Les premiers Corans connus : si vieux que cela ?
pages 67-69 extraites d’un article de Guillaume Dye :

Pourquoi et comment se fait un texte canonique : quelques réflexions sur l’histoire du Coran,

in G. Dye, A. Van Rompaey & C. Brouwer (Eds.), Hérésies : une construction d’identités religieuses (pp. 55-104), Bruxelles, Ed. de l’Université de Bruxelles (Problèmes d’histoire des religions), 2015

Behnam Sadeghi a ainsi fait procéder à une datation au C14 d’un palimpseste de Ṣan‘ā’ (généralement cité sous le nom DAM 01-27.1, mais que Sadeghi nomme, inexplicablement, « Ṣan‘ā’1 »). Selon ses résultats, les probabilités pour que le parchemin appartienne à la période entre 614 et 656 sont de 68% ; elles sont de 95% pour la période entre 578 et 669 ; par ailleurs, les probabilités pour que le parchemin soit antérieur à 671 sont de 99%, elles sont de 91,8% pour la date de 655 ; de 75,1% pour 645, et de 56,2% pour 635 (la probabilité devient inférieure à 50% vers 632) 33.

La scriptio inferior ne représente pas le texte de la Vulgate ‘uṯmānienne (contrairement à la scriptio superior) : il y a quelques différences dans l’usage des personnes grammaticales, de certains suffixes, de quelques expressions, et dans l’ordre des sourates. Néanmoins, elle présente une version reconnaissable du texte coranique que nous pouvons lire aujourd’hui. Si ces chiffres étaient fiables, ils conforteraient la version traditionnelle, puisque l’on aurait la preuve qu’au plus tard dans les années 660, une partie notable du rasm avait atteint une forme proche du Coran actuel. D’autres datations au C14 semblent conforter cette thèse 34.

On pourrait penser que l’affaire est entendue – mais les choses sont en fait plus compliquées. En effet, si la datation au radiocarbone est un outil précieux (il ne s’agit nullement de rejeter les méthodes scientifiques, qui sont très utiles), il n’en reste pas moins qu’elle rencontre à l’heure actuelle de redoutables problèmes lorsqu’il s’agit de dater les manuscrits coraniques. Une trop grande confiance dans les datations au C14 paraît donc peu raisonnable 35.

Deux exemples (nullement exhaustifs) suffiront à le montrer 36. Le premier concerne le « Coran de la nourrice ». On sait que ce manuscrit, conservé à la mosquée de Kairouan, a été copié en 1020. Or l’analyse au C14 donne une date située, avec une probabilité de 95%, entre 871 et 986, les dates les plus probables, dans l’ordre décroissant, étant 937, 895 et 785 (sic). L’écart entre le date la plus haute (986) et la date connue n’est que de trente-quatre ans, ce qui semble encourageant – mais un tel intervalle, s’il s’agissait de déterminer si un manuscrit date de l’époque sufyanide ou marwanide, serait rédhibitoire. Quant à la date jugée la plus probable (937), elle est antérieure de quatre-vingt-trois ans à celle de la copie du manuscrit.

Autre exemple : deux autres folios du manuscrit étudié par Sadeghi ont été datés, pour l’un, entre 543 et 643, et pour l’autre, entre 433 et 599 – ce qui pose un sérieux problème 37. Je ne chercherai pas à expliquer ces anomalies (problèmes de calibration, contamination à date ancienne, par exemple à partir d’une encre à base de carbone ?), mais la conséquence est que les datations au radiocarbone des manuscrits coraniques anciens doivent être prises avec précaution, même quand elles ne donnent pas des résultats aberrants. Il est ainsi très possible que la scriptio inferior du DAM 01-27.1 date de la période marwanide 38.

La paléographie

Une autre méthode de datation repose sur les données paléographiques. François Déroche en est certainement l’avocat le plus résolu, même s’il fait preuve de beaucoup de prudence 39. Or il convient de reconnaître l’intérêt, mais aussi les limites de cette approche. Ainsi, sur la datation du codex Parisino-petropolitanus : Déroche le situe dans le dernier quart du VIIe siècle 40, ajoutant qu’il est la copie d’un exemplar – forcément antérieur (mais de combien de temps ?) –, mais les arguments sur lesquels il se fonde me semblent très ténus 41. Une datation dans le premier quart du VIIIe siècle apparaît en effet au moins aussi pertinente, sinon plus.

Deux éléments vont en ce sens. D’une part, l’argument le plus décisif avancé par Déroche – le texte du codex Parisino-petropolitanus n’aurait pas été affecté par les initiatives prises lors de la réforme d’al-Ḥaǧǧāǧ, que l’on situe généralement (à tort ou à raison) en 703-704 – n’est guère probant, non seulement pour les raisons indiquées dans la note précédente, mais aussi parce que le contenu exact de la réforme d’al-Ḥaǧǧāǧ reste plus obscur (et plus important) que ce que la tradition musulmane sunnite nous en dit 42. D’autre part, le format du manuscrit semble indiquer qu’il s’agissait d’un grand exemplaire destiné aux mosquées, et un contexte postérieur à la réforme lancée par ‘Abd al-Malik et al-Ḥaǧǧāǧ conviendrait mieux, puisque l’une des innovations d’al-Ḥaǧǧāǧ a consisté à introduire la récitation du Coran dans les mosquées, sur la base du codex 43. Cette innovation rencontra une certaine opposition. On peut donc se demander si, parmi les fragments les plus anciens en style ḥiǧāzī, nous avons des témoins directs du Coran qui soient antérieurs au codex ḥaǧǧāǧien.

Certains savants, comme Jan van Reeth, sont d’avis qu’une réponse négative est de mise, jusqu’à preuve décisive du contraire 44. Je serais tenté de dire que si l’existence de témoins manuscrits pré-marwanides ne peut être exclue (la datation de certains fragments reste très conjecturale 45),). elle n’est en tout cas, à l’heure actuelle, absolument pas prouvée, contrairement à ce qui reste trop souvent affirmé. Dans le meilleur des cas, nous n’aurions de toute façon qu’un nombre extrêmement restreint de fragments coraniques pré-marwanides.

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33 B. Sadeghi et U. Bergmann, « The Codex of a Companion of the Prophet and the Qur’ān of the Prophet », Arabica, 57/4, 2010, p. 348, 353 [343-436]. Le C14 donne la date à laquelle est mort l’animal dont la peau a été utilisée pour confectionner le parchemin. Par défaut, on admet que l’intervalle entre la mise à mort de la bête et la copie du manuscrit ne peut pas être très longue (quelques mois ou quelques années).

34 Cf. http://www.islamic-awareness.org/Quran/Text/Mss/radio.html, qu’on lira plus pour les références fournies que pour l’analyse des données. Une annonce récente (21 juillet 2014) fait état d’une nouvelle datation au C14 de fragments coraniques aujourd’hui conservés à la bibliothèque de l’Université de Leyde (http://www.news.leiden.edu/news-2014/oldest-koran-fragments.html). La paléographie suggère une date entre 770 et 830, mais, selon la datation au C14, ces fragments devraient être situés entre 650 et 715, 652 apparaissant même comme la date plus probable (mais – ce que l’article ne mentionne pas – la date 747, bien qu’en principe moins plausible, n’est pas exclue). Discordance similaire (qu’il conviendrait de prendre au sérieux) entre la paléographie et le radiocarbone dans le cas du manuscrit de Tübingen (MA VI 165), situé entre 649 et 675 par le C14, et qui semble plutôt dater du milieu du VIIIe siècle selon la paléographie

35 Sur les précautions et conditions nécessaires dans l’utilisation des résultats des datations au C14, cf. R. E. Taylor, Radiocarbon Dating. An Archaeological Perspective, Orlando, Academic Press, 1987, p. 15-38, 105-146. Il apparaît que les conditions qui légitimeraient une confiance extrême dans les datations au radiocarbone ne sont pas réunies, à l’heure actuelle, pour les manuscrits coraniques anciens.

36 F. Déroche, Qur’ans of the Ummayads. A First Overview, Leyde, Brill, 2014, p. 11-14.

37 On comprend donc mal pourquoi Sinai écrit : « Since Déroche does not supply further details [GD : il en donne pourtant], it seems preferable on the time being to rely on Sadeghi and Bergmann’s results, although further testing is probably called for » (« Part I », loc. cit., p. 276, n. 21). Si la datation au C14 avait ici la fiabilité espérée, la solution la plus logique serait de situer ce manuscrit entre 578 et 599, seule période commune aux trois datations. C’est évidemment absurde, et le fait que la datation de Sadeghi et Bergmann apparaisse moins aberrante que les autres ne signifie pas qu’elle soit juste (d’autres analyses récentes donnent 595-658, 566-657 et 430-611 : le problème reste donc entier). Elle n’est donc pas un acquis sur lequel on peut fonder l’histoire de la transmission manuscrite du Coran lors du premier siècle de l’hégire.

38 La scriptio inferior connaît en effet des points diacritiques, des marqueurs de versets et des ornements séparant les sourates qui sont contemporains du texte principal, puisqu’ils sont de la même encre (B. Sadeghi et U. Bergmann, loc. cit., p. 348).

39 F. Déroche , op. cit., p. 7-10.

40 F. Déroche, La transmission écrite du Coran dans les débuts de l’islam. Le codex Parisino-petropolitanus, Leyde, Brill, 2009, p. 157-158.

41 Comme il reconnaît lui-même. Ainsi : « Le fait que la copie ait été réalisée à partir d’un exemplar ne permet pas non plus de mieux définir la date à laquelle elle aurait eu lieu » (Ibid., p. 157),
ou : « Il ne faut bien sûr pas exclure que le manuscrit soit légèrement postérieur à cette date : la mise en œuvre d’une réforme pouvait
demander quelque temps. Il faut également tenir compte des courants conservateurs qui, restés actifs au sein de la communauté musulmane de l’époque et notamment dans le domaine de la copie du texte révélé, ont pu maintenir des traditions spécifiques » (Ibid., p. 157, n. 157).

42 Sur les sources musulmanes, cf. O. Hamdan, op. cit. ; ibid ., « The Second Maṣāḥif Project : A Step towards the Canonization of the Qur’anic Text », in A. Neuwirth , N. Sinai et M. Marx (éd.), The Qur’ān in Context. Historical and Literary Investigations into the Qur’ānic Milieu, Leyde, Brill, 2010, p. 795-835.

43 Al-Samhūdī, op. cit., II, p. 667.

44 J. M. F. van Reeth , « Les fardes de la révélation. Une hypothèse sur la forme du Coran original », in C. Canniyer et A. Tourovets (éd.), Mélanges d’orientalisme offerts à Janine et Jean Ch. Balty, Acta Orientalia Belgica, 27, 2014, p. 152.

45 Cf. le palimpseste Lewis-Mingana, sur lequel on peut lire A. Fedeli , « The Digitization project of the Qur’anic Palimpsest, MS Cambridge University Library Or. 1287, and the Verification of the Mingana-Lewis Edition : Where is Salām ? », Journal of Islamic Manuscripts, 2/1, 2011, p. 100-117, et A. George , « Le palimpseste Mewis-Mingana de Cambridge, témoin ancien de l’histoire du Coran », Comptes Rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2011/1, p. 377-429.
Les fragments coraniques de la scriptio inferior se divisent en dix-sept fragments coraniques d’un ou plusieurs manuscrits de petite taille, et sept fragments d’un coran plus grand. Selon George, les « grands feuillets coraniques » pourraient appartenir à une période assez ancienne du corpus en style ḥiǧāzī (loc. cit., p. 396-405). Cela reste toutefois hypothétique : Alba Fedeli, qui est chargée de l’édition du palimpseste, est ainsi partisane d’une date moins haute (communication personnelle).