Le laïcisme n’est jamais neutre
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Dans l’éditorial du mois dernier,
le concept si rebattu « des religions » (au pluriel) était dévoilé pour ce
qu’il est : une chimère indéfinissable, vide en soi et n’ayant de réalité
qu’en miroir de l’athéisme auquel il sert de fondement et de justification.
L’athéisme, certes, n’est plus ce qu’il était. Le système de pensée qui en
tient lieu aujourd’hui, le laïcisme, ne s’affiche plus athée mais convivial.
Il est flou, ce qui ne l’empêche pas d’être radical, à la manière de la
chanson de John Lenon, Imagine, qui prônait la venue d’un monde idéal
bâti sur l’effacement de la « religion ». Une commentatrice de
l’éditorial faisait remarquer : “La volonté étatique d’organiser la cohabitation entre
différentes « religions » dans une même nation postule la
possibilité d’un arbitrage entre elles, donc d’une connaissance de la
religion, qui serait plus fiable que ce que chaque religion croit être vrai.
C’est ainsi que la « neutralité » religieuse de l’Etat laïque recouvre en
fait sa prétention d’en savoir plus que « les religions » qu’il fait paternellement
jouer ensemble dans la même cour de récréation. Par le fait même que « les
religions », pour être autorisées, sont dans l’obligation de lui être
soumises, l’acceptation placide de la laïcité (quand ce n’est pas sa
promotion) est, de la part des « religions » concernées, une
reconnaissance de leur insuffisance et de leur besoin d’être gardées sous
tutelle. Cette incroyable subordination d’une parole dite révélée
par Dieu à la parole d’hommes mortels qui souvent ne cachent même pas leur
mépris de toute religiosité provoque très justement l’indignation des
« fondamentalistes » musulmans. On comprend qu’ils vomissent
l’idéologie démocratique”. En fait d’idéologie démocratique, les projets de mondes idéaux
où toute dimension religieuse serait écartée au profit d’une « religion
sociale » ne sont pas liés à la démocratie en soi, mais à une volonté
d’imposer une nouvelle éthique supérieure à toute pensée religieuse, ce que
d’aucuns appellent la post-modernité. Le peuple
– le démos – est bien le dernier à
qui l’on demandera son avis. Pour se justifier, cette nouvelle éthique
invoque la paix civile que, selon elle, « les religions » menaceraient,
tandis que l’État laïque, lui, apporterait la garantie de la liberté de
conscience et de de culte. Cette contre-vérité ne tient pas la route : tous les
historiens sérieux savent que ce sont justement les Etats modernes qui se sont fondés sur
un projet d’uniformisation et donc sur l’intolérance religieuse.
D’ailleurs, le 26 janvier dernier, le Président Sarkozy a fait
allusion au sectarisme anti-chrétien qui a assailli la France
après 1885. Et peut-on dire que des systèmes laïques et étatiques tels
que le communisme ou le nazisme respectaient la liberté ? Le problème est
manifestement mal posé. Intérêts personnels et nouveauté
judéo-chrétienne L’être humain agit en fonction
d’intérêts, individuels ou claniques. Cette constatation apparaît universelle
pour ce qui est du monde pré-judéochrétien. Les figures héroïques du monde
antique n’échappent pas à ce cercle ou sont bientôt rattrapées par leur
« destin ». Même les actes dictés par la superstition obéissent finalement
à ce jeu des intérêts. Richesse, domination et gloire : le regard porté
par la Révélation sur les ressorts des actions humaines est d’une lucidité
achevée (par ex. en 1Jn 2,16). Depuis lors, il nourrit le regard critique qui
est porté sur le monde – pour le meilleur ou pour le pire, l’analyse marxiste
se rangeant plutôt dans la seconde catégorie. Un tel regard serait impossible s’il ne
pouvait pas s’appuyer sur un idéal réalisable et réalisé au moins une fois.
D’un point de vue purement historique, des attitudes nouvelles par rapport à
Dieu et à autrui sont indéniablement apparues avec les premiers chrétiens,
même si cette manière de vivre fondée sur le sens du service (de Dieu et des
autres) plutôt que sur l’intérêt se préparait à l’intérieur du peuple et de
la longue tradition hébraïques. Plus précisément, il a fallu d’abord que
quelqu’un vive pleinement ainsi. Aucun historien de bonne foi ne manquera
d’épingler ici la figure si étonnante de Jésus. Remarquons que la nécessité d’un modèle
antérieur fondant l’idéal en le présentant comme possible entraîne un
fonctionnement qu’on retrouve dans tous les systèmes de pensée apparus à la
suite du christianisme [1],
par exemple dans l’Islam : pour celui-ci, l’idéal à atteindre a été
réalisé dans la Communauté primitive autour de Mahomet à Médine, ce qui
permet de dire que depuis cette époque – ou depuis les trois premiers Califes
dits « bien dirigés » et dont la biographie est largement
légendaire –, ce sont toujours des mauvais musulmans qui sont au pouvoir. De
la sorte, le projet « Islam » reste intact et pur. Et il est
toujours pour demain. Ceci étant, les données du problème
apparaissent plus clairement. Préparer le Jugement ou faire
advenir un projet ? 1°— Ce ne sont jamais en soi les
phénomènes « religieux » qui menacent la paix ou la société, ce
sont les projets pour l’Humanité.
Ni Jésus ni les chrétiens de « foi orthodoxe » au sens premier de foi droite n’ont jamais monté de tels
projets : ils montrent qu’on peut vivre autrement que par intérêt,
c’est-à-dire sous l’emprise du Mal, et ils croient que le monde sera libéré
de cette emprise par le Jugement lié à la manifestation du « Fils de
l’homme » dans la gloire – et seulement à ce moment-là. Et donc pas
avant. Ce point fait toute la différence entre l’espérance chrétienne, qui
fait réalistement attendre et préparer ce qui ne peut pas dépendre de
l’homme, et d’autre part les projets pour l’Humanité, qui se révèlent
toujours désastreux et totalitaires. Du point de vue chrétien, nulle norme
religieuse ou comportementale ne s’impose donc a priori aux
« citoyens » – comme si le Jugement pouvait être anticipé –,
sinon celles de l’éthique universelle (ou « naturelle »),
synthétisée dans les dix commandements. On ne soulignera jamais assez
l’importance des interdits dans la vie sociale, en particulier ceux du vol ou
du meurtre. Ainsi, une véritable convivialité sociale peut se fonder et
s’épanouir, et elle est même très tolérante (au sens premier du mot
c’est-à-dire par rapport à des maux) : les perspectives judéo-chrétiennes
font comprendre qu’il vaut mieux vaut tolérer un mal plutôt que de
tenter de l’éradiquer en faisant pire. L’Evangile est très clair à ce
sujet : “… Quand l’herbe [le blé] eut poussé et produit l’épi,
alors apparut aussi l’ivraie. Les serviteurs du maître de maison vinrent lui
dire : …Veux-tu que nous allions l’enlever ? Il dit : Non, de peur qu’en
ramassant l’ivraie vous ne déraciniez le blé avec elle. Laissez l’un et
l’autre croître ensemble jusqu’à la moisson, et au temps de la moisson je
dirai aux moissonneurs: Ramassez d’abord l’ivraie et liez-la en bottes pour
la brûler ; quant au blé, recueillez-le dans mon grenier… …le champ, c’est le
monde ; le bon grain, ce sont les fils du Royaume ; l’ivraie, ce
sont les fils du Mauvais… De même que l’on ramasse l’ivraie pour la brûler au
feu, ainsi en sera-t-il lors de l’accomplissement de cet âge [2] : le Fils de l’homme enverra ses
anges ; ils ramasseront, pour les mettre hors de son Royaume, toutes les
causes de chute et tous ceux qui commettent l’iniquité, et ils les jetteront
dans la fournaise de feu ; là seront les pleurs et les grincements de
dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le Royaume de leur
Père. Celui qui a des oreilles, qu’il entende !” (Mt 13,25-43). 2°— Inversement, les projets pour l’Humanité sont toujours
des sources d’intolérance (au sens
actuel du mot). En effet, l’idée de détenir la clef d’une Humanité
idéale ou simplement meilleure – c’est-à-dire l’idéologie – implique nécessairement le devoir pour les possesseurs de la clef, d’imposer celle-ci au
monde entier, que ce soit dans un cadre national, international, religieux ou
autre. Et par tous les moyens. En effet, au regard du but à atteindre et qui
est supposé être à portée de main, la vie humaine n’a plus guère de valeur. Un
tel salut de l’Humanité vaut qu’on lui sacrifie sa propre vie. Et surtout
celle des autres. contrefaçons de la nouveauté judéo-chrétienne Vers (ou déjà dans) une société
mondiale laïciste Ainsi, la nouvelle morale à imposer conduit
toujours à la destruction de toute morale. Les liens humains et sociaux deviennent
à leur tour des cibles, car, par nature, ils sont porteurs de valeurs
morales. Le laïcisme cherche à les démanteler en arguant du fait que tout
lien humain implique une discrimination, ce qui est présenté comme le nouveau
péché social. Mais la plus injuste des discriminations n’est-elle pas celle que
génère l’argent, entre ceux qui en ont et ceux qui n’ont rien ? Pour
toutes ces nouvelles « morales », les actes de tromper, voler, tuer
doivent être dits être bons s’ils contribuent à l’avancée du Projet qu’elles
portent. En cela, l’islam apparaît vraiment comme postchrétien – il recèle un
tel message (dans le Coran, dans les récits de conquête, etc.). Et il n’est
pas le seul. De tels Projets, séduisants et funestes, se présentent à chaque
génération sous l’une ou l’autre forme, parfois nouvelle ou déjà établie en
système. Aujourd’hui, le principal de ces
Projets n’est pas l’islamisme. Ses contours sont flous et ne permettent pas
facilement de lui donner un nom. On peut l’appeler « libertarisme » ou laïcisme du 21e siècle – un certain Bush l’a invoqué
sous le nom de « nouvel ordre mondial ». Il n’a de doctrine qu’un
vague dogme relatif à l’évolution obligatoire de toute chose. Il rejette toute
norme ou lien humain qui ne serait pas au service de la « liberté » échanges d’argent et de
ses réseaux d’intérêts. Il approuve toutes les formes d’exploitation de
l’être humain et de son corps, en tant qu’ils doivent être des marchandises
comme les autres. Discréditant le sens religieux du bien et du mal comme
fauteur de guerres et de discriminations, il place les lois au dessus de
toute moralité – ce qui conduit à les multiplier à l’infini ; en effet, sans
encadrement moral et avec le seul jeu de l’argent pour régulateur, les litiges
entre les intérêts individuels laissés à eux-mêmes ne peuvent que proliférer.
Il faut donc légiférer sans cesse, jusque dans les questions les plus intimes.
Ainsi, les juges, secondés par les policiers, deviennent malgré eux les nouveaux
arbitres chargés de dire le bien et traquer le mal – pour ainsi dire, ils sont les nouveaux prêtres
de la nouvelle « religion ». Dans cette société libérale-répressive
qui n’a rien de neutre, tous les actes criminels deviennent parfaitement
licites pour peu que le cadre légal soit respecté – c’est-à-dire pour peu qu’ils
soient « professionnels » comme on dit aujourd’hui. Enfin, dans le but de paraître
acceptable au yeux de la majorité des gens, un tel système laïciste a absolument
besoin d’un repoussoir hideux, bref d’une caricature de religion menaçante
qui, par contrecoup, amène à adhérer à son Projet. Et besoin d’un grand méchant. Demandons-nous
pourquoi Ben Laden, l’homme « le plus recherché » du monde, et qui
est malade depuis longtemps, est si introuvable. Mais peut-être veille-t-on
précieusement sur sa santé… |
[1] On pourrait objecter que le bouddhisme fonctionne autour de la représentation d’un Bouddha réalisant un idéal de désintérêt personnel et de compassion, et qu’il est pourtant antérieur au christianisme. Il faut se poser la question. Le nom réel du personnage est encore un mystère, autant que sa biographie, développée des siècles plus tard, puis rationalisée – si l’on peut dire – par des Européens. Les traditions bouddhiques n’ont jamais daté leur Bouddha ; l’université française du 19e siècle l’a fait en lui assignant l’époque de Périclès, ramenée ensuite au 4e siècle avant notre ère, voire au 2e ou au 1er, selon diverses hypothèses. C’est encore l’Occident qui lui a fabriqué un lieu de naissance au Népal, à Lumbini – le site a été classé par l’Unesco sous le n° 666 – même si les gens du coin n’avaient jamais rien prétendu de tel. Une désinvolture comparable affecte le seul indice historique à être avancé, du fait de la confusion introduite entre Kanishka I et Kanishka II (postérieur de plus d’un siècle). Tout ce bricolage fait vraiment problème. En fait, l’historien ne dispose de rien qui ne soit clairement antérieur au 3e siècle de notre ère du point de vue archéologique ; et c’est encore plus tardif pour les manuscrits. Que penser alors ?
[2] Et non pas « à la fin du monde », ce qui est
une traduction gravement tronquée du grec « en tê sunteleía tou
aíônos », ou de l’araméen « b'šuwlameh d'´alma`
hana` », « lors de l’accomplissement de
l’âge-ci ». Le mot « ´alma` » correspond à
l’hébreu « ‘olam » et donne
au latin « saeculum » un tel sens dans la formule (d’origine
liturgique hébréo-araméenne) : « dans les siècles des
siècles ».