Kenneth E. Bailey
La tradition orale informelle et
codifiée
et les évangiles synoptiques
Traduction par Micheline Doutres
Themelios 20-2 (Janvier 1995),
p. 4-11
Le
professeur Bailey est un ancien délégué de l’Eglise Episcopalienne à Jérusalem et
dans le Moyen-Orient (Chypre), il a fait de la recherche concernant les études
moyen-orientales du Nouveau Testament (Jérusalem). Il a une large expérience de
la vie au Moyen Orient qui lui a servi à examiner les traditions sous-jacentes
aux évangiles synoptiques. Cet article a d’abord été publié dans le Asia
Journal of Theology 5 (1991), pp. 34-54.
Pour interpréter le Nouveau Testament on ne peut éviter au
préalable de s’intéresser quelque peu à la tradition orale qui sous-tend les
évangiles synoptiques. La pédagogie des écoles rabbiniques était une méthode
officielle bien connue pour transmettre la tradition et sa méthodologie se
reflète dans la littérature rabbinique. Dans les écrits de la période concernée
il n’y a aucune mention d’une quelconque alternative. La raison en est que
anthropologiquement parlant, ce que "tout le monde sait" on n’a pas
besoin de l’écrire; ça fonctionne d’une manière inconsciente. Etant donnée
cette réalité, le chercheur occidental moderne peut postuler la transmission de
la tradition des écoles rabbiniques ou projeter quelque autre méthode de
transmission de la tradition modélisée d’après l’expérience héritée de sa
propre culture occidentale ou selon son imagination : dans ce dernier cas
ce sont les modèles de la culture occidentale et ses attitudes mentales qui
seront souvent surimposées au monde culturel moyen-oriental. S’ajoute à cela
une bonne dose de subjectivité vue par l’auteur du présent article qui a passé
plus de 30 ans au Moyen-Orient et qui enseignait dans une langue sémitique.
Les théories occidentales sur la tradition orale impliquent
parfois de la part de paysans du Moyen-Orient une gymnastique mentale
incroyable. Nous sommes convaincus que notre monde culturel moyen-oriental
fournit une alternative concrète à ces modèles occidentaux. En fait, il existe
des sources uniques pour la recherche néotestamentaire dans le contexte
moyen-oriental et ce sous deux formes : manuscrite et orale. Quant aux
sources manuscrites, de nombreux textes arabes inconnus, et quelques textes
syriaques et coptes, des trésors pour l’exégèse chrétienne restent encore à
découvrir. Mais qu’entendons-nous par sources orales ?
Au cours de l’été 1983 le Professeur Helga de la section
d’Archéologie de l’université américaine de Beyrouth a conduit les fouilles de
l’ancien tell de Busra-al-sham dans le district de Howran au sud de la Syrie.
Les fouilles étaient concentrées sur l’âge du bronze moyen (1800–1700 av.
J.C.). Au fur et à mesure qu’on creusait, le Pr. Sedan découvrit des
configurations dans la façon de construire qui lui furent incompréhensibles.
Devant sa frustration les ouvriers du village emmenèrent les archéologues à
l’autre bout du village moderne pour leur faire observer les techniques de
construction spéciale de leur village et de la région. Comme ils appartenaient
à la section d’Archéologie de Beyrouth avec ses 115 ans d’expérience au Moyen
Orient, ils étaient préparés intellectuellement et émotionnellement à trouver
les réponses aux énigmes que leur posaient ces fouilles avec les méthodes de
construction de l’âge du bronze, en ayant sous les yeux celles dont avaient
hérité les villageois actuels, suivant l’ancienne tradition. En fait, cela
s’est passé ainsi : ils ont assisté à la construction d’une maison par les
villageois modernes, et les données sur l’âge du bronze sont devenues faciles à
interpréter.
Passons de l’archéologie à la critique des textes. Dans les
années 70, à Beyrouth j’ai eu le privilège d’enseigner la critique textuelle à
une classe d’étudiants du Moyen Orient. J’ai abordé le sujet en répertoriant le
genre d’erreurs qui s’étaient glissées dans le texte du N. T. Pendant la
discussion, un de mes élèves, un étudiant irakien brillant, dit
tranquillement : "Vous n’avez pas évoqué mon principal problème."
C’est alors que nous avons appris que l’étudiant Mr Youssef Matti avait été
moine 10 ans au monastère syriaque orthodoxe de Mar Matta, dans le nord de
l’Irak, dont sept ans passé au scriptorium à copier des manuscrits. Son
principal problème nous dit-il c’était les mouches ! Des taches de
mouche ? Non. Les mouches buvaient l’encre avant que la page sèche.
C’était les moines qui fabriquaient leur encre selon une vieille recette. Il
leur fallait six mois et le résultat était plutôt épais. Les mouches buvaient les
lettres en partie avant que l’encre ait eu le temps de sécher sur un papier
lisse, non poreux. En syriaque le pluriel s’exprime par des points. Youssef
nous raconta qu’après avoir soigneusement terminé sa page, et l’avoir mise à
sécher au soleil, au retour il trouvait tous ses pluriels changés en
singuliers, à cause des mouches qui avaient bu l’encre.
Les révélations reçues dans cette classe particulière m’ont
amené à réfléchir à un certain nombre de réalités mises en évidence.
L’ex-scribe n’était pas un critique des textes expérimenté. Pendant le cours il
a trouvé valables la plupart des textes qui lui furent présentés. Il corrigeait
toujours l’exemplaire au plan grammatical, avouait-il. Il n’avait rien à
ajouter aux nombreux aspects techniques de la science occidentale de la
critique textuelle. Par contre il avait à offrir la réalité authentique et
irréfutable de sa propre expérience et c’était là une contribution intéressante
à la discussion du sujet. En fait, grâce à Mr Matti, nous avons approfondi
notre compréhension d’une forme classique de conservation de la tradition qui a
pu se garder intacte jusqu’à nos jours.
Le sujet de cette communication c’est la tradition orale du
Moyen Orient et les évangiles synoptiques. Sur bien des points Mr Matti a la
même position que l’auteur de ces pages en ce qui concerne le sujet qui nous
intéresse. Il n’est donc pas dans notre intention de faire le tour de toute la
littérature secondaire sur la question de la tradition orale du Moyen Orient.
Plutôt, ainsi que Youssef Matti, nous préférons présenter la réalité concrète
de notre propre expérience, le long de plus de trois décades de vie et d’études
au Moyen Orient parmi les communautés très anciennes qui ont préservé oralement
tout ce qui a pour elle de l’importance. La réalité que nous avons touchée et
que nous tenterons d’analyser ici, nous allons l’appeler "tradition orale
informelle codifiée". Ces quelques pages ont pour but de présenter
brièvement la position de la critique des formes de l’école de Bultmann, que nous
appelleront tradition orale informelle non codifiée. Ensuite nous nous
intéresserons aux travaux de l’école scandinave de Riesenfeld et Gerhardsson
que nous pouvons présenter sous le titre de tradition orale formelle codifiée,
C.H. Dodd représentant pour nous la position intermédiaire. Ma propre
expérience m’a fait découvrir une méthodologie particulière, qui est appliquée
par les habitants d’un village traditionnel du Moyen Orient et où nous
discernons justement un cadre pour ce point de vue intermédiaire. Nous espérons
que ces ouvertures pourront offrir un modèle plus clair à prendre en compte
pour des études ultérieures concernant la tradition orale à l’amont des
évangiles synoptiques[1].
C’est peut être dans sa monographie : "Jésus et
la Parole" que le point de vue bultmannien de la tradition synoptique
se présente avec la plus grande concision quand il écrit : "En fait je
suis persuadé que nous ne pouvons presque rien savoir sur la vie et la
personnalité de Jésus, étant donné que les sources chrétiennes ne montrent
aucun intérêt pour l’une ou l’autre, sans compter qu’elles sont fragmentaires
et souvent légendaires, et que toutes les autres sources concernant Jésus sont
inexistantes"[2].
De plus l’auteur sent que, dans l’ensemble, on peut distinguer les différentes
couches de la tradition[3], de même que
dans la couche la plus ancienne des matériaux palestiniens araméens on peut
rejeter une bonne partie qui n’est que secondaire[4]. Il lui semble
très important d’examiner cet ensemble d’idées de la couche la plus ancienne de
la tradition synoptique. Il écrit : "Ce que les sources nous
présentent, c’est avant tout le message de la première communauté chrétienne
que l’Eglise dans sa plus grande partie a librement attribué à Jésus"[5].
Les présupposés de ce point de vue sur la transmission de la
tradition (avec ses nombreuses variantes) appelons-les : tradition orale informelle
non codifiée. Bultmann ne nie pas qu’il existe une tradition qui vient
directement de Jésus, mais il affirme que, pour la plus grande partie, elle
s’est éteinte. Il pense que la communauté n’a pas cherché, par manque d’intérêt
à préserver ou à contrôler les règles de transmission de cette tradition.
Encore mieux : la tradition est toujours ouverte à de nouvelles créations
communautaires, qui seront très vite attribuées au fondateur de la communauté.
On dira qu’elle est informelle dans le sens où il n’y a aucun maître ni
disciple identifiable et aucune structure à l’intérieure de laquelle le
matériau se transmet d’une personne à l’autre. Tout est fluide et plastique,
ouvert à de nouveaux ajouts et à de nouvelles formes.
Cette façon de voir nous montre un ensemble d’idées issues de
Palestine, d’idées synthétisées par la communauté à partir de sources variées
et selon ses besoins. Cependant ce point de vue n’est pas le seul en débat.
L’école scandinave de Riesenfeld et Gerhardsson apporte un
point de vue fortement contrasté par rapport à la critique des formes dans un
essai initial : "la tradition évangélique à ses débuts".
"Riesenfeld prétend que le ‘Sitz im Leben’ de la tradition
évangélique ce n’est pas la prédication"[6], ce n’est pas
non plus l’instruction communautaire de l’église primitive[7], "elle
trouve plutôt sa source dans la personne de Jésus. Il écrit : "Les
paroles et les actes de Jésus sont une parole sainte, comparable à celle
de l’Ancien Testament, et c’est à des personnes particulières que la
transmission de ces précieux matériaux est confiée"[8]. Pour
Riesenfeld c’est en Jésus lui-même que commence la tradition évangélique[9]. Il admet que
l’Eglise primitive a recueilli et mis en forme ce matériau mais pour lui,
"le principal c’est que les grandes lignes de la tradition, c’est-à-dire
les commencements de son génie propre, la transmission des paroles et des actes
de Jésus, était mémorisée et récitée comme une parole sainte[10]. Finalement
"Jésus est le sujet et l’objet d’une tradition qui fait autorité avec ses
propres paroles sacrées, celles qui viennent de lui et qu’il a lui-même
confiées à ses disciples pour qu’ils les transmettent plus tard après sa mort
et jusqu’à la parousie"[11].
Dans un ouvrage beaucoup plus important, Gerhardsson a
développé ce point de vue avec une érudition rigoureuse : "Mémoire
et manuscrit"[12] (1961) puis
"Tradition et transmission chez les premiers chrétiens" (1964)[13]. Le premier de
ces deux ouvrages note scrupuleusement les détails de la transmission de la
"Torah Orale". Les techniques mnémoniques, les résumés, l’usage de
notes écrites, les techniques de répétition, tout y est décrit avec précision.
Puis, se tournant vers la tradition évangélique et les débuts du christianisme,
il explique que la "Parole du Seigneur" est une parole transmise
selon les procédés ci-dessous mentionnés des écoles juives. D’après Luc et Paul
il est facile de démontrer que Jésus instruisait ses disciples comme les autres
rabbis, et que l’Eglise primitive organisait un "collège" d’apôtres à
la manière juive. Cela parait évident dans la récitation des formules, les
références fréquentes à la "tradition" et à la "Parole du
Seigneur", et dans l’importance de Jérusalem en tant que source d’où procède
la parole. Et voici comment Gerhardsson conclut le sujet : "Quand les
évangélistes ont édité leur évangile..., ils ont travaillé sur la base d’une
tradition distincte, bien établie, venant de Jésus et partant de lui – une
tradition en partie mémorisée et en partie écrite dans des livres de notes et
des rouleaux personnels, mais invariablement indépendante des enseignements
d’autres autorités doctrinales."[14]
Cette perspective pourrait s’appeler "tradition orale
formelle et codifiée". Elle est formelle dans le sens où il y a un maître
clairement identifié, un disciple clairement identifié, et un ensemble
clairement identifié de matériau traditionnel qui se transmet de l’un à
l’autre. Elle est codifiée dans le sens où ce matériau est mémorisé (et/ou écrit),
qu’il est conservé comme une "tradition" et par là gardé intact. Dans
son analyse de cette interprétation[15], W.D. Davies
loue hautement les Scandinaves pour leur contribution et cite le passage
suivant de Gerhardsson qui écrit[16] :
"Historiquement il est hautement probable que les disciples de Jésus et
l’ensemble de la chrétienté primitive aient accordés aux paroles de quelqu’un
qu’ils tenaient pour le Messie au moins le même degré de respect que les
disciples d’un rabbi pour les paroles de leur maître." Davies ajoute alors[17] :
"Cela me paraît raisonnable ; évidemment notre approche de la
tradition devra tenir compte des conséquences de cette façon de voir et de ses
implications." Sa principale critique concerne la place de l’esprit et
l’insistance sur ce sujet : "Maintenant ce que nous aimerions noter
particulièrement, c’est que le processus d’interprétation des premières
communautés avec le cadrage des événements et des paroles à la lumière de
l’Ancien Testament a dû vraisemblablement communiquer une certaine fluidité au
matériau transmis au lieu de le fixer, et dans cette matière fluide,
l’événement et sa signification, les ipsissima verba et leur
interprétation tendraient à fusionner"[18].
C.H. Dodd a aussi une position intermédiaire qui peut-être
reflète celle de beaucoup quand il écrit : "Quand on a fait la part
des éléments restrictifs des changements de la tradition orale, des effets de
traduction, du goût des professeurs pour donner aux paroles un aspect
contemporain... il reste que les trois premiers évangiles présentent un corps
d’enseignement dans l’ensemble si constant, si cohérent, et finalement si
original par le genre, le style et le contenu qu’aucun critique sensé ne
pourrait douter, quelles que soient les possibles réticences à propos de telles
ou telles paroles particulières, que nous avons là le reflet de la pensée d’un
seul et unique maître"[19].
En résumé on peut peut-être comparer les paroles de Jésus à
l’eau qui vient d’une source au sommet d’une montagne. Pour Bultmann l’eau
s’infiltre dans le sol et disparaît. Plus loin, au pied de la montagne l’eau
ressort de terre en plusieurs endroits et peu à peu devient un petit ruisseau.
Les villageois qui ne se doutent de rien parce qu’ils n’ont jamais escaladé la
montagne, mais qui savent quand même qu’en haut il y a une source, sont
persuadés que l’eau vient de la source sans chercher plus loin. En fait, la
plus grande partie de l’eau ne vient pas de la source, mais la question n’est
pas là.
Par contre, l’école scandinave a une autre réponse :
"Non, il y a un tuyau métallique fixé à une prise d’eau en ciment au
sommet. Ce tuyau parcourt tout le chemin jusqu’au pied de la montagne et les
évangélistes peuvent boire de son eau à l’autre bout, tranquillement. Ils sont
sûrs que l’eau vient d’une source pure, qu’elle n’a pas été salie par la terre,
les plantes du versant de la montagne. Dodd et bien d’autres pensent :
prenez de l’eau des différentes petites rigoles au bas de la montagne et
filtrez-la et vous lui trouverez le même goût d’eau de source. Ainsi donc, il
n’est pas possible de douter qu’il s’agisse d’une seule et unique source d’où
vient cette eau. Dodd ne fournit aucune théorie sur la manière dont l’eau est
descendue de la montagne. Le but particulier de cette communication c’est de
présenter un modèle méthodologique concret qui – nous l’espérons – pourra
propos un cadre pour le point de vue intermédiaire. Dans notre approche de la
tradition synoptique les options courantes sont, semble-t-il, d’admettre la
pédagogie des écoles rabbiniques, de projeter une sorte de radicalisation du
kérygme ou de "se tirer d’affaire" quelque part entre les deux. Comme
dans le cas de Youssef Matti et de ses mouches assoiffées, nous espérons
laisser de côté les théories occidentales abstraites et nous concentrer plutôt
sur les réalités humaines concrètes du Moyen Orient dans l’espoir qu’à partir
de là on pourra formuler une nouvelle abstraction qui s’accorde avec les
données synoptiques que nous possédons.
D’abord nous pouvons noter que les modèles bultmannien et
scandinave ont toujours libre cours aujourd’hui au Moyen Orient. La tradition
orale informelle non codifiée pourrait être appelée : "transmission
de rumeurs". Les tragédies et récits d’atrocités tombent naturellement
dans cette catégorie et quand la tragédie se produit en des luttes civiles,
c’est la transmission des rumeurs qui prend le dessus. De 1975 à 1984 l’auteur
de ces pages a été immergé dans ce type de transmission orale à Beyrouth, au
Liban. Trois personnes tuées en faisant la queue devant une boulangerie par un
obus tombé par hasard, c’est devenu très vite le message de 300 personnes tuées
de sang froid par les compatriotes des victimes en fureur. D’un autre côté la
tradition orale officielle et codifiée est aussi une réalité vivante. Cette
forme de tradition est surtout visible et publique dans la mémorisation de tout
le Coran par les Cheiks musulmans et dans la mémorisation de diverses liturgies
très élaborées de l’Orthodoxie Orientale. Nielsen note dans sa monographie sur
la tradition orale : "Si on se tourne vers la culture sémitique
occidentale, on remarque tout de suite que le mot écrit n’a pas une très grande
valeur. On ne le considère pas comme un mode d’expression indépendant… Les
copies écrites du Coran jouent un rôle étonnamment effacé en Islam"[20]. Dans sa
célèbre autobiographie, Taha Hussein d’Egypte fait le récit[21] de sa
mémorisation du Coran quand il était un jeune garçon de 8 ans (vers le tournant
du siècle), ainsi que de l’étude de Alflyat Ibn Malik. Cette dernière œuvre est
un recueil de 1000 strophes de vers arabes, chacun d’eux illustrant quelque
aspect de la grammaire arabe. J’ai eu le privilège d’étudier au Caire dans les
années 50, guidé par un véritable érudit islamique : Shaykh Sayyed, qui à
l’âge de 75 ans gardait la pleine mémoire de ces deux œuvres. Il m’arrivait de
lui soumettre une strophe de poésie arabe et de lui demander si c’était dans le
Coran. Il fermait les yeux juste quelques secondes, feuilletait mentalement
tout le Coran, et puis il me donnait la réponse. De même, n’importe quel point
de grammaire évoquait la citation de l’une ou l’autre strophe de Ibn Malik.
Shaykh Sayyed a hérité d’une attitude et d’une méthodologie
qui date au moins de Platon. Dans Phèdre, Platon fait raconter à Socrate le
récit de ce qu’il a compris de l’Egypte ancienne, à travers une conversation
entre deux dieux égyptiens : Thames et Thot. On attribuait à Thot
l’invention de la géométrie, de l’astronomie, des dés à jouer et des lettres.
Donc Thot discutait avec son collègue, le Dieu Thames, de l’importance de son
invention des lettres et lui tenait fièrement le discours suivant : "Cette
invention rendra les égyptiens plus sages et améliorera leur mémoire ; car
c’est un élixir de mémoire et de sagesse que j’ai découvert. Mais Thames
répondit : Ô Theuth très ingénieux... toi qui es le père des lettres, tu
as été entraîné par ta passion à leur attribuer un pouvoir contraire à celui
qu’elles possèdent vraiment. Car cette invention engendrera l’oubli dans
l’esprit de ceux qui apprendront à s’en servir, car ils n’exerceront plus leur
mémoire... Tu proposes à tes disciples l’apparence de la sagesse et non la
vraie sagesse, car ils liront beaucoup de choses sans avoir l’instruction,
ainsi ils auront l’air de savoir beaucoup de choses, alors qu’ils seront aux
ignorants et qu’il sera difficile de s’entendre avec eux, puisqu’ils auront
seulement l’apparence de la sagesse sans la posséder vraiment"[22].
Comme le démontre Gerhardsson, la tradition rabbinique avait
à peu près le même point de vue pour les mêmes raisons. La transmission de la
tradition gardée dans la mémoire donnait l’occasion d’expliquer et de discuter
à propos du sens, ce que ne fait pas le livre froid et inanimé. A la même
époque, Plutarque décrivait la tâche de l’historien dans son célèbre ouvrage
"Vies de Plutarque". Il écrivait : "Comme il
[l’historien] a des documents à recueillir dans toutes sortes de livres
dispersés dans différentes bibliothèques, son premier souci devrait être de
s’installer dans quelque ville populaire avec un certain goût pour la
littérature. Là il trouverait bien des livres curieux et intéressants, et pour
les détails qui manquent dans les écrits, il pourrait les trouver en enquêtant
parmi ceux qui les ont gardés dans l’entrepôt d’une mémoire fidèle. Ainsi son
œuvre n’aurait pas de lacunes"[23].
On a un point de vue nettement différent sur ce sujet quand
on a observé deux années durant, en Shaykh Sayyid au Caire, l’image vivante de
cette ancienne méthodologie.
Quant à la tradition orthodoxe orientale, sa Béatitude
Monseigneur Georges Salibo, évêque orthodoxe syriaque du Mont Liban, m’a décrit
la tradition du grand Ephrem le Syrien. Vers la fin du IIème siècle
Bardaisan, le poète et hérétique, avait répandu ses idées non pas en écrivant
des textes hérétiques mais en composant strophe après strophe des hymnes
syriaques de sept syllabes par vers. Près de 200 ans après sa mort, ses textes
étaient toujours fermement implantés dans la communauté syriaque. A la fin du
IVème siècle Saint Ephrem avait à cœur de contrecarrer les hérésies
de Bardaisan. Mais il ne pouvait lutter contre le feu qu’avec le feu. Composer
un livre pour contester Bardaisan n’aurait eu aucun sens – qui le lirait ?
C’est pourquoi le grand saint composa lui-même strophe après strophe une poésie
suivant la même métrique et la versa en quelque sorte dans le même lac. Grâce à
la qualité de cette poésie et à la réceptivité culturelle de cette métrique,
les gens du peuple accueillirent ses nouvelles hymnes orthodoxes, et les hymnes
se propagèrent d’elles-mêmes dans toute l’Eglise syriaque, faisant reculer
l’hérésie de Bardaisan. Dans cette gigantesque bataille théologique il n’y eut
aucun écrit. Ainsi, aujourd’hui, au séminaire orthodoxe syrien Atshani, au
Liban, les étudiants s’expriment seulement en syriaque du IVème
siècle et toujours dans cette même langue classique chantent les hymnes de
Saint Ephrem d’heure en heure. Des livres ? Il n’y a pas de livre. Pour
quoi faire ? A quoi serviraient-ils ?
C’est ainsi que la tradition orale informelle non codifiée et
la tradition orale officielle sont toutes les deux encore très vivantes au
Moyen Orient. La première est sujette aux erreurs humaines, naturellement, la
seconde est une méthodologie entretenue avec soin depuis la plus haute
antiquité, elle est toujours pratiquée et tenue en grande estime tant par les
chrétiens que par les musulmans. Mais en même temps nous avons aussi dans la
culture traditionnelle du Moyen Orient un troisième phénomène : une
méthodologie unique qui leur est propre et qui, autant que je sache, est
inconnue dans les cercles néotestamentaires, et qui n’a jamais été analysée.
C’est ce que j’ai choisi d’appeler : "tradition orale informelle
codifiée". Nous examinerons tour à tour le cadre dans lequel elle
fonctionne, la nature des récitants, les sortes de matériaux retenus, les
contrôles qu’exercent la communauté, et les techniques d’introduction de
nouveaux matériaux. Puis nous réfléchirons brièvement sur la signification de
ce type de tradition orale pour la tradition synoptique et enfin nous
essaierons de tirer quelques conclusions préliminaires. Le problème des
synoptiques est hors du sujet de cet essai. Notre but ici est d’introduire de
nouvelles données que nous trouvons dignes d’intérêt, ce sera une base pour
l’approche d’un large éventail de questions, d’interprétations relatives aux
évangiles synoptiques.
Comme le titre l’indique, le cadre est informel. La scène traditionnelle
est le rassemblement des villageois le soir pour raconter des histoires et
réciter des poèmes. Ces rassemblements ont un nom, on les appelle "haflat
samar". Samar en arabe a la même racine que l’hébreu shamar,
qui signifie garder. La communauté est occupée à conserver son stock de
traditions. Par "informel" nous voulons dire qu’il n’y a pas de
maître en titre, ni de disciple expressément identifié. Tandis qu’on raconte
des histoires et récite des poèmes et autres matières traditionnelles toute la
soirée, n’importe qui peut en principe y participer. En fait, ce sont surtout
les hommes âgés, ceux qui sont le plus doués et ceux qui sont le plus haut
placés socialement qui feront le récit. Les récitants changeront, cela dépend
de qui est assis dans le cercle. Les plus jeunes peuvent tenir leur propre
"haflat samar", où la même sélection peut jouer, mais
naturellement il y aura des récitants différents. J’ai souvent assisté à de
tels cercles, à des moments où on récite quelque pièce de littérature traditionnelle.
Il pouvait arriver que je ne connaisse pas l’histoire, et donc que je commence
à demander de quoi il s’agissait. Quelque disait : "L’aîné untel
connaît l’histoire." Le personnage socialement et intellectuellement
important se met alors à raconter l’histoire avec fierté. Au contraire, dans la
récitation de la tradition orale officielle et codifiée, il y a un maître
expressément identifié, au titre reconnu, et un disciple identifié aussi. Tous
deux se rencontrent souvent dans un bâtiment spécial, une école ou un collège.
Nielsen parle des conteurs du Moyen-Orient mais s’est
intéressé à la culture bédouine et particulièrement aux conteurs professionnels
qui – dit-il – errent d’un feu de camp à l’autre pour réciter leurs histoires.
Je ne suis pas spécialiste de la culture bédouine et ne peux faire de commentaire
sur ses remarques en l’absence de références. Par contre je sais bien comment
ça se passe dans le village traditionnel où la population est fixée. Les aînés
sont installés sur des couches le long des murs, ce sont eux qui récitent. Tous
les autres dans la pièce, ou dans les pièces contiguës, sont de simples
« disciples » qui écoutent les aînés tandis qu’ils transmettent la
tradition de la communauté. N’importe quel membre de la communauté peut
réciter. Aucun conteur ou disciple n’est officiellement nommé. Ceux qui
dominent l’ordre de la récitation se relaient naturellement, c’est à peu près
comme se relaient les orateurs dans un groupe de débats normal. Qui
récitera ? C’est selon ceux qui sont là. En même temps il y a des
critères. Seuls ceux de la communauté qui ont entendu les histoires dans leur
enfance ont le droit de les réciter publiquement dans des assemblées
villageoises. Je me souviens très nettement d’avoir interrogé quelqu’un dans le
village de Kom al-Akhdar au sud de l’Egypte, sur les traditions de son village.
Il avait la soixantaine et il me semblait bien choisi pour me répondre. Il fit
quelques remarques et fut vite interrompu par d’autres autour de lui :
— Il ne peut pas comprendre, il n’est pas de ce village.
— Combien de temps a-t-il vécu ici ? demandai-je.
—
Seulement trente-sept ans, me répondit-on placidement.
Pauvre gars, – il ne comprenait pas, c’était un étranger –
seulement trente-sept ans, sûrement pas assez pour avoir le droit de
transmettre en public les traditions du village.
Quels
sont donc les types de matériaux retenus dans cette tradition orale informelle
mais codifiée ?
1 /
D’abord ce sont des proverbes, courts et précis. Le professeur Hezkial d’Assiut
Collège au Sud de l’Egypte a réuni plus de 2000 proverbes dans les villages
égyptiens de la région[24]. En 1974 Anis
Frayha du Liban a publié une collection considérable d’homologues libanais sous
le titre de Mu jam al-amthal al-Lubnaniyah (Dictionnaire des
proverbes libanais)[25].
Ensuite en 1978 le Dr Hani al-Amad a fait paraître un ouvrage remarquable sous
le titre de al-Amthal al-Sha’biyah al-Urduniyah (Proverbes populaires
de Jordanie)[26] ;
plus récemment, en 1985, deux volumes de proverbes ont été publiés à Jérusalem
par ‘Isa ‘Atallah of Bethlehem sous le titre de Qalufi al-Mathal (Le
proverbe dit…)[27]. Ce dernier
ouvrage contient 6000 proverbes dont la grande majorité sont essentiellement
populaires et familiers. Le sous-titre de cet ouvrage est significatif : Mowsu’ah
fi al-Amthal wa al-Hikam al-Sa’ira (Encyclopédie des Proverbes courants
et des paroles de sagesse). Le mot « courant » est
particulièrement intéressant par rapport à notre sujet. Là nous avons à faire à
une communauté qui est capable de créer (au cours des siècles) et de garder
l’usage courant de 6 000 proverbes de sagesse ? D’autres cultures
expriment leurs valeurs culturelles dans des bâtiments et des monuments
visibles. Les peuples du Moyen-Orient, pour exprimer leurs valeurs ont surtout
choisi de créer et de préserver des paroles de sagesse. En elles, ils trouvent
une richesse qui les comble, eux et tous ceux qui ont le privilège de partager
la même langue et la même culture. Il est vrai que notre propre culture
contient quelque peu de ce matériau sapientiel, qui surnage oralement, comme
par exemple : « Ne remets pas à demain ce que tu peux faire aujourd’hui ».
Mais la société moyen-orientale (comme nous l’avons noté) conserve oralement
des milliers de ces paroles de sagesse[28].
2/ Le deuxième type de matériau sont les énigmes. Ce ne sont
pas des énigmes dans le sens occidental du terme, quand celui qui pose la
question donne du fil à retordre à son auditeur. Plutôt dans l’histoire
racontée, le héros fait face à un problème insoluble, et s’en sort avec une
réponse de sagesse, comme Salomon avec le bébé et les deux mères. Le récit de
Jésus et de la femme adultère (Jn 7,53–8,11) entre aussi dans cette catégorie.
3/ Une troisième forme littéraire est la poésie. Au Liban et
en Palestine, les poèmes appartiennent à deux genres différents. En premier
lieu les poèmes classiques d’auteurs connus. Ce matériau est maintenant publié
en grande partie. La poésie de l’Arabie préislamique, a été préservée oralement
pendant des centaines d’années avant d’être finalement écrite[29]. Mais il y a
un autre genre, qu’on appelle zajal. C’est une autre sorte de vers non
écrits, œuvre de villageois intelligents qui ne sont pas nécessairement
lettrés. Le matériau comporte un certain nombre de syllabes et quelques rimes
finales mais la caractéristique principale c’est un ton répétitif particulier
pour la récitation. Un zajali (un homme qui a les dons nécessaires pour
créer ce genre de poésie villageoise) est un homme réputé. Ses vers seront
récités dans toute la région qu’il habite. De tels hommes sont très demandés
pour les mariages et autres festivités, à cause de leur talent d’improvisation.
Deux d’entre eux peuvent se répondre en vers ad lib, tels des maîtres de
cérémonie échangeant des toasts et des plaisanteries. Au XVIIème siècle un
moine Maronite zajali composa une histoire complète de l’église maronite
en zajal. Son œuvre se transmit oralement pendant plus de 200 ans.
4/ Le quatrième type est la parabole ou l’histoire. Celles-là
commencent ainsi : « Il était une fois un homme riche qui... »
ou « un soldat qui... » et ainsi de suite. Ce sont des histoires
qu’on raconte n’importe où, à la fois pour instruire et pour distraire.
5/ Le cinquième type sont des chroniques bien racontées sur
les personnages importants de l’histoire du village ou de la communauté. On les
récite souvent au présent, quelle que soit leur ancienneté. Par exemple, il y a
dans les falaises au fond du village de Dayr Abn Hinnis, au sud de l’Egypte,
des carrières de pierres datant du Royaume du Milieu où des chrétiens avaient
vécu pendant la persécution romaine. Les chrétiens du lieu racontent aux
visiteurs du village : « Quand les Romains sont arrivés, nous avons
fui dans les montagnes et les hommes se glissaient la nuit jusqu’à la rivière
pour aller chercher de l’eau. » Nous remarquerons que les mêmes villageois
racontent les histoires sur la fondation du monastère qui est à l’origine de
leur village. Je sais que ces histoires remontent au IVème et même avant. Ce
récit ils ne le connaissent que sous le nom de ziman (d’il y a
longtemps). S’il y a un personnage central important pour l’histoire du
village, les récits abonderont autour de cette figure. Ces récits sont locaux
et on ne les entend que dans le village qui les trouve importants pour définir
leur identité.
Ceci nous conduit à examiner comment s’exerce le contrôle de l’observance
des règles de transmission du récit. Nielsen rapporte comment Gunkel
recueillait les contes populaires allemands transmis par le grand-père dans une
famille allemande. Ce n’est pas là le cadre que nous avons observé. Personne ne
dira au grand-père qu’il faisait une erreur. Nous nous intéressons plutôt à la
tradition orale informelle mais codifiée. A quelle règle obéit-elle donc ?
Essentiellement c’est la communauté elle-même qui se charge
du contrôle. On transmet le matériau en public dans le cadre formel du haflat
samar décrit plus haut. La communauté présente exerce son contrôle sur la
récitation du matériau traditionnel. On peut trouver trois niveaux de
flexibilité. Deux parmi les types de traditions mentionnées plus haut sont du
premier niveau, deux du deuxième et un du troisième.
Le premier niveau ne permet aucune flexibilité. On ne peut
même pas changer un seul mot. Les poèmes et les proverbes tombent dans cette
catégorie. Si le récitant fait une erreur, il s’expose à être corrigé
publiquement, ce qui est une humiliation. Comme l’a observé l’auteur de ces
lignes en trente-sept ans, la culture villageoise moyen-orientale est une
culture du point d’honneur. Je m’explique : dans cette culture on ne dit
pas à l’enfant : "Jeannot, c’est mal", (en faisant appel à un
principe abstrait de bien et de mal) mais on dira plutôt : "Quelle
honte, Jeannot !" et là on fait appel au sens de l’honneur. Si le
récitant énonce un proverbe avec un seul mot incorrect, de multiples voix
s’élèveront en chœur pour le rappeler à l’ordre. Si le récitant n’est pas sûr
de lui, il demandera : "Comment dit le proverbe ?" Et la
communauté puisant dans la mémoire collective viendra à son aide. La poésie a
sa propre structure interne qui lui permet de durer. Cette structure, cette
forme peut être reconnue même par des gens qui ne connaissent pas ce poème
particulier qu’on est en train de réciter[30]. C’est vrai
autant pour les poèmes classiques que pour les poèmes villageois zajal.
Comme dans le cas des hymnes de St Ephrem le Syrien, la plus grande partie de
sa poésie est si célèbre, que personne n’ose la réciter à moins d’être sûr
qu’il l’a parfaitement mémorisée.
Au deuxième niveau de flexibilité, une certaine liberté
d’interprétation personnelle de la tradition est possible. Les paraboles et les
récits qui rappellent la vie de personnages historiques ou des évènements
historiques qui comptent pour l’identité de la communauté tombent dans cette
catégorie. Ici nous avons la flexibilité et le contrôle. Dans les grandes
lignes on ne peut pas changer l’histoire mais il est permis de modifier les
détails.
Par exemple, il y a seize ans, au cours d’un haflat samar,
un assistant répondit à la conversation par les mots ‘Wafaqa Shannun
Tabaqa’ (Shan accepta Tabaga avec joie). Je sentis immédiatement que
c’était là la fin d’une histoire, et d’une histoire que je ne connaissais pas.
Aussi je demandais à la manière biblique : "Que voulez-vous dire par
là ?" L’assistance comprit vite la nature formelle de ce qui se
passait et quelqu’un dit : "Le révérend Dagher connaît
l’histoire." En fait ils la connaissaient tous, mais on laissa au
patriarche de haut rang l’honneur de raconter l’histoire au nouveau venu.
L’histoire était basée sur trois anecdotes et le proverbe servait de finale.
Dix ans plus tard cette histoire me revint à l’esprit et je
voulus faire l’expérience dans l’une des mes classes de Beyrouth. Il y avait
dans la classe des jeunes villageois de Palestine, de Jordanie, de Syrie, du
Liban et d’Egypte. Les Egyptiens ne l’avaient pas entendue. Les jeunes des
quatre autres pays connaissaient l’histoire dans tous ses détails. L’un d’eux
l’avait-il jamais lue ? Pas du tout, ils l’avaient seulement entendue
réciter. Tous connaissaient cette vieille histoire qui faisait donc partie de
la tradition. Je demandais : « Est-ce que j’ai récité comme il
faut ? » Réponse : « Oui. » Ensuite nous avons examiné
quels éléments de la récitation étaient essentiels pour qu’ils puissent
reconnaître que je la rapportai correctement. On en fit une liste. Le proverbe
qui était dit dans l’histoire (la finale) devait être répété mot à mot. Les
trois scènes de bases, il ne fallait pas les changer, mais l’ordre dans
lesquelles les deux dernières étaient énoncées pouvait être inversé sans
déclencher le mécanisme de rejet de la communauté. Le cours de l’histoire
devait garder à l’identique le thème de base et la conclusion. On ne pouvait
pas changer les noms. La phrase finale était inviolable. Cependant, le récitant
pouvant altérer le degré d’intensité d’émotion d’un personnage dans sa manière
de réagir, et le dialogue au cours de l’histoire pouvait n’importe où refléter
style et les intérêts particuliers du récitant. Ce qui veut dire que le
récitant avait une certaine liberté de raconter à sa manière, tant que le thème
central de l’histoire était respecté.
Donc nous avions là fidélité et souplesse. Non pas fidélité
et changement. La distinction est importante. Fidélité et changement cela
pourrait signifier que le récitant pourrait changer, mettons, 15% de
l’histoire, à n’importe quel moment de l’histoire. Par conséquent après avoir
été transmise sept fois théoriquement toute l’histoire aurait pu changer. Mais
fidélité et souplesse cela veut dire qu’on ne peut pas toucher aux lignes directrices
de l’histoire. L’histoire peut supporter d’être transmise une centaine de fois
le long d’une chaîne de cent un conteurs différents, le cœur de l’histoire
restera intact. Tout en conservant la structure de l’histoire, le conteur a une
certaine marge, dans certaines limites, pour raconter « à sa
manière ». Mais la base du récit reste la même. A force d’être dite, et
redite, l’histoire ne va pas évoluer de A à B et à C. Nous aurons plutôt une
histoire qui a gardé sa structure d’origine mais qui peut prendre une autre
couleur : verte, rouge ou bleue.
C.S Lewis dans l’introduction à son anthologie des écrits de
Georges Mac Donald[31], fait une
remarque qui concerne notre sujet. Il s’occupe du rapport entre une histoire et
les mots qui l’expriment. Il montre qu’une belle histoire est faite d’une
« certaine configuration des événements qui se déroulent ». C’est
cette ‘configuration particulière’ qui fait la joie de l’auditeur et qui le
nourrit, et non une certaine façon d’aligner les mots. Lewis reconnaît que si
les mots sont les outils de la communication, « il est souhaitable que
l’histoire soit bien écrite », mais il ajoute que « c’est un avantage
de second ordre » (p. XXVI et XXVII). Quand la communauté récite des
histoires et des paraboles selon une tradition orale ‘informelle et codifiée’,
elle transmet en fait selon les termes de Lewis « une configuration
particulière d’événements » dans le cadre d’un contrôle communautaire
mais informel. Dans l’ensemble la configuration des événements est fixée, de même
que certains mots qui expriment cette configuration – mais pas tous –.
Le conteur particulier a droit à une certaine liberté dans
certaines limites des récits historiques qui sont importants dans la vie de tel
village tombant aussi dans cette catégorie du deuxième niveau de flexibilité
qui permet à la fois continuité et liberté d’interprétation individuelle de la
tradition. Encore une fois je donnerai un exemple pour illustrer cet aspect de
notre sujet. Il y a 25 ans le Père Makhiel du village de Dayr Abu Hennis me
parla de la fondation de son village. Les Romains arrivèrent au IIème siècle et
construisirent la cité d’Antionopolis. Plus tard, des moines chrétiens
construisirent un monastère à la lisière de la cité dans le but précis de
témoigner de leur foi dans cette cité païenne. Pour gagner leur vie, ils
fabriquaient des paniers pour les ouvriers avec des palmes, mais au lieu de les
faire à deux poignées, ce qui était fonctionnel, les moines en ajoutèrent une
troisième sur le côté. Comme ils vendaient les paniers au marché de la cité,
les clients étaient attirés par leur qualité et leur prix mais s’étonnaient des
trois poignées :
— « Pourquoi avez-vous mis trois poignées à ces
paniers ? », demandèrent-ils.
— « Eh bien, vous voyiez, répondaient les moines, c’est
à cause de nos croyances »
— « C’est intéressant. Et quelles sont ces
croyances ? », demandèrent-ils alors.
—
« Eh bien nous savons que Dieu est trois en Un, de même que ce panier est
un seul panier mais avec trois poignées », répondaient les moines.
Ainsi, ce modèle procurait au monastère sa subsistance et par
la même occasion la possibilité de témoigner. L’histoire est un simple souvenir
historique qui a survécu depuis le IVème siècle. Encore une fois, la flexibilité
est possible et l’authenticité assurée. Changer les grandes lignes qui en font
l’armature si on raconte cette histoire dans le village de Dayr Abu Hennis est
impensable. Si vous insistez, je crois qu’on vous chasserait du village. On l’a
racontée de la même façon pendant des siècles. Ainsi, résumons-nous, les
histoires, les paraboles, et les récits historiques sont dits dans le respect
de la continuité du récit et avec une certaine flexibilité.
Au cours du haflat samar on peut observer un troisième
degré de flexibilité pour les farces, le récit des dernières nouvelles,
l’exposé des tragédies concernant des villages voisins, et (quand il s’agit de
violence intercommunautaire) les récits d’atrocités. Dans cette sorte de matériau
il n’y a aucun contrôle. Devenir perpétuel et exagération grossière sont
possibles. Le matériau ne concerne pas l’identité de la communauté, et ne
représente pas une information à la valeur reconnue, avec son poids de sagesse.
Ça flotte et ça meurt, c’est dans un état d’instabilité totale. Ça ne fait
jamais partie de la tradition et sera vite oublié ou remodelé jusqu’à devenir
méconnaissable.
Jusqu’à maintenant, nous n’avons examiné que du matériau ancien,
comment on le conserve, comment on le contrôle et le transmet. Qu’en est-il du
matériau plus récent ? Là il nous faudrait observer une communauté aux
traditions orales au moment où elle accueille un nouveau matériau dans son
stock de souvenirs qu’elle a jugé dignes d’être conservés. L’exemple auquel
nous pensons date du XIXème siècle et tourne autour de John Hogg, un
missionnaire Ecossais qui a fondé de nombreuses églises protestantes dans le
sud de l’Egypte. Une biographie de John Hogg a été publiée par sa fille en 1914[32] surtout
d’après ses lettres et documents. Mais comme dans la tradition de Plutarque
mentionnée plus haut, elle a aussi utilisé des sources orales. En fait, il n’y
avait que vingt huit ans que son père était mort quand elle a rassemblé son
matériau.
John Hogg était le principal fondateur de la nouvelle
communauté évangélique d’Egypte. Chaque village avait, a toujours ses propres
récits de ce qu’il a fait ou dit. Parmi ces récits, les plus dramatiques ont
circulé de village en village parmi les évangéliques, mais chacun de ces récits
est conservé avant tout dans le village d’origine.
Vers la fin des années cinquante, je tombai sur cette même
tradition. Un village racontait avec fierté comment, alors qu’il prêchait un
jour dans une cour du village, le maire, pour l’embêter, avait envoyé un des
gardes du village pour uriner sur lui du haut du toit le plus proche. Hogg fit
un pas de côté, prit un mouchoir dans sa poche, s’essuya la tête et sans lever
les yeux, continua de prêcher. Le maire eut tellement honte et fut si
impressionné qu’après s’être renseigné et avoir étudié il rejoignit la jeune
Eglise et en devint l’un des dirigeants.
Dans le village de Nazlet-al-Milk, dans la maison de
quelqu’un qui voulait le mettre dans l’embarras, on lui posa cette
question : « Dr Hogg, cherchez-vous à obéir à ce qui est écrit dans
les Evangiles ? »
— Oui, répondit Hogg
— Très bien alors, lui dit-on, dans l’Evangile, il est dit
que l’évangéliste doit manger ce qu’on lui présente. Etes-vous d’accord ?
— Oui, répondit-il.
Sur ce, ils placèrent devant lui un pâté de bouse de vache
séchée comme celles dont se servent les villageois pour cuire leurs aliments et
ils lui dirent : « Eh bien alors, mange ça. »
Hogg
réfléchit un court instant et répondit calmement : "Da akl in-nar.
Eddini akl al-bashar wa akulha." (ça c’est un aliment pour le feu.
Donnez-moi une nourriture pour les gens et je la mangerai).
L’auteur de ces lignes est pleinement convaincu que la phrase
arabe ci-dessus rapporte exactement les paroles de Hogg, celles qu’il a
prononcées il y a plus de 100 ans et qui sont rapportées ici pour la première
fois.
Dans le village de Al-Mutiah, il amarra sa péniche au bord de
la rivière près du village. Au bout d’un moment, des enfants du village se
rassemblèrent et chacun à son tour composa une chanson pour se moquer, et ils
la chantaient chaque fois qu’il descendait de la péniche ou y retournait. Voici
ce que disait la chanson :
« Monsieur John Hogg est trop grand. Casse-lui la tête
et vois comme il tombe. »
Heure après heure, jour après jour, ça devenait fatigant.
Hogg pensa qu’il lui fallait faire quelque chose. Aussi il acheta un gros sac
de sucre candi et dit aux enfants qu’il aimait vraiment leur chanson :
« Voulez-vous me la chanter ? » Ravis, les enfants chantèrent la
chanson avec enthousiasme. Pour les remercier il distribua le sucre candi aux
chanteurs en récompense. Cela dura un certain nombre de jours, quand à la fin,
il n’y eut plus de candi dans le sac. La fois suivante ils chantèrent la
chanson comme d’habitude. Comme d’habitude il les remercia et les complimenta,
mais il n’y eut pas de candi. Les enfants se plaignirent : « Où est
notre candi ? ». Il répondit : « Je n’ai plus de
candi. » Ils répondirent pour le mettre à l’épreuve : « Très
bien, si vous ne nous donnez plus de candi, on ne viendra plus vous chanter la
chanson ! » Le candi n’arrivant plus, les enfants s’en allèrent et ne
revinrent plus. L’incident s’est produit vers 1870. Il me fut rapporté
fièrement en 1961 par la communauté Evangélique d’al-Muti’ah, y compris la
chanson satirique.
Avant la première guerre mondiale, la fille de John Hogg
puisa dans cette même tradition orale et dans sa biographie raconta comment il
fut attaqué de nuit par une bande de voleurs qui demandaient des objets de
valeur. Il abandonna vite sa montre en or et son argent, mais il fit allusion à
un trésor bien plus important qui était en sa possession. Comme ils étaient
intrigués, il sortit de sa poche un petit livre et passa la nuit entière à leur
raconter les trésors qu’il contenait. Le matin venu, la bande convaincue qu’ils
étaient sur la mauvaise voie, voulut lui rendre la montre et l’argent et ils
s’engagèrent à renoncer à leur vie de bandits de grands chemins. Hogg reprit la
montre mais voulu leur laisser l’argent, et en fait, il finança même le gang
personnellement jusqu’à ce qu’ils puissent s’établir dans un métier légal.
Ainsi, comme Plutarque (et St Luc, cf. Lc 1,1-2) Rena Hogg avait à sa
disposition à la fois des sources écrites et orales.
John Hogg était le fondateur de la communauté. Des récits de
ce qu’il a fait et dit, particulièrement dans un contexte de conflit, ont été
intégrés dans la tradition de la communauté, et ont circulé dans leur haflat
samar. Rena Hogg a puisé dans cette tradition en 1910. J’ai puisé dans
cette même tradition en 1955-1965 et j’ai trouvé les mêmes récits, racontés
presque de la même façon. La tradition durera dans ces villages aussi longtemps
que la communauté qu’il a fondé survivra, ou jusqu’à ce qu’elle ait
l’électricité et la télévision.
Nous avons donc examiné un matériau très ancien, transmis
selon la tradition orale informelle codifiée. Un autre matériau dans cette
tradition n’a que cent ans. L’écriture de ce matériau (surtout dans une autre
langue) n’a pas empêché la récitation orale de ce même matériau de continuer,
ni diminué sa flexibilité contrôlée. En outre nous avons découvert et vérifié
une authenticité évidente de sa transmission orale au moins de 1914 à 1960.
Mais par quel processus intègre-t-on un nouveau matériau dans cette forme de
tradition ? Nous nous limiterons à deux exemples, l’un une parabole, et
l’autre un événement historique. D’abord la parabole. Le responsable officiel
des protestants du Liban était le Rev. Ibrahim Dagher, il l’est resté jusqu’à
sa mort récente. Le Rev. Dagher était un conteur authentique de la tradition
orale informelle codifiée de la communauté. A l’automne de 1967, la direction a
demandé à l’université de théologie du Liban où j’étais professeur, d’organiser
une série de conférences publiques au sujet de la guerre du mois de juin. C’est
ce que nous fîmes. La dernière de la série était conduite par trois pasteurs du
Moyen Orient. Chacun parla à son tour. Les deux premiers firent appel au
soutien de la cause palestinienne, c’était fort, rationnel, sans détour. Ils
parlèrent environ quarante-cinq minutes. A la fin, le Rev. Dagher, un
nationaliste libanais se leva. Voici ce qu’il dit : « Il était une
fois un bédouin qui avait un chameau. Par une nuit froide le chameau dit au
bédouin : "J’ai le nez tout froid. Puis-je mettre le nez à
l’intérieur de ta tente ?" Le bédouin dit : "Taffadal"
(je t’en prie, vas-y). Un peu après le chameau dit : "J’ai vraiment
froid aux oreilles. Puis-je mettre les oreilles sous la tente ?" Le
bédouin dit : "Taffadal." Ensuite le chameau dit :
"Mon cou est toujours dans le vent froid. Puis-je mettre le cou sous la
tente ?" Le bédouin dit : "Taffadal." Le chameau a un
cou très vigoureux. Quand le chameau eut mis le cou sous la tente, il secoua
fortement le cou, et frappa de la tête le haut de la tente, et la tente
s’écroula sur le bédouin et sur le chameau. »
Puis le Rav Dagher se rassit. C’était il y a dix-huit ans. Le
texte actuel est, que je sache, la première fois que cette parabole ait jamais
été mise par écrit. L’audience reconnut immédiatement que le chameau
symbolisait les Palestiniens, le bédouin c’était les Libanais et la tente
représentait le Liban. Le point de vue exprimé était celui des nationalistes
libanais. Je n’ai pas l’intention de discuter des opinions du Rev. Dagher mais
plutôt d’examiner la méthodologie de cette figure de style impressionnante pour
une communauté de tradition orale informelle codifiée. Le contenu conceptuel de
la parabole est clair. Il voulait dire : « Nous, les Libanais, nous avons
accueilli nos frères palestiniens au Liban, mais ils risquent de détruire les
structures sociales et politiques du Liban et de faire s’effondrer tout le pays
autour de nous. » Le climat dans lequel nous vivions en 1967 n’aurait pas
permis une telle déclaration publique. Mais il n’avait rien dit ! Il avait
« simplement » raconté une histoire. Nous pouvons faire un certain
nombre d’observation en analysant le texte.
1 / L’auteur était le chef de la communauté.
2/ La parabole était dite dans une ambiance conflictuelle.
3/ C’était une vieille histoire connue qui était racontée à
nouveau mais avec quelques modifications cruciales. Dans l’auditoire chacun
croyait connaître la fin de l’histoire. Ils étaient sûrs qu’à la fin le chameau
chasserait le bédouin de la tente. Les révisions de l’histoire traditionnelle
éclatèrent comme une grenade mentale et dans ces révisions le Rev. Dagher
faisait passer son principal argument.
4/ Nous participons tous à un événement dans le monde du
langage.
5/ L’auteur de la parabole donnait ce que ses compatriotes
libanais appelaient une « parole de sagesse » et du même coup la
communauté se sentait justifiée en suivant ce leader particulier.
6/ La salle de conférence était survoltée et cela rendait la
parabole parfaitement inoubliable pour tous les assistants, quelles qu’aient
été leurs opinions. Je crois pouvoir affirmer que nous avons rapporté ci-dessus
au moins 80% des paroles mêmes (ipsissima verba) du Rev Dagher, même si
j’ai entendu cette parabole une seule fois il y a dix-huit ans. Tout cela s’est
passé dans la cité moderne et sophistiquée de Beyrouth, non dans un petit
village rural, pourtant la parabole a survécu dans les cercles protestants et a
été rapportée dans tout le Moyen Orient. En fait, pendant l’été de 1984, un témoin
qui l’avait entendue en Jordanie vers la fin des années 60, a répété cette
parabole intacte, à Bristol en Angleterre. C’est cela la force de la tradition
orale informelle codifiée au Moyen Orient.
Maintenant que se passe-t-il dans le cas d’un événement
historique ? Je prendrai comme exemple une noce dans le village de
Dasral-Barsha, dans le sud de l’Egypte en 1958. J’étais absent et j’ai manqué
le mariage. Dans ces noces de village on tire en l’air des centaines, voire des
milliers de salves en guise de célébration. Les munitions sont vieilles pour la
plupart, et on tire au fusil sans faire attention. Parois, comme cela arriva ce
jour là, ça finit tragiquement. Au cours des célébrations qui suivirent la
cérémonie du mariage, un ami du marié voulu tirer. Le coup ne partit pas. Il
abaissa le fusil et c’est alors que la balle partit, traversant le marié de
part en part : il fut tué sur le coup.
Une semaine après je revins au village sans rien savoir de
cette tragédie. Je rencontrai d’abord l’homme chez qui je garais ma voiture,
dans la cour, avant de prendre le bateau à rames pour traverser le Nil jusqu’au
village. L’homme me demanda si j’avais entendu l’histoire "Sima’t
alqissa ?" demanda-t-il. "Non", répondis-je. Alors il
me fit le récit de l’événement. Au moment le plus dramatique, au cœur de
l’histoire, il dit : « Hanna appuya sur la gâchette. Le coup n’est
pas parti. Il abaissa le fusil. Le coup partit [durib al-bundugiyya – passif].
La balle a traversé le ventre de Butrus. Il est mort. Il n’a crié ni « oh
mon père » ni « oh ma mère » (ce qui signifie qu’il est mort
instantanément sans avoir eu le temps de crier). Quand la police est arrivée,
on leur a dit : « Il a été piétiné par un chameau. »
Dans le bateau, le passeur me posa la même question. "Sima’t
alqissa "‘ (Avez-vous entendu l’histoire ?) Alors il me rapporta
sa version de la tragédie, mais quand il arriva au cœur de l’histoire, comme il
est dit plus haut, il répéta presque exactement les phrases que j’avais
entendues du premier témoin. Puis la même conversation repris avec un jeune
garçon sur l’autre rive du fleuve. Lui aussi voulait savoir si j’avais entendu
la qissa. Il racontait à la manière d’un garçon de 12 ans, mais quand il
en vint au cœur de l’histoire, le même refrain vint à la surface, presque mot
pour mot, avec les mêmes verbes, conjugués aux mêmes temps. Une fois arrivé au
village, j’observai le même phénomène auprès des gardiens du village, l’un
après l’autre, auprès du maire lors d’une visite de courtoisie, et auprès du
prédicateur du village chez qui je résidais.
Après un temps de réflexion et avec l’aide d’un grand ami, le
Rev Riqi, pasteur du village, il me fut possible de commencer une analyse.
Quand une mort se produit dans de telles circonstances, on peu se poser une
grave question : la famille de la victime va-t-elle accuser la personne
qui maniait le fusil (dans ce cas le prix du sang exige que cette personne soit
tuée par la famille du marié), ou bien la famille en deuil a-t-elle vu cette
tragédie comme la volonté de Dieu (dans ce cas il y aura une compensation à
verser mais on en dira rien à la police qu’on renverra à son commissariat de
province) ? C’est ainsi qu’au bout de trois jours environ, la communauté
décida à l’unanimité que cela venait de Dieu, d’où l’emploi du passif divin
(si courant chez Luc) « le coup est parti » (passif). C’est Dieu qui
a tiré, ce n’est pas Hanna. On dit à la police : « Il a été piétiné
par un chameau », ce qui signifie : « Nous avons tout réglé
entre nous, et nous ne voulons pas que la police se mêle des affaires internes
de la communauté. » Notons en passant qu’il n’y avait là aucune tromperie
ni même l’intention de tromper (les peuples du Moyen Orient communiquent
parfaitement à travers un double langage très sophistiqué). Dans ce cas la police
savait exactement ce qui c’était passé. Officieusement et en privé on leur
donne tous les détails. Mais après que la communauté en question eut pris une
décision théologique et concocté ensuite un résumé de l’histoire, la police
aurait pu officiellement interroger les 5 000 personnes du village dont
elle aurait obtenu de tous la même réponse. Donc, en trois jours, à peu près,
on avait rassemblé (et interprété) un récit qui résumait le point culminant de
l’événement et qui était à la disposition de chacun, quel que soit son statut
sociologique dans le village, depuis le jeune garçon dans la rue, jusqu’au
passeur sur le fleuve, en passant par les gardes du village, et jusqu’au maire
et au prédicateur.
Cette histoire-là ne durera pas plus d’une génération. Les
personnages impliqués n’étaient pas des fondateurs de la communauté. Si les
deux familles étaient des familles de notables, elle durerait peut être deux ou
trois générations. Tout adolescent au moment de l’événement pourrait la
raconter encore tout le restant de sa vie. Ainsi l’histoire survivrait
peut-être 50 ans. Les familles concernées la raconteront un peu plus longtemps.
Qu’en est-il de mon propre témoignage ? Je ne suis pas un conteur habilité
à transmettre la tradition du village. Je n’ai pas grandi dans ce village,
mais, il y a vingt-huit ans que j’ai tout appris de l’événement – et le cœur de
l’histoire est encore fixé dans mon esprit d’une façon indélébile.
Pourquoi ? Parce qu’il s’est implanté fermement dans ma mémoire pendant
cette première semaine par la répétition constante du résumé qu’en avait fait
la communauté. A chaque fois qu’on le racontait de nouveau, on le récitait
avec, au cœur de l’histoire dont je parlai plus haut, cette information
exprimée dans presque les mêmes termes.
Le même phénomène, cette répétition communautaire du point
culminant d’une histoire ou d’un événement se produisait également pendant le
culte. Souvent, au cours de la prédication, il m’arrivait de raconter une
histoire qui pour la communauté était nouvelle. A la fin de mon histoire
l’attention de la congrégation était littéralement captée par ce que
j’identifiai comme une sorte de sténo orale. Le plus âgé du premier rang se
mettait à interpeller un ami à haute voix à travers l’église :
« As-tu entendu ce qu’a dit le prédicateur ? Il a dit… » Suivait
alors une phrase ou deux de l’histoire avec la finale. Dans toute l’église
chacun se tournait indistinctement vers le voisin et se répétait le trait
principal de l’histoire deux ou trois fois l’un à l’autre. Ils voulaient redire
l’histoire cette semaine dans tout le village et il fallait qu’ils l’apprennent
sur place. On ne permettait pas au pasteur de continuer tant qu’ils n’y avaient
pas réussi. C’est par de tels incidents qu’il était possible d’observer de près
le fonctionnement de la tradition orale informelle codifiée, et de la voir
prendre consistance, et enregistrer oralement l’information pour être capable
de la transmettre. Comme nous l’avons noté, il y avait au cœur de l’information
une zone relativement invariable, et en même temps une certaine liberté, sous
le contrôle de la communauté, d’accorder l’histoire à ses vues personnelles.
C’est ainsi que dans Luc 1,2 il est fait mention de témoins
visuels et de ministres de la parole, des hoi... autoptai kai huperetai ...
tou logou. Huperetes est le terme grec pour l’hébreu hazzan[33]. Le hazzan
un servant, dans la synagogue, était responsable, entre autres choses, des
rouleaux de la synagogue. En fait dans Luc 4,20 le hazzan / huperetes
est clairement un servant de la synagogue (et il s’occupe des rouleaux).
Mais dans Luc 1,2 nous lisons le hazzan/huperetes de
la parole. L’article défini dans Luc 1,2 suffit à démontrer que les personnes
ainsi nommées étaient aussi des témoins oculaires.
A mon avis, jusqu’au bouleversement de la guerre entre Juifs
et Romains la tradition orale informelle codifiée a pu fonctionner dans les
villages de Palestine. Ceux qui acceptèrent le nouveau rabbin comme le Messie
attendu avaient coutume d’enregistrer et de transmettre les données le
concernant, en tant que source de leur nouvelle identité. Puis en 70 A.D. de
nombreux villages implantés en Palestine furent détruits et parmi le peuple,
beaucoup ont été dispersés. Ainsi la guerre judéo-romaine aurait désorganisé
les structures sociologiques des villages qui permettaient le fonctionnement
de la tradition orale informelle codifiée. Cependant, toute personne âgée de 20
ans ou plus, cette année-là, aurait pu être un récitant authentique de cette
tradition. Il semble que la première Eglise ait tout naturellement perfectionné
la méthodologie déjà existante parmi eux. Les membres de la communauté du
village qui avaient entendu les récits sur Jésus n’étaient pas tous autorisés à
réciter la tradition. Il fallait que le témoin soit un témoin oculaire du Jésus
historique pour se qualifier comme huperetes to logou (cf. Luc 1,2).
Ainsi au moins jusqu’à la fin du premier siècle, l’authenticité de la tradition
était assurée vis-à-vis de la communauté, par des témoins spécialement désignés
et qui faisaient autorité. En même temps, comme les communautés qui exerçaient
jusque là le contrôle sur la transmission de la tradition avaient été
détruites, on comprend comment les évangiles apocryphes ont subi une évidente
déformation.
Je rappellerai donc pour conclure que nous avons observé ici
une méthodologie classique afin de préserver, contrôler et transmettre la
tradition et qui d’une part est garante d’authenticité et d’autre part permet
jusqu’à un certain point la liberté de varier l’expression de cette tradition.
En outre, les Evangiles synoptiques contiennent des types de matériaux qui comprennent
avant tout les même formes de récit que nous avons observées et que la
tradition orale informelle codifiée garde intacte : proverbes, paraboles,
poèmes, dialogues, récits historiques, histoires de conflits.
Dans le cas de John Hogg, le matériau a été conservé parce
qu’il relatait les paroles et les hauts faits du fondateur de la communauté,
ainsi c’était pour les récitants de cette tradition une façon d’affirmer leur
identité. Nous sommes convaincu qu’on peut en dire autant au sujet de la
tradition synoptique. A la lumière des données décrites plus haut, dire que les
premiers chrétiens ne s’intéressaient pas à l’histoire est une position
intenable. Se rappeler les paroles et les actes de Jésus de Nazareth c’était
pour eux confirmer leur identité particulière. Il fallait raconter les
histoires tout en les contrôlant sinon tout ce qui faisait leur identité allait
être perdu[34].
On peut parler de la tradition Synoptique comme d’une
voiture. Nous savons depuis longtemps que l’engin a un accélérateur qui le fait
avancer. Mais « l’auto » a aussi un frein qui contrôle le mouvement
et au besoin, peut l’arrêter. Les raisons qui donnent de l’élan à la tradition
synoptique sont nombreuses et bien connues, elles ont été signalées par Dodd et
Davies déjà cités. Tout en reconnaissant cette liberté de mouvement, notre
intention a été d’étudier ici le « système de freinage » qui lui
assigne une limite et permet au message à transmettre de tenir dans la durée
sans perdre en authenticité. De préférence à un modèle occidental subjectif et
moderne, nous sommes sûrs qu’un modèle culturel traditionnel et moyen oriental
est plus approprié à l’analyse des matériaux dont nous disposons.
Paul utilise la formule des récitants : « Ce que j’ai reçu, je vous l’ai transmis. » C’est donc qu’existait (encore) une tradition orale formelle codifiée, et que toute personne dotée d’une bonne mémoire pouvait et peut (toujours) réciter ce qu’il/elle a mémorisé. Mais Paul ne peut réciter la tradition orale informelle codifiée. Il ne peut pas devenir un huperetes tou logou. C’est pourquoi il n’essaie pas. Il se permet seulement de faire référence, en passant, aux paroles spécifiques de Jésus de la tradition synoptique. Comme le form