Deux témoignages sur le Mahomet de l’histoire :
il escomptait la venue imminente du
Messie
Correspondance et extrait de la 3ème Partie
[e-mail] Je suis un
lecteur (devenu) enthousiaste, et je viens de "découvrir" le hadith
suivant :
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« Par Celui qui tient mon âme en sa
main, la descente de Jésus fils de Marie est imminente ; il sera pour vous un
arbitre juste, il cassera la croix et tuera les porcs. Il mettra fin à la guerre et il prodiguera des biens tels
que personne n'en voudra plus. En ce moment-là, une seule prosternation sera
meilleure que le monde et son contenu ». Puis Abu Hurayra dit : « Lisez, si vous
voulez les propos d'Allah : "Il n' y aura personne, parmi les gens du
Livre, qui n' aura pas foi en lui avant sa mort. Et au Jour de la
Résurrection, il sera témoin contre eux" » (Coran 4,159) (selon Bukhari 6/496 et Muslim 2/189). |
Ce hadith colle parfaitement avec le fait que les judéonazaréens
auraient convaincu les arabes d'une descente de Jésus imminente pour massacrer
les non-croyants et faire venir un paradis luxuriant… Que ce hadith est correct
est vraisemblable car quel intérêt y aurait-il à conserver un hadith décrivant
une fausse prophétie de Muhammad ?
Cordialement, M.N.
Cher ami
lecteur,
… Dans l’exemple que vous citez, on peut déceler assez
facilement ce qui a été ajouté (en vert clair)
à la tradition authentique, qui forme seulement la première moitié du hadith. C’était vraiment la pensée des
judéonazaréens que d’imaginer leur Messie-Jésus revenant à Jérusalem et détruisant la
croix (quant au fait de tuer les porcs, cela
paraît aussi absurde qu’inutile : il s’agit là aussi d’une addition postérieure).
L’important est la phrase prêtée à Muhammad :
« La descente de Jésus fils de Marie est imminente ».
C’est
exactement ce que dit l’unique témoignage contemporain, une lettre envoyée par
un juif rabbinique à son frère, et conservée dans la Doctrina Jacobi :
« il proclamait la venue du Messie qui
allait venir ».
… La datation des sources permet de penser que cette annonce a commencé
à être faite dès avant 626. On pouvait penser alors que la redescente sur
terre du Messie-Jésus interviendrait dans les quatre ans à venir, le temps d’aller occuper Jérusalem et
d’y rebâtir la « Maison » (al-Bayt). Mais la tentative
de 629 militairement appuyée sur Muhammad et ses hommes fut un échec.
Très cordialement,
EMG
Les précisions relatives au second témoignage :
3.1.4.3.1 La Doctrina
Jacobi et le "nouvel Elie"
[Les renvois à un n° de note ou de paragraphe se réfèrent au livre]
La Doctrina
Jacobi ou Didascalie de Jacob est
un ouvrage chrétien adressé aux juifs rabbiniques, écrit en grec à Carthage,
avant 640[1].
Le passage qui nous occupe (V 16,209) est une longue citation, d’une veine typiquement rabbinique : il
s’agit d’un extrait d’une lettre adressée par un certain Abraham, juif résidant
à Césarée, à son frère nommé Justus. Ce dernier la cite à Jacob, l’auteur
présumé de l’ouvrage – un auteur qui semble la reproduire très exactement.
L’extrait commence avec l’annonce de la mort du Patrice byzantin en 634, à la
bataille de Gaza, ce qui réjouit les juifs de Sykamine (au nord de Césarée de
Palestine), où Abraham s’était rendu :
“On disait que le prophète était apparu, venant
avec les Saracènes, et qu’il proclamait
la venue du Messie qui allait venir. Etant arrivé à Sykamine, je m’arrêtai
chez un vieil homme bien versé dans les Ecritures et lui dis : Que me dis-tu du prophète apparu avec les
Saracènes ? Il me répondit dans un profond soupir : Il est
faux car les prophètes ne viennent pas armés avec épée et char de guerre...
Et moi,
Abraamès, ayant poussé l’enquête, j’appris de ceux qui l’avaient rencontré
qu’on ne trouve rien d’authentique dans ce prétendu prophète : il n’est
question que d’effusion du sang des hommes. Il dit aussi qu’il détient les clés
du Paradis, ce qui est incroyable”.
Il
faut lire correctement ce texte. Il ne s’y trouve pas écrit du tout que le chef
des Saracènes se soit présenté comme le messager d’une religion nouvelle
révélée par Dieu. C’est autre chose qu’on lit, à savoir qu’aux yeux de certains
juifs, il est apparu
comme le prophète précédant immédiatement le Messie, vu qu’il annonce cette
venue, qu’il la présente comme imminente, et qu’il “dit détenir les clefs du
Paradis” [un paradis très terrestre, lié à l’établissement du
« Royaume de Dieu » sur terre]. En d’autres mots, certains ont pensé qu’il
pourrait s’agir d’un genre de prophète Elie nouveau.
En
effet, faut-il le rappeler, le judaïsme attend toujours la première venue du Messie (puisqu’il ne
reconnaît pas le Messie-Jésus), et, dans cette perspective, un "nouvel
Elie" doit le précéder [c’est-à-dire que, selon la prophétie de Malachie 3,23, la venue du
Messie sera annoncée comme imminente par quelqu’un qui apparaîtra comme un
nouvel Elie] ; c’est ce qu’exprime le "vieil homme" du
passage, en vue de détromper ses coreligionnaires : celui que certains
croient être le Prophète ultime ne l’est pas, et ses “Saracènes” ne sont pas
des alliés. Un texte pareil ne s’invente pas.
Ceci
est confirmé par une information un peu vague donnée par la Chronographie de Théophane[2] pour l’année 622 :
“Les juifs se sont attachés
à Mahomet parce qu’ils le tenaient pour un de leurs
prophètes”.
De quels "juifs" peut-il
s’agir ? Il ne peut s’agir là proprement des judéonazaréens, mais bien des
seuls que les Byzantins connaissent, les rabbanites – ou en tout cas de
certains d’entre eux qui réinterprètent la propagande militante de Muhammad
selon leurs espérances, Muhammad ayant pu habilement jouer sur les
équivoques possibles. L’ambiguïté était peut-être partagée : certaines
autorités rabbiniques ont pu faire semblant de croire que Muhammad était
le nouvel Elie attendu, lui apportant leur appui avec l’idée de s’en
débarrasser le moment venu (quand il aurait chassé les Romains de Palestine).
De fait, par la suite et pendant plusieurs années encore, certains rabbanites
ont continué à apporter un soutien aux proto-musulmans. On comprend pourquoi
Abraamès et le vieil homme de Sykamine mettent en garde contre ce “faux prophète”.
Bien entendu, ce qu’annonçait Muhammad
n’était pas une première venue du
Messie, mais le retour du
Messie-Jésus mis en réserve au Ciel depuis six siècles (s.4,157) ; et le texte coranique indique clairement onze fois
que le Messie, c’est Jésus-‘Îsa[3]. Comme l’écrit Jacques
d’Edesse (m. 708) à Jean le stylite,
“Les Mahgraye [translittération araméenne de muhâjirûn, l’appellation première des "musulmans" cf. 2.5.2.2]...
confessent tous fermement qu’il [Jésus] est le vrai Messie qui devait venir et qui fut prédit par les Prophètes ;
sur ce point, il n’y a pas de dispute avec nous”[4].
Sauf que la "seconde venue" est annoncée par Muhammad dans une
perspective guerrière et apocalyptique : “il n’est question que d’effusion
du sang des hommes”, écrit Abraamès ; une telle perspective n’est pas
celle des chrétiens mais des judéonazaréens. De tels discours eschatologiques
et guerriers, Muhammad en tint assurément à Médine avant d’engager ses
troupes dans la ou les tentatives de conquête de la Palestine[5] ; probablement même en tint-il dès son arrivée
à Yatrib en 622 comme la Chronographie
de Théophane le suggère, et sans doute jusqu’à sa mort. La Doctrina Jacobi en est un témoin
indirect, mais contemporain.
…
En fait, ce qui trompe les commentateurs de ces deux
textes, c’est de tenir pour impossible a
priori le fait que Muhammad ait annoncé la venue du Messie ;
mais pourquoi Dieu aurait-Il retiré Jésus-‘Îsa
de ce monde (s.4,157) en le gardant
au Ciel (cf. 4Esd 12.13[6]), si ce n’était pour le renvoyer
dès que les conditions le permettraient ? Ces conditions doivent justement
se réaliser sous peu grâce à Muhammad et à ses hommes ; celui-ci,
entrevoyant la réussite de son projet, pouvait donc annoncer la venue du Messie
(qui était pour lui un retour et non
pas une première venue).
La
réussite du projet tenait également à son habileté ; on méconnaît le jeu
politique subtil qu’il a joué. Les judéonazaréens et lui ont besoin de l’appui
des juifs rabbanites, ou au moins de leur passivité bienveillante. Le meilleur
moyen de l’obtenir est d’être suffisamment imprécis pour que ceux-ci se
demandent s’il ne serait pas le prophète qui doit précéder la première venue du Messie. Le projet
concret des émigrés-muhâjirûn élaboré
à Médine se présentait en effet comme celui d’aller "libérer de la
Terre" et "restaurer de la Maison de Dieu" – ce que d’ailleurs
Muhammad tenta lui-même (en 629 – ce fut un échec devant les Byzantins),
et que ‘Umar réalisa. Ne
seraient-ils pas l’un et l’autre de providentiels auxiliaires d’Israël ?
Il était tentant d’y croire, ou de faire semblant.
A l’égard des tribus arabes chrétiennes, l’habileté
de Muhammad ne fut pas moindre : beaucoup pouvaient se méprendre
sur le projet réel des arabo-judéonazaréens. On l’a beaucoup oublié
aujourd’hui : dans les premiers siècles, la perspective du retour du
Messie-Jésus occupait une place importante dans l’espérance chrétienne,
spécialement dans le monde sémitique. De plus, à des interlocuteurs
exclusivement arabes, Muhammad ne cachait certainement pas son hostilité
envers les rabbanites, selon des thèmes largement présents dans le Coran ;
de plus, il se présentait comme un véritable disciple du Messie-Jésus, et les
Arabes chrétiens étaient peu formés. Bref, ceux-ci pouvaient facilement se
méprendre et penser que Dieu lui avait inspiré un projet spécial lié à
l’imminence du retour de Son Messie.
[1]
Texte de la Doctrina Jacobi in
Patrologia Orientalis, 1903,
vol.VIII, p.715s. Selon Robert G. Hoyland,
cette Doctrina aurait été écrite en
Afrique, en juillet 634, par un apologue chrétien grec (Seeing Islam as others saw it..., Princeton, The Darwin Press,
1997, p.55).
[2] Chronique
de Théophane, ad annum 622, citée par François Nau dans Un colloque du
Patriarche Jean..., in Journal
asiatique, 1915, p.258.
[3]
[reprise de la note 29]
Les neuf occurrences dont deux doubles où le Coran indique que le Messie-masîh), c’est Jésus, sont : s.3,45;
4,157.171.172; 5,17.72.75; 9,30.31
(concernant le sens du terme masîh), voir note 282). De ces occurrences,
quatre utilisent la formule “le Messie-Jésus”
(al-masîh) ‘Îsa) : s.3,45 ; 4,157.171 ;
5,17.
[4] Nau François, Lettre de Jacques d’Edesse sur la généalogie de la sainte Vierge,
in Revue de l’Orient chrétien, 1901,
p.518-519.
[5] Voir notes 769-770.
[6] “Quant
au lion,... c’est le Messie que le Très-Haut a mis en réserve pour la fin
des jours. Il se lèvera de la race de David, etc. ... jusqu’à ce que vienne
la fin, ce jour du Jugement dont je t’ai parlé au début” (4Esd 12,31-34).
“Cet Homme que tu as vu monter du sein de la mer, c’est lui que le Très-Haut tient en réserve depuis longtemps pour délivrer sa création... lorsqu’arriveront ces signes que je t’ai montrés par avance, alors sera révélé mon fils, cet Homme que tu as vu montant de la mer” (4Esd 13,25-32).