hizbullâh (le parti de Dieu)
(Co. 5, 56 || 58,22). Conscient d’être l’objet d’un choix
préférentiel, le musulman se sait responsable des droits de Dieu dont il se
doit d’être le veilleur et le chevalier. Une responsabilité qui fonde sa
fierté. Fierté d’appartenir à la nation du prophète (ummatu n-nabî), qui est “ la Nation la meilleure qui ait été
suscitée pour les hommes ” (Co. 3, 110). L’homme n’a donc pas de
droits, il n’a que des devoirs. Il est, en tant que “ calife de Dieu sur
la terre ”, engagé dans un grand combat contre les impies.
Dans le premier sermon que le
Prophète a prononcé à Médine, le premier vendredi de l’Hégire, en 622, il
dit : “ Je confesse qu’il n’est de dieu si ce n’est Allah seul qui
n’a pas d’associé ... Je tiens pour ennemis ceux qui le nient(1) ”.
Aussi le Coran engage-t-il à combattre les non-musulmans, “ ces ennemis de
Dieu ” (Co. 41, 19) et à “ supprimer ceux qui ne déclarent
pas illicite ce que Dieu et son prophète ont déclaré illicite ”
(Co. 2, 192). Il précise même qu’on doit “ leur faire subir le
supplice de la croix, leur couper les mains et les pieds alternés, les chasser
de leur pays ” (Co. 5, 33).
Sans doute, trouvons-nous des
versets qui en appellent à la paix : “ Celui qui tue un homme qui
lui-même n’a pas tué ou qui n’a pas commis de forfaiture, est considéré comme
s’il avait tué tous les hommes ” (Co. 5, 32). Cela aurait été
fort bien, s’il n’y avait pas l’incise qui relativise la force du verset.
N’importe qui peut être accusé de forfaiture ! Un exemple, celui du
Pakistan où une loi enjoint de condamner à mort quiconque est accusé, à tort ou
à raison, par un musulman qui ne saurait mentir, d’avoir blasphémé le Prophète,
est assez révélateur !
4. En conséquence, il s’établit
entre les croyants (musulmans) une solidarité très étroite, supranationale.
Avant d’être citoyen d’un pays, le musulman est citoyen de la Umma (le rassemblement des croyants dans
le giron de la foi). Il n’est vraiment chez lui que dans la Cité de l’islam (Dâr l-Islâm). Inutile de chercher dans
le Coran le mot “ prochain ” (en arabe qarîb), il n’y figure pas. On trouve, en revanche, le mot proche (qurba). “ Les compagnons sont
violents envers les impies, bons et compatissants entre eux ”
(Co. 48, 29). On est donc solidaire de ceux qui sont proches par le
sang, la tribu, l’ethnie, la religion. Nulle part on ne parlera de fraternité
universelle, bien que l’on ne se fasse pas faute de proclamer que tous les
hommes descendent d’un même homme, Adam (Âdam :
fait d’argile).
De ce fait, la cité musulmane aura
pour caractéristique d’être théocratique, patriarcale, pyramidale et holiste, à
l’image du Dieu-Souverain. La conscience de l’appartenance est tellement forte
que le croyant doit se fondre dans la collectivité. Un musulman peut bien avoir
son opinion personnelle sur des problèmes de dogme ou d’interprétation ou
d’intégration ou de civilisation, mais quand il se retrouve avec ses
coreligionnaires, il se doit d’adopter le point de vue et le langage de la
collectivité. Sinon ...
5. D’ailleurs, l’histoire de l’islam
se présente, dès le départ, comme une religion de combat. Mahomet est le
prophète véhément et intraitable de l’unicité, contre le polythéisme. À Médine,
où il se serait rendu en 622, il résolut les problèmes du dénuement et de la
sécurité en recourant aux razzias et aux tueries.
Un des premiers faits qui a
caractérisé son comportement fut celui qui a suivi la bataille de Badr. Avec
l’aide d’Allah et d’un millier d’anges, les Médinois avaient tué quarante-neuf
Mecquois, capturé beaucoup de prisonniers et saisi un énorme butin. Comme on
jetait à ses pieds la tête d’un de ses ennemis, Mahomet s’était écrié :
“ Cela m’est plus agréable que le plus beau chameau de toute
l’Arabie. ”
Par la suite, une série
d’assassinats furent perpétrés contre les ennemis de Mahomet. C’est lui qui
ordonna l’exécution d’Al-Nader, sous prétexte qu’il s’était moqué du Prophète à
La Mecque. Puis ce fut au tour de ‘Oqba. Comme celui-ci protestait du
traitement qui lui était réservé :
“ C’est en raison de ton
inimitié envers Dieu et son Prophète, lui répondit Mahomet.
– Et ma petite fille !, cria
‘Oqba, qui prendra soin d’elle ?
– Les feux de l’enfer !,
s’exclama le prophète.
À cet instant, la victime fut
fendue jusqu’aux pieds. “ Misérable que tu es, poursuivit le
Prophète ! Je remercie le Seigneur qui l’a tué et ainsi a consolé mes
yeux. ”
Une poétesse, Asma Bint Marwan,
qui avait écrit des vers à l’encontre de cet “ étranger ”, fut
transpercée durant son sommeil sur ordre de Mahomet. Le poète Abu Afak connut
le même sort pour avoir critiqué le Prophète.
La tradition a gardé le souvenir
du premier génocide des juifs, ceux de la tribu des Nadir qui furent massacrés
à Khaybar, ceux de la tribu des Banu Qurayza, dont les hommes furent passés au
fil de l’épée, cinq par cinq : “ On les faisait asseoir sur un rang
au bord de la tranchée qui deviendrait leur tombe : on les décapitait et
leur corps roulait dans la fosse ”, les femmes et les enfants vendus en
esclavage(2).
Il existe toute une littérature
sur les exploits militaires du prophète, les Maghâzi, qui décrivent ses hauts faits et ses expéditions
militaires. Or de tels versets du Coran et de tels récits imprègnent la
conscience du croyant. Ils créent une mentalité, une manière d’être, une façon
de voir, de se comporter. Si le terme jihâd
(djihad) a pu avoir par la suite une connotation spirituelle, cela ne fut pas
le cas aux premiers temps de l’islam. Le sens spirituel, en tant qu’effort fait
sur soi-même, ne s’imposa qu’au IXe
siècle, une fois achevée la première expansion islamique.
On trouve chez Bukhâri (Xe siècle) : “ Rien ne saurait
abolir le jihâd, le 6e pilier de
l’islam. ”(3)
Au XIVe siècle, un juriste de Damas,
Ibn Tamiyya (1263-1328), insistera à nouveau sur le sens militaire du djihad
dont il fera le sixième pilier, au même titre que la profession de foi, la
prière, l’aumône, le jeûne et le pèlerinage.
Ibn Taymiyya, qui a exercé et
continue d’exercer sur la mentalité musulmane une influence décisive, ne
faisait que reprendre les enseignements d’Al-Farâbî (870-950), ce philosophe de
l’islam appelé par les musulmans al-mu’allim
th-thânî (le deuxième professeur), après Aristote, dont les oeuvres ont été
traduites en arabe par les chrétiens, à l’Académie du calife Al-Ma’mûn, à
Bagdad(4).
Dans son traité, La Cité Vertueuse, Al-Farâbî impose au
gouverneur vertueux de se ranger du côté de la vertu et de la loi divine. Il
pourra même avoir recours, s’il le faut, à la “ guerre sainte ” ou
djihad, en vue de diffuser le message de l’islam sur l’ensemble de la planète(5).
À l’instar du Prophète, l’islam, dans son histoire, a rendu licite le recours à
la violence et au terrorisme.
C’est à partir du XIe siècle que les mystiques musulmans ont
ajouté au djihad une deuxième signification, non plus belliqueuse, mais
spirituelle. Ainsi compris, celui-ci vise à se débarrasser de “ l’ennemi
intérieur ”, à réformer les moeurs.
Des penseurs islamistes modernes
ont réhabilité l’approche guerrière. Le penseur islamiste Sayyid Qutb
(1906-1966) lui trouve une efficacité nouvelle. Désormais, dans les sociétés
musulmanes, le djihad pourra désigner aussi la lutte à mener contre des
dirigeants musulmans qui, de par leur comportement ou leur politique, agiraient
en contradiction avec la foi. Ces “ apostats ” méritent la mort. Le
djihad contre eux est permis, dans la mesure où il s’agit de préserver le
caractère musulman de la société et d’empêcher la dénaturation religieuse.
L’influence de Qutb s’est
conjuguée avec celle du penseur pakistanais Al-Mawdûdî (1903-1980) pour
influencer durablement les groupes extrémistes qui ont fleuri dans les années
1970. C’est à eux que se rattachent les groupes musulmans violents d’Egypte, la
“ Gamâ’a islâmiyya ”
(associations islamiques), ou des groupes comme le Groupe islamique armé (GIA)
en Algérie. On s’en prendra aux responsables du pouvoir, aux symboles de
l’autorité tels que la police ou les religieux proches des cercles officiels,
et même aux coptes et aux religieux chrétiens, en Égypte et ailleurs, sous
prétexte que rien ne doit ternir ou troubler la pureté ou l’homogénéité de la
société musulmane. L’objectif ultime étant de retrouver, à travers
l’application de la loi islamique, la sharî’a
(charia), le caractère intégralement musulman de la société.
Le chef d’Al-Qaida et ses émules leur ont emboîté le pas. Après les
Soviétiques et les pouvoirs musulmans “ corrompus ”, le djihad a été
étendu à l’Amérique, puis à “ l’Alliance sioniste croisée ”. Khomeyni
n’a-t-il pas déclaré sans ambages :
L’islam impose à tout homme adulte, dans la mesure où
il n’est pas handicapé ou invalide, de se préparer à la conquête des nations,
afin que les commandements de l’islam soient partout obéis ... Ceux qui ne
connaissent rien à l’islam prétendent qu’il met en garde contre la guerre.
Ceux-là sont des sots. L’islam dit : “Tuez tous les incroyants”.
Khomeyni se contente de citer la
Coran et donne une définition pratiquement encyclopédique de la doctrine du
djihad, que le Dictionnaire de l’islam
définit comme une guerre religieuse contre ceux qui ne croient pas à la mission
de Mahomet. “ C’est un devoir religieux, établi dans le Coran et dans les
traditions comme une institution divine, décrété spécialement dans le but de
faire avancer l’islam et d’éloigner le diable des musulmans(6) ”.
Et Erdogan, l’ancien maire
d’Istanbul, qui vient de remporter, au pays de la laïcité tant vantée, une
victoire éclatante à la tête du parti islamiste AK (Justice et développement),
raflant 363 sièges sur un total de 550 au Parlement, avec 34 % des voix, n’avait-il
pas proclamé haut et fort : “ Les minarets sont nos baïonnettes, les
coupoles nos casques et les mosquées nos casernes(7) ” ?
Il est notifié, cependant, que le
djihad nécessite, pour être proclamé, une légitimation juridique de la part des
oulémas (savants) et des fuqahâ’ (juristes). Mais les islamistes
ne se rangent derrière aucune autre autorité que la leur.
Il existe, sans doute, dans le
Coran, des textes qui en appellent à la concorde. Ainsi, il affirme avec
force : “ Ceux qui croient, ceux qui pratiquent le judaïsme, ceux qui
sont chrétiens ou sabéens, ceux qui croient en Dieu et au dernier jour, ceux
sui font le bien : voilà ceux qui trouveront leur récompense auprès de
leur Seigneur. Ils n’éprouveront plus alors aucune crainte, ils ne seront plus
affligés ” (Co. 2, 62). Ce qui n’empêche pas le même Coran, dans
un autre verset, de proscrire toute relation d’amitié avec les juifs et les
chrétiens ” (Co. 5, 51).
Il existe, cela va sans dire, des
individus qui ont fait preuve et font toujours preuve d’humanité, même au péril
de leur vie. Comme le soudanais Mahmoud Taha qui fut pendu en 1985 pour avoir
prôné la contextualisation des dimensions politiques et militaires à la période
de Médine et bien d’autres. De nombreux musulmans se démarqueront des versets
coraniques empreints de violence ! Mais ces mêmes musulmans, lorsqu’ils se
retrouvent dans la communauté, sont rejoints par le discours officiel qu’ils
doivent partager sans conteste, tant est primordiale la dimension communautaire
qui a la priorité sur l’individu !
Et puis, il y a un point
fondamental, qui tient à la notion même de “ descente ” (inzâl) du Coran, c’est qu’il n’y a pas
en islam de hiérarchie de vérités. Tout ce qui est énoncé dans le livre
participe de la même sacralité et a même valeur d’autorité, celle d’une Parole
émanant de Dieu même. Comment une conscience humaine qui entend psalmodier à la
maison, à l’école, à la mosquée, du haut des minarets des versets qui incitent
aussi clairement à la violence, peut-elle sortir indemne ?
Antoine Moussali
(1) Tabari (IXe
siècle), Histoire des nations et des rois,
t. II, éd. Al-kutub al-‘ilmiyya,
Beyrouth, p. 7.
(2) Tor Andrae, Biographie de Mahomet, p. 218. Voir
aussi Ibn Warraq, Pourquoi
je ne suis pas musulman, éditions l’Âge d’homme, Lausanne, 1999,
p. 126-134.
(3) Bukhari, Aç-çahîh,
p. 68-248, trad. Houdas, Maisonneuve, Paris.
(4) Al-Mas’ûdi, Murûj
z-zahab, éd. Le Caire, II, 1958, p. 267.
(5) Al-Farâbi, La Cité vertueuse, trad. François Zabbâl,
Albin Michel, Paris.
(6) Dictionnaire de
l’islam, art. Jihâd,
Bordas, Paris, p. 243 et s.