La Shahâdah islamique primitive

Edouard-M. Gallez
avec des extraits de :
Le messie et son prophète

Tous les islamologues savent que la profession de foi islamique telle que nous la connaissons n’est pas attestée avant le 8e siècle. Celle qui la précédait ne portait la seconde partie de la formulation actuelle : « Muḥammad est le messager de Dieu » (Muḥammad rasûlu Llah). Cette seconde partie de la Shahâdah apparaît au mieux à l’extrême fin du 7e siècle, mais sous la forme d’une troisième partie ajoutée à ce qui était manifestement la profession de foi primitive : « Pas de divinité sinon Dieu, pas d’associé à Lui » (Lâ ilaha illâ Llah, lâ šarîka lahu). Manifestement parce qu’on la connaît par l’épigraphie et qu’elle est même attestée sur des pièces de monnaie islamiques – en Afrique du nord notamment, comme l’a montré une étude du Prof. Michael L. Bates (1995), que celui-ci a récemment mise sur le web.

La question qui se pose est : à quoi s’opposait une telle Šahâdah primitive dont chacune des deux parties commence par une négation ? Négation de quoi ?

Pour affirmer Dieu, ne suffit-il pas de dire qu’Il est simple et un (en Lui-Même) – et créateur ? Si l’on dit qu’Il est unique, face à qui est-Il dit tel si les autres Dieux n’existent pas ? Car, précisément, Il ne souffre aucune comparaison avec les divinités-idoles qui, elles, ont toujours une histoire complexe et multiple (imaginée par les hommes). Dire qu’Il est unique est inutile ou même nuisible : c’est Le placer au rang d’idoles concurrentes, en vue de les contester, alors qu’elles ne sont rien comme la Bible le dit déjà. Ou alors, le contexte de l’affirmation de l’unicité divine est tout autre que celui des paganismes antiques – ce qui est plus manifeste encore quand on regarde la seconde négation : « pas d’associé à Lui ». Qui est accusé d’associer à Dieu ?

Les cultes païens ne pouvaient précisément pas « associer à Dieu » puisqu’ils n’avaient pas conscience d’un Dieu créateur Auquel « associer ». En revanche, ce reproche se trouve bien avant l’islam dans la polémique dirigée contre la foi chrétienne, comme en témoignent divers écrits du judaïsme rabbinique – et ensuite dans le Coran –: les chrétiens sont accusés d’être des associateurs, d’associer à Dieu ce qui n’est pas Dieu à savoir leur Seigneur et l’Esprit Saint. S’agirait-il d’un malentendu ? Les chrétiens ne sont évidemment pas trithéistes (ils n’adorent pas trois dieux) ; pour eux, Dieu est Un et ils disent simplement qu’une Vie existe en Dieu, et que cette Vie a trois pôles. Cette Vie, le Créateur a voulu y faire participer le sommet de Ses créatures – les êtres humains –: de là les missions respectives de la Parole incarnée et de l’Esprit qui relie. De lui-même, l’homme ne peut pas être en relation avec le Créateur. C’est cela qui a été caricaturé en reproche de trithéisme et dans l’accusation de faire enfanter par Dieu un enfant, qu’on retrouve tous deux dans le Coran 1.

Parallèlement à ces données, il faut se demander comment la polémique de la šahâdah islamique primitive pourrait viser un paganisme qui se serait mystérieusement maintenu à La Mecque durant six siècles, loin de toute influence juive ou chrétienne, alors que la ville est supposée être un centre commercial très important (donc un lieu de passage). Il apparaît donc que l’analyse documentaire tout comme le point de vue logique orientent dans une direction autre, celle de la polémique antichrétienne.

Il reste une question mineure : la šahâdah primitive était-elle bilitère (c’est-à-dire à deux parties) ou trilitère – mais commençant de la même manière : « J’atteste qu’il n’y a pas de divinité sinon Dieu, ni d’associé à Lui, et que … (voir ci-après) » ? Il ne faut cependant pas exclure ces deux formules aient co-existé.

Voici des extraits du messie et son prophète (tome I, 2005, p. 484-490) qui présentent les principales données relatives à ces questions. Les numéros des paragraphes ont été conservés et les mots en arabe ou en grec ont été translittérés.

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Dans la littérature rabbinique et également dans le Memar Marqab des Samaritains de Samarie, on retrouve ces formules polémiques ; ce qui est visé, c’est la foi chrétienne à laquelle il est reproché "d’associer" au Dieu unique. Un tel reproche consiste en fait à la présenter comme un néo-paganisme faisant du Christ un "deuxième Dieu", et de l’Esprit Saint un "troisième Dieu" – ces deux "Dieux" supplémentaires étant donc associés à Dieu.

Ce thème anti-trinitaire se retrouve également dans les Homélies pseudoclémentines, qui constituent le texte le plus important que l’on ait de la mouvance judéognostique au 2e siècle. L’une des manières dont la foi chrétienne est caricaturée sous la forme "d’associationisme" mérite d’être signalée : en 16,15-16, le texte fait dire à Jésus, selon Pierre, qu’il n’existe d’autre Dieu que le Créateur et que « fils de Dieu » est une simple appellation. Or, un tel procédé consistant à faire nier par Jésus la foi chrétienne trinitaire se retrouve tel quel, quatre siècles plus tard, dans le Coran (s.4,171 voir 2.6.2.3). Et ce qui est plus surprenant encore, c’est de lire dans les Homélies une formule qui n’est autre que la première partie de l’actuelle šahâdah musulmane et qui, comme pour cette dernière, est précédée par l’introduction : “ Je témoigne 2 de ce que... 
    Dieu est
un et il n’y a pas de dieu excepté Lui” 3.

Cette formule se lit quasiment telle quelle dans le Coran, par exemple en s.6,102après un verset dirigé contre la foi chrétienne, ce qui ne surprendra guère –:
    “Il n’y a pas de dieu sinon Lui (
lâ ilâha illâ Huwa)”.
[…]

Ceci éclaire sur ce à quoi s’opposait le complément apporté par les chrétiens de Syrie à l’affirmation de l’unité de Dieu (kai o Khristos et le Christ [est Dieu] aussi) : la formule ancienne et simple de Eís Theos gravée sur les linteaux était devenue trop ambiguë. En effet, il fallait démarquer l’expression de la foi en Dieu Un, de l’affirmation polémique et antichrétienne de son unicité (Il n’y a de divinité que Dieu). Avec l’adjonction de “et le Christ aussiou de “et le Christ est Dieu, toute ambiguïté disparaissait – un tel souci est toujours actuel 4.

Des inscriptions de ce genre, le P. Jullien en avait vues en Syrie plusieurs années avant Peterson ; il en a laissé ces descriptions :

Entre Alep, Antioche et Hamah... s’élèvent des ruines sans nombre... Le voyageur étonné s’y trouve au milieu d’une civilisation détruite... La plupart de ces maisons portent le monogramme du Christ gravé sur la façade, au-dessus de l’entrée principale.. Au-dessous du monogramme sacré se lit souvent une pieuse devise, quelquefois tirée des Livres Saints et toujours en grec. Le propriétaire d’une maison à El-Barah écrit sur sa porte : "Le Christ triomphe toujours" (Khristos aei nika). Un autre, à Roueilha, grave au linteau de sa porte une profession de foi à l’adresse des païens et des hérétiques du temps : "Il n’est qu’un seul Dieu et le Christ est Dieu" (Eis Theos kai Khristos Theos)” 5.

Cette dernière formule bâtie en symétrie – Dieu est Un et le Christ est Dieu – est tout à fait remarquable. Dans sa concision et sa structure, elle semble répondre à une formule double, dans le genre des deux parties de la šahâdah islamique. De celle-ci, nous n’avons encore rencontré que la première partie ; la seconde mentionne Muḥammad. Mais primitivement, était-ce ce que cette seconde partie mentionnait ?
[…]
S’il existait une
šahâdah musulmane primitive, elle n’est pas celle d’aujourd’hui mais celle qui a été mise en lumière assez récemment, en particulier par l’étude de Solange Ory sur les premières épigraphies arabes non officielles 6 (nous verrons plus loin une autre source) ; en voici la formulation la plus probable :
   “Il n’y a de divinité que Dieu,
pas d’associé à Lui(Lâ ilaha illâ Llah, lâ šarîka lahu).
[…]

[Dans les attestations de la šahâdah islamique primitive, la] seconde partie est inhabituelle : il y est seulement question de polémique anti-trinitaire. De fait, Solange Ory a montré qu’avant 735, les épigraphies "populaires" (épitaphe, graffito ou autre) ne portent jamais la šahâdah avec la formule : Muḥammad est le Messager [rasûl] de Dieuni même avec une formule équivalente –; on trouve au mieux quelques évocations du nom de Muḥammad avec parfois le titre de rasûl. Et ce qu’on trouve en fait de šahâdah est orienté contre les "associateurs". Dans les inscriptions officielles, la šahâdah actuelle se lit à peine plus tôt comme on va le voir, vers la fin du 7e siècle.
[…]

Ce qui nous intéresse ici, c’est le fait que la réception du prophétisme de Muḥammad ne passa pas immédiatement en milieu populaire. En toute logique, il fallait au moins le temps qu’une génération complète disparaisse, soit 40 ans 7. C’est justement le temps qui sépare les premières mentions du "Muḥammad rasûl" sur des monnaies des opposants au Calife, de l’estimation donnée par Solange Ory. Dans les milieux officiels également, le moment où Abd al-Malik récupère la référence au prophétisme de Muḥammad semble être distant de celui où ce prophétisme est reçu dans des inscriptions officielles hors de Damas, ou, en tout cas, le temps joue sur la manière dont ce prophétisme a été reçu : dans sa nouvelle formulation, la šahâdah ne paraît pas s’être diffusée sans résistances.

Car la formulation nouvelle (portant : Muḥammad est le Messager de Dieu) était supposée remplacer l’ancienne (portant : Pas d’associé à Dieu). Certains semblent l’avoir accepté de mauvaise grâce – c’est la première explication qui vient à l’esprit devant une šahâdah trilitère qui combine la formule de šahâdah primitive à celle d’aujourd’hui :
    Il n’y a de divinité que Dieu, Lui, l’Unique (
Lâ ilaha illâ Llah wad-hu)
    [et] il n’y a pas d’associé à Lui (
lâ šarîka la-hu)
    [et] Muḥammad est le messager de Dieu (
Muḥammad rasûlu Llah)

Justement, une telle šahâdah trilitère est bien attestée par deux inscriptions officielles :
• elle est inscrite par deux fois et exclusivement sous cette forme sur le pourtour du Dôme du Roc à Jérusalem, ce qui la date là d’autour de 695 (
les inscriptions de ce pourtour seront étudiées en 3.1.4.1.1), et
• celle que l’on a découverte récemment à Bet Shean et qui est encore plus intéressante car elle est beaucoup plus tardive : il s’agit d’une mosaïque en deux parties 
8, datée explicitement de l’année 738-739, et réalisée sous la responsabilité de l’autorité musulmane du lieu.

En d’autres mots, dans la première partie du 8e siècle, la šahâdah actuelle ne s’est pas encore imposée, et cela même dans des inscriptions tout à fait officielles.

Analysons l’aspect trilitère. La formule : “Muḥammad est le messager de Dieu apparaît à la troisième place ; elle vient en plus des deux premiers membres de la profession de foi. C’est-à-dire que cette šahâdah trilitère témoigne du passage progressif de l’ancienne šahâdah (en deux parties) à la nouvelle (en deux parties aussi).
[…]

[…]
      
Par ailleurs, on peut considérer que le passage est plus aisé d’une "profession de foi" trilitère formulée ainsi :
    “Il n’y a de divinité que Dieu ; il n’y a pas d’associé à Lui ;
Yšw est le Messie de Dieu”,
à celle également trilitère de Beth Shean :
    “Il n’y a de divinité que Dieu… ; il n’y a pas d’associé à Lui ; Muḥammad est le messager de Dieu”
qu’à partir d’une formulation réduite aux deux seules premières parties. Mais il faudrait savoir ce qu’avait en tête l’autorité musulmane locale en 738-739 : faisait-elle de la résistance face aux nouveautés venues de Damas, ou avait-elle en mémoire une formule trilitère, ou encore les deux ensemble ?

Ce point devra être précisé dans l’avenir, mais l’hypothèse d’une "profession de foi" judéonazaréenne trilitère mérite d’être considérée. En ce qui concerne celle des Arabes gagnés au judéonazaréisme, il est très vraisemblable que la formule à deux parties ait toujours été la seule : “Il n’y a de divinité que Dieu ; pas d’associé à Lui, d’une part parce qu’elle s’opposait directement à la foi chrétienne des Arabes qu’il s’agissait de convaincre, et d’autre part parce que les Arabes n’étaient pas concernés directement par les démêlés avec les juifs rabbanites. De plus, la formulation binaire est celle qui convient à la langue et à l’esprit arabes.
[…]

La šahâdah musulmane s’accompagnait d’une reformulation de la dialectique. Remarquons d’abord que l’affirmation du prophétisme de Muḥammad rendait inutile la deuxième partie de la šahâdah telle qu’on la voit encore sur l’inscription de Bet Shean : “pas d’associé à Lui. Tout est dit en deux phrases : "Il n’y a de divinité que Dieu, Muḥammad est le Messager de Dieu", à la fois l’opposition à la foi chrétienne et celle envers les rabbanites – qui, s’ils peuvent accepter la première partie de la profession, rejettent l’idée d’un prophète autre que celui qui doit précéder le Messie, de surcroît s’il est arabe.
[…]

En conclusion [de la section 2.6] il apparaît que la biographie habituelle de Muḥammad mérite d’être totalement reconsidérée, ce qui sera fait dans la 3e Partie. Comme l’a écrit Alfred-Louis de Prémare :

Ceux-ci [les biographes musulmans], pour une large part, bâtirent cette biographie en vue d’expliquer différents passages du Coran. Il est difficile de la prendre en compte aujourd’hui” 9.

Fin des extraits

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1Voir par exemple sourate 2:116 : “Et ils ont dit : Dieu s’est donné un enfant” ! Gloire à Lui ! Non !” ; 4:171b : “Il est trop glorieux pour avoir un enfant” ; etc. Notons que le Coran utilise systématiquement le terme walad (enfant-enfanté) à la place de celui de ibn (fils au sens large) qu’emploient les chrétiens. Voir aussi 4:171b et 5:116 concernant l’accusation explicite de trithéisme.

2La formule : “ Je témoigne de ce que...” formera en effet l’introduction de la šahâdah musulmane.

Elle est très courante, précisent Crone et Cook, dans les textes samaritains pré-islamiques. Comme en Islam, elle est considérée comme un témoignage”.

Une contamination après-coup de ces nombreux textes "samaritains" par une influence musulmane est très improbable (Patricia CRONE & Michael COOK, Hagarism. The Making of the Islamic World, 1977, p.170-171 / renvoi à Ben-Hayyim, The Literary and Oral Tradition of Hebrew and Aramaïc amongst the Samaritans, vol.iii, 2, Jerusalem, 1967).

Notons que la qualification de "littérature samaritaine" est trop large ; elle devrait être précisée.

3“Eis estin o Theos kai plên autou ouk estin Theos”, Hom. pseudoclém., 16, 7.9 : cette šahâdah est mise dans la bouche de Pierre ; les apologistes chrétiens accusant la gnose d’avoir Simon le Magicien comme père, celle-ci réplique ici en faisant nier la foi apostolique par Pierre et en attribuant à Simon les positions pauliniennes.

4Les chrétiens moyen-orientaux ajoutent toujours à la formule du signe de croix la précision Dieu Un, afin de répondre aux accusations musulmanes d’associer à Dieu une créature autre que Dieu.

5Jullien M., Sinaï et Syrie, Lille, DDB, 1893, p.215-216.

6Cette étude, trop peu connue, porte essentiellement sur des graffiti : Ory Solange, Aspects religieux des textes épigraphiques du début de l’Islam in REMMM, Aix-en-Provence, n° 58, Edisud, 1990 /4, p.32.

7Un même phénomène de réception à retardement se manifestera lors de chaque développement ultérieur du récit de la "Révélation", de même qu’à toute nouvelle modification du Coran (voir 3.2.2.3).

8Cette mosaïque provient des fouilles réalisées à Bet Shean en Israël, en 1996-1997. Cf. Khamis Elias, Two wall mosaic inscriptions from the Ummayad market place in Bet Shean/ Baysân, in Bulletin of the School of Oriental and African Studies, Univ. of London, Cambridge Univ. Press, vol.64 /2, 2001, p.159-163.

9Prémare A.-L. de, Les fondations de l’Islam. Entre écriture et histoire, Paris, Seuil, 2002, p.10.