On
ne peut pas arrêter la recherche !
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Malgré
les pressions et les compromissions d’origines diverses en vue d’accréditer
la légende du Coran inaltéré depuis ‘Uthman, la recherche sur l’histoire du texte
coranique avance çà et là. Le présent article veut rendre compte simplement
de deux parutions qui fournissent quelques éclairages nouveaux – lesquels
confirment les données qui sont déjà accessibles sur ce site, des données qui
pourront toujours être enrichies. Il faut d’abord signaler cette étude focalisée sur
un point restreint du texte : Cette
étude s’appuie sur certaines photos d’un manuscrit coranique de la BNF de
Paris, datant d’autour de l’an 700 – à l’époque-clef
du Calife ‘Abd al-Malik
qui a donné à l’Islam l’essentiel du visage qu’il présente aujourd’hui (y
compris son nom même d’islam !).
On peut voir sur le web un folio de ce manuscrit Paris (BNF) ar328a, le folio
56a (c’est la première des trois images présentées là). Ce
manuscrit est, comme tous les manuscrits anciens, un texte fait de consonnes dépourvues
de points diacritiques et, bien sûr, de voyelles. Selon l’article de Yasin Dutton paru en 2001 dans
le Journal
of Qur'anic Studies (An Early Mushaf According to the Reading of Ibn ‘Āmir, volume 3, pages
71-89), il s’agirait d’une copie de la « version syrienne » du
Coran, réalisée en Syrie. En
fait, très peu d’études de codicologie ont encore été consacrées aux copies
du Coran les plus anciennes – toutes postérieures au BNF ar328a –, sinon des descriptions très générales et
superficielles. Celle de David Powers est l’une des
ces rares. On ne s’étonnera pas qu’elle aborde l’histoire du texte coranique
à travers un point très limité, qui reflète le cheminement même de l’auteur.
Comme il l’explique dans l’introduction (p. XIII), lui-même croyait que “l’ossature consonantique du coran, tel qu’il nous est
présenté aujourd’hui au XXIème siècle, est identique en tous points à la révélation
reçue par le prophète Mohammad sur une période de vingt-trois ans entre 610 et
632. L’idée que la première communauté musulmane ait pu réviser et modifier
l’ossature consonantique du coran est impensable, non seulement pour
les musulmans, mais aussi pour les islamologues, y compris, jusqu’à récemment,
moi-même”. Or, suite à des recherches sur
le système juridique islamique en matière d’héritage, il découvre qu’un mot a
été mal orthographié dans le texte coranique actuel et possède une
signification différente. Jetant un coup d’œil sur une (trop rare)
reproduction photographique du Ms Paris
ar328a (un ouvrage publié par Noseda et Deroche à moins de deux cents exemplaires et à un prix
prohibitif), il constate en effet une anomalie dans la sourate an-Nisa’ (les femmes) : un mot – kalâlah Mais
cette sourate mentionne une seconde fois le mot, en son dernier verset (c’est-à-dire
en s.4:176). Et là, il ressort que cet ultime verset vient mal : non
seulement il n’a pas de lien avec ce qui précède – tout le monde peut le constater –,
mais encore, remarque Powers, il est recopié de
manière notablement décalée et trop ramassée par rapport au reste du folio
20b et même de tout le reste de ce manuscrit BNF ar328a ; c’est comme s’il avait été composé et ajouté
durant la copie même du manuscrit (la place de la sourate 5 ayant été
déterminée à l’avance, ce qui est normal dans un tel travail de copiste). Ce
n’est d’ailleurs pas la seule anomalie que présente la transcription de cette
sourate 4. La
substitution du mot kalâlah
à la place de kallah
en s.4,12 et la fabrication d’un ultime verset supplémentaire où ce mot
apparaît répondent, explique Powers, à la volonté d’insérer
dans le Coran une certaine doctrine en matière d’héritage, tournant autour du
mot kalâlah
jusqu’alors inconnu et auquel la signification de « sans
descendant » est prêtée (c’est-à-dire inventée). De la sorte, une
nouvelle doctrine juridique était sacralisée. L’auteur estime ainsi que : “l’ossature consonantique du Coran est restée ouverte et
fluide pendant les ¾ du 1er siècle
[= jusque vers 700], entre la mort du prophète et le califat de ‘Abd-al-Malik. Le procédé de fixation de cette ossature
fut rempli d’erreurs. Des problèmes furent identifiés et résolus, des erreurs
furent corrigées, des versets ajoutés, révisés ou retirés” (p. 227). L’évolution de David Powers vers une attitude critique à l’égard du Coran est
emblématique, tôt ou tard, de toute recherche coranologique faite de bonne foi, même par des auteurs
musulmans. Sans aller jusqu’au scepticisme absolu de Muhammad Kalish
qui avait provoqué des remous en 2008, le Chiite Mohammad ‘Ali ‘Amir-Moezzi met en cause
la valeur du texte coranique dans un livre récent (Le Coran silencieux et le Coran parlant Certes,
les manipulations du texte dénoncées les commentateurs chiites que cite l’auteur
sont mises au compte de la volonté des premiers Califes (ceux de Médine puis
de Damas) de faire disparaître toute allusion à ‘Ali ou à la famille du
supposé fondateur de l’Islam, Muhammad.
Néanmoins, elles cachent mal les véritables
manipulations du texte qui, primitivement, ne
mentionnait même pas le chef de guerre qui fut surnommé « muhammad »,
et qui témoignait beaucoup plus clairement que dans le
texte actuel des initiateurs historiques du mouvement qui s’appellera
« Islam » un siècle après seulement. Voici ce qu’écrit Amir Moezzi. Il y a “deux domaines d’une importance capitale
où pourtant continuent à persister de larges zones d’ombres : l’histoire
des débuts de l’islam et celle de la rédaction de ses Ecritures”. (p.210) … “Afin de justifier ces exactions, le pouvoir califal mit
au point un système complexe de
propagande, de censure et de
falsification historique. Il altéra tout d’abord le texte coranique et
forgea tout un corpus de traditions faussement attribuées au Prophète en
prenant à son service grands lettrés, juges, juristes, prédicateurs,
historiens… tout cela au sein d’une politique de répression aussi féroce que
méthodique des opposants d’une manière générale et des Alides en particulier”... “En récupérant son pouvoir, les adversaires de Muhammad
se sont vus contraints d’intervenir
massivement dans le texte coranique afin d’en altérer les passages
compromettants pour eux. Aidés par des hommes puissants de l’Etat et des
lettrés professionnels (parfois les deux qualités étaient réunies chez un
même individu, comme ce fut le cas de ‘Ubaydallâh
ou d’al-Hajjâj b. Yûsuf) ;
ils mirent au point le Coran officiel connu qui, à force d’interventions de
toutes sortes, finit par trouver cet aspect décousu et difficilement
compréhensible que l’on sait”. (p.211) … “Cependant, jusqu’aux 3e
et 4e[selon le calendrier islamique] / 9e et 10e siècles,
d’autres recensions coraniques très différentes dans leur forme et leur
contenu circulaient, elles aussi, sur les terres d’islam jusqu’à ce que le
« Coran étatique » fut imposé à tous y compris à la majorité des Shi’ites. À cette époque, avec l’établissement de
« l’orthodoxie » sunnite sous le califat abbasside dont un des
dogmes majeurs a été le caractère divin et éternel du Coran officiel, il
devenait extrêmement périlleux de mettre en doute l’intégrité de celui-ci.
Seule une minorité parmi les Shi’ites continua à
soutenir discrètement la thèse de la falsification et ce jusqu’à notre époque”...
“Dans une phase qui serait la plus ancienne, l’obscurité
du texte coranique est dite être due à sa falsification. Différentes
suppressions et ajouts, œuvre des ennemis de Muhammad, et de ‘Ali, ont
complètement altéré la Révélation et entamé sa clarté initiale” (p.212). ‘Amir-Moezzi veut
penser que la mystification historique et les manipulations du Coran sont
motivées par le rejet de ‘Ali. Mais c’est la figure du chef de guerre appelé Muhammad qui fut rejeté durant tout un
temps, tellement elle rappelait les origines judéo-nazaréennes.
Ce n’est que 50 ans plus tard, que cette figure fut tirée de l’oubli lorsque
des opposants chiites se mirent à l’utiliser par opposition à l’autorité du
Calife de Damas (à partir de 683). Très intelligemment, le Calife ‘Abd al-Malik sut retourner la
situation à son avantage, en faisant de cette figure même le transmetteur
inspiré du Coran (nouvelle version), dont le statut faisait problème. La continuelle occultation de
l’histoire est la cause réelle qu’Anne-Marie
Delcambre a appelé la schizophrénie de l’islam
(titre de son livre paru en 2006 chez DDB) : « La caractéristique
de la schizophrénie, explique-t-elle, c’est de ne pas coller à la réalité et
de s’enfermer dans un monde surréel, avec des refoulements obligés qui ne
peuvent qu’aboutir au délire violent de persécution ». Mais l’auteure, quoique mentionnant le judéo-nazaréisme,
en reste encore à des explications très psychologiques, présentant l’Islam
comme une « religion de convertis » – les convertis étant supposés
être schizophrènes. Mais le supposé Prophète de l’Islam était-il lui-même un converti ? Et par qui l’avait-il
été ? Les convertis à l’Islam
doivent-ils être nécessairement schizophrènes, ou est-ce le système qui, sous
un autre nom, l’était déjà, avant eux,
comme l’était la mystique communiste – pour prendre une comparaison
compréhensible par un Européen pas trop jeune –? La poursuite d’un rêve éveillé
sociétal est le ressort de la « surréalité », selon le mot inventé
par les dissidents soviétiques pour décrire l’univers mental dans lequel
vivait le monde communiste et qui conduisait à rejeter la réalité en fonction du projet de Salut
auquel toute la terre devrait être soumise. Dans le monde islamique, cette
« surréalité » engendrant la schizophrénie s’appelle Charia ; elle n’est cependant pas une invention
musulmane : elle existait depuis longtemps auparavant. L’idée
de type mythologique et trop facile selon laquelle celui qui a été surnommé
Muhammad aurait été à l’origine de
l’Islam doit être mise en cause. Beaucoup tournent autour de cette question
mais sans oser faire le pas qui libérerait (enfin) leur recherche. |