Pourquoi le Coran est-il apparu sans
points diacritiques ?
Les points diacritiques permettent de distinguer entre elles
nombre de consonnes de la langue arabe – par comparaison, c’est extrêmement peu
le cas en hébreu ou en araméen. L’absence de ces points est une cause énorme
d’ambiguïtés, un « t » par exemple pouvant être lu aussi bien
comme un « b », un « y », un « th /t »
ou encore un « n ». Or, cela fait un bon moment que les
spécialistes savent que, contrairement à ce qui a été dit longtemps, les signes
diacritiques existaient déjà presque tous au temps de Muhammad. Les
voyelles sont apparues plus tard, mais leur absence à elles n’a jamais empêché
la lecture : au plus est-ce là une cause d’ambiguïtés en quelques rares
occasions (par exemple quand le contexte n’indique pas clairement si le verbe
est à une forme active ou passive). L’inscription arabe récemment découverte
sur un roc en Arabie Saoudite et qui est datée de 644 fournit un bel exemple
d’écriture avec diacritisme (mais sans voyelle).
François Déroche, spécialiste des
manuscrits arabes de la BN a relié la question au Coran[1]. On a longtemps imaginé que les signes
diacritiques avaient été inventés postérieurement aux premiers Corans et qu’ils
auraient alors été ajoutés dans la mesure où les incertitudes s’accumulaient
dans la transmission orale et qu’une mise par écrit plus rigoureuse s’imposait.
Selon le récit islamique de la « révélation » en effet, les
déclamations du « prophète » Muhammad auraient été notées sur
des supports divers, des omoplates de chameau, des pierres, etc. (mais
bizarrement jamais ni sur du papier ni sur des parchemins). Avec le temps et la
diminution de la mémoire, il aurait fallu apporter des précisions aux premières
mises par écrit sans diacritisme. Il y aurait d’ailleurs eu jusqu’à sept
lectures possibles. À cette difficulté se serait ajoutée celle de la
« collecte du Coran », au point que ‛Uthmân le premier puis
d’autres califes ensuite auraient fait disparaître tous les
« corans » non « conformes ».
Ce récit est bourré d’invraisemblances
qui sont souvent des souvenirs déformés. La mémoire, extrêmement fiable dans
les cultures orales, n’explique ni le manque ni l’apparition du diacritisme.
Les supports si invraisemblables de la « Révélation » (omoplates de
chameau, pierres, etc.) ressemblent à une piètre explication de la disparité
des sourates coraniques et d’abord de leurs origines – des feuillets
hétéroclites ?–. Et si la lecture est tellement malaisée, n’est-ce pas
d’abord parce que les feuillets primitifs n’étaient vraiment lisibles[2] que pour celui qui les avait écrits comme
des aide-mémoire personnels, dans le but de préparer ses prédications et non en
vue de les publier un jour ? La force du récit islamique est de cacher
toutes ces questions sous une avalanche de détails. Mais tôt ou tard, la
question capitale surgit : comment les « dictées » de Muhammad
ont-elles pu être si mal mises par écrit si elles ont été considérées dès le
début comme inspirées par Dieu ? Et pourquoi un texte techniquement aussi
mauvais a-t-il été recopié tel quel parfois durant trois siècles ? Car,
note Déroche, de nombreux copistes se sont obstinés à ne pas mettre de
diacritisme, ou l’ont fait de manière anarchique :
“En fait, la comparaison entre différents
fragments, voire entre différentes mains – quand plusieurs copistes ont uni
leurs efforts pour transcrire le Coran – souligne le caractère extrêmement
personnel de la ponctuation [diacritique] ; chacun met des points là où
cela lui semble bon” (p.23).
En tout état de cause, les proto-musulmans ont été confrontés
non à des problèmes de mémorisation mais à des textes qui, d’une manière ou
d’une autre, ne leur étaient pas familiers. Venaient-ils de « Dieu »,
par l’intermédiaire d’une mise par écrit alors extraordinairement négligente[3], ou de groupes autres que leurs propres
cercles tribaux ? En tout cas, si « Dieu » a parlé à cette
occasion, il faudrait Lui suggérer de s’exprimer à l’avenir dans un meilleur
arabe et surtout avec moins d’obscurités – le texte en est truffé, et c’est peu
dire[4]. En fait d’obscurités
textuelles, heureusement, des chercheurs en ont éclairci certaines grâce à un
meilleur diacritisme : Christoph Luxenberg l’a fait, en
s’appuyant sur des formules existant en araméen, et plus récemment Munther
Younès[5]. Les résultats
sont indubitables.
Traduction : Au nom de Dieu,
moi, Zubayr, ai écrit [ceci] au temps de ‘Umar mort en l’an 24 (= 644)
www.dsc.discovery.com/news/2008/11/18/inscripion-trace-zoom.html
Envisageons maintenant les choses sous un autre angle de vue.
Supposons que le but recherché à partir de ‛Uthman ait été d’avoir un
texte à opposer aux juifs et aux chrétiens, et que les seuls matériaux dont ce Calife
disposait étaient les aide-mémoire (plausiblement sans diacritisme)
laissés en arabe par les enseignants judéo-nazaréens (dont Waraqa) et datant de
l’époque de Muhammad, ou même d’avant lui. Le contenu de ces
aide-mémoire n’était guère connu. Du reste, l’auteur de la sourate 39 (verset
27) se plaint de ce que les Arabes ne se font pas d’effort pour mémoriser
(encore parle-t-il là du lectionnaire traduit en arabe, non de ses
commentaires ou de ses propres prédications). Quant à lire ces aide-mémoire, le
manque de diacritisme conduisait à en donner des lectures divergentes. Mais le
premier sujet de discorde était évidemment le choix de tel de ces textes plutôt
que tel autre. Le temps pressant, on en tira au plus vite un recueil – en fait,
on en tira justement plusieurs qui entrèrent en concurrence, comme le
rapportent les traditions islamiques – recopiant un choix assez arbitraire
de ces aide-mémoire dont le contenu, connu grosso modo, semblait aller dans le
sens de ce qu’on attendait : constituer quelque chose d’opposable au livre
des juifs et des chrétiens et magnifier l’élection par Dieu de la nation arabe.
Comme on peut s’en douter, les textes qui résultèrent de ces
« choix » trop rapides ne répondaient que moyennement aux besoins de
‘Uthman puis des Califes de Damas, et ne résistaient pas à la critique des
juifs et des chrétiens (on leur interdit donc de lire le Coran !), et pas
davantage à celle des opposants des Califes (ou même de leurs partisans un peu
critiques). C’est pourquoi, des interventions multiples et successives sur le
texte s’avérèrent nécessaires, ce qui conduisit l’autorité politique à imposer
plusieurs fois de nouvelles versions, et à brûler les « corans »
obsolètes, sous peine de mort pour les récalcitrants. À leur manière, les traditions
islamiques évoquent ces éliminations successives.
— CONCLUSION —
‘Uthman fit
appeler « Coran » (du nom du lectionnaire-coran /qur’an
qui avait été en usage au temps de la tutelle nazaréenne) le livre de référence
qu’il commença à mettre au point. Cette mise au point qui va se poursuivre
parallèlement à la sacralisation progressive du texte contribua à conserver la
transcription défective. Plus encore que le sens (incertain) du texte, c’est le
sens à lui donner qui retardait l’ajout du diacritisme, pourtant
nécessaire : ce qui était en jeu n’était rien de moins que d’occulter la
provenance des feuillets originels et d’assurer la justification et la survie
du pouvoir sacral et totalitaire des Califes. Tout cela n'encourageait guère
les copistes à clarifier le texte, au contraire.
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[1] DEROCHE François, Beauté et efficacité : l’écriture arabe au
service de la révélation [avec un petit « r »] in KROPP Manfred ed., Results of contemporary research on
the Qur’ân. The question of a historical-critical text of the Qur’ân,
Orient-Institut Beirut/ Würzburg, Ergon Verlag, 2007. Il s’agit des actes
partiels d’un Congrès qui s’est tenu à l’université de Mayence du 8 au 13
septembre 2002.
[2] Selon Christoph
Luxenberg (Relikte syro-aramäischer Buchstaben in frühen Koran-Kodizes,
in Der frühe Islam. Eine historisch-kritische Rekonstruction anhand
zeitgenössischher Quellen, Berlin, 2007, p.377-414), une difficulté
supplémentaire de lecture (pour des Arabes) aurait été la présence de feuillets
en garšuni (ou karshuni) c’est-à-dire écrits en arabe avec l’alphabet
syro-araméen (dit syriaque). Il se pourrait même que la majorité des
feuillets primitifs du Coran soient concernés. On constate que la plupart des
manuscrits anciens en langue arabe – notamment tous ceux de la Bible, par
exemple le ms Arab L – sont écrits de cette façon, et l’écriture arabe
ne commença à s’imposer qu’avec le Calife ‛Abd al-Malik (fin 7e
siècle). Certains mots incompréhensibles du texte coranique actuel
s’expliqueraient par une fausse lecture du garšuni (en particulier des
confusions entre deux lettres qui se ressemblent en syriaque mais non en arabe,
et dont la correction renvoie à un mot connu dans une de ces deux langues).
Exemple : en écriture araméenne, ġ peut se confondre
facilement avec le l.
Un exemple parmi d'autres (p. 394-395) : privées de
diacritisme (et de voyelles), les trois consonnes
peuvent être lues aussi bien comme Yuhannan (c’est-à-dire le
prénom Jean en araméen ou en arabe chrétien – le redoublement de la
consonne [n] est lui-même un signe diacritique tardif) que comme
Yahya, qui est la lecture qu’en ont faite les
« coranistes » (ceux qui ont arrangé le texte coranique). En effet,
sans le diacritisme, la lettre finale y ressemble fortement en effet à
la lettre finale n ; la confusion est d'autant plus certaine que, dans
la graphie des premiers Corans, le y final – ou ce qu’on a lu comme un y
final – apparaît sous la forme d’un n final araméen (par exemple dans le
BNF 328a conservé à Paris).
[3] Entre Dieu et la
mise par écrit, le dogme islamique (tardif) postule l’action d’un
« Prophète » qui dicte et qui, d’abord, reçoit de l’Ange Gabriel ce
qu’il aura à dicter.
[4] Quant au contenu,
les difficultés sont plus nombreuses encore. Par exemple, « Dieu »
peut-Il jurer par moins que Lui, « par le Mont Tûr » ou « par le
mont Sinaï », plutôt que de jurer « par Lui-même » comme Il le
fait dans la Bible ?
[5] À propos du début
de la sourate 100 (où il apparaît que le verset 3 constitue un ajout). Cf. YOUNES Munther, Charging Steeds or Maidens Doing Good
Deeds ? A Re-Interpretation of Qur’ân 100 (al-‘âdiyât), in Arabica
55, 2008, 362-386.