Coran et absence de points diacritiques : des brouillons de prédication ?

On a cru longtemps que l’écriture arabe, jusque dans le 8e siècle, était dépourvue de points diacritiques. C’était évidemment une erreur : sans ces points au dessus ou en dessous de la lettre, les ambiguïtés sont telles qu’une expression écrite n’aurait pas pu fonctionner. Le problème, c’est que les exemplaires anciens du Coran sont tous dépourvus de ces signes diacritiques ; comme on n’en voyait pas la raison (par méconnaissance des véritables origines de l’Islam) et qu’on assimilait arabité et islamité, on en avait conclu que l’écriture arabe elle-même, en ses débuts, devait avoir été sans diacritisme. 

    Les points diacritiques permettent de distinguer entre elles nombre de consonnes – par comparaison, c’est rarement le cas en hébreu ou en araméen –. L’absence de ces points est une cause d’ambiguïtés, un « t » par exemple pouvant être lu aussi bien comme un « b », un « y », un « th /t » ou encore un « n ». Les voyelles sont apparues plus tard, mais leur absence n’empêche pas la lecture : au plus est-ce là une cause d’ambiguïtés en quelques rares occasions (par exemple quand le contexte n’indique pas clairement si le verbe est à une forme active ou passive).

La puissance hypnotisante des présupposés (légendaires)

Ces présupposés rencontraient ceux du récit islamique de la « révélation ». On supposait ainsi que les déclamations du « prophète » Muhammad avaient été notées sur des supports déficients tels que des omoplates de chameau, des pierres etc., jamais sur des supports normaux comme des parchemins ou des papyrus. Dans ce cadre étrange, l’hypothèse était que les signes diacritiques auraient été inventés pour pallier la baisse de qualité des transmetteurs oraux du Coran, cette baisse expliquant à son tour l’existence de variantes (la tradition islamique évoque « sept lectures » sans guère de précisions).

Bien entendu, il s’agit là d’une série de fictions. L’origine matérielle des pièces du texte coranique fait penser bien davantage à des écrits constitués à des époques diverses (sur des papyrus ou des parchemins) qu’à des mises par écrit d’une proclamation continue, entendue par des scribes (ainsi que la légendologie islamique veut le faire imaginer) ; il n’y a jamais eu de récitateurs du Coran précédant les premières compilations de celui-ci (et la mémoire est quelque chose d’extrêmement fiable dans les cultures orales) ; enfin, avant d’hazarder une explication de l’apparition du diacritisme, il conviendrait se demander pourquoi il manquait, et si la difficulté de lire les feuillets dépourvus de diacritisme n’était pas due simplement au fait que leur contenu littéral était inconnu (du moins des primo-musulmans) [1].

Ceci expliquerait bien pourquoi un texte techniquement aussi mauvais a été recopié tel quel jusque durant trois siècles. Car, note François Déroche, spécialiste des manuscrits arabes de la BNF, de nombreux copistes se sont obstinés à ne pas mettre de diacritisme, ou l’ont fait de manière anarchique :  

En fait, la comparaison entre différents fragments, voire entre différentes mains – quand plusieurs copistes ont uni leurs efforts pour transcrire le Coran – souligne le caractère extrêmement personnel de la ponctuation [diacritique] ; chacun met des points là où cela lui semble bon” (p.23 [2]).

Il faut donc sortir des habitudes de pensée façonnées par le récit islamique, dont le but principal a été d’hypnotiser gens simples et les érudits, en leur masquant les véritables origines d’un mouvement qui ne prendra l’appellation « d’islâm » qu’au cours du 8e siècle.  

En tout état de cause, les primo-musulmans ont été confrontés non à des problèmes de mémorisation mais de texte ; le manque de diacritisme mais également de familiarité avec les feuillets desquels ils voulaient tirer un Coran jette une lumière sur les obscurités dont le texte coranique est truffé[3] . Pour une part, celles-ci sont dues indubitablement à des mauvaises attributions de diacritisme, ce qu’ont étudié Christoph Luxenberg et Munther Younès[4]. Pour le reste, elles sont dues aux manipulations successives subies par le texte au cours de et après ses premières compilations, des manipulations qui étaient généralement suivies par des destructions de « corans non conformes ».

Vrai et faux exemples d’écriture pré-islamique à diacritisme

À ce stade, notons que le Web fournit plusieurs exemples d’écritures arabes pré-coraniques attestant clairement de l’emploi de points diacritiques. Tous ne sont pas fiables, notamment celui-ci, trouvé récemment, bien daté de 644, qui mentionne Zubayr et ‘Umar : il semble être un faux destiné à accréditer les environs de La Mecque comme berceau de l’Islam – et notamment à faire croire, par un faux exemple, que type d’écriture des plus anciennes copies du Coran berceau est de cette région (on l’a d’ailleurs faussement qualifé de hijâzi c’est-à-dire du Hijâz) : les études montent au contraire que l’écriture coranique, tout comme la langue du Coran, n’existait alors qu’en Arabie Pétrée, c’est-à-dire en Syrie – à ce propos, voir par exemple cet article deux éminents islamologues Robert Kerr et Tomas Milo.

 

En revanche, le document ci-après atteste authentiquement l’emploi du diacritisme ; on le trouve au Musée National autrichien, à Vienne : le Perf 558. Il s’agit d’un manuscrit bilingue grec-arabe remontant à l’année 642. Ce manuscrit indique des points diacritiques sur les lettres . C’est l’un des deux plus vieux papyrus arabe (l’autre étant le P. Berol. 15002 – pour ce qui est des gravures, on a celles, bilingues, des linteaux des églises de Zabad et de Harran, toutes deux en Syrie). Par ailleurs, ce document confirme l’appellation de muhajirun (ceux qui ont fait l’Hégire) – transposé en grec en magaritaï – par laquelle se désignaient les primo-musulmans (jusque vers 720).

En voici la transposition :

Et la traduction (en italiques bleues, les mots ou phrases en arabe ; en noir, le grec) :

Recto (par ligne) :

1– Au nom de Dieu. [De la part de] Amir ‘Abd-Allah à vous Christophor[os et] Theodor[akios], pagarques de Hérakle[opolis],
2– J’ai pris de votre part la décision de nourrir les Saracènes qui m’accompagnent, dans Hérakle[opolis], par des ovins, soixante-
3– cinq, pas plus ; et j’ai fait ce présent document pour que cela soit clair.
4– Au nom de Dieu, le misércordiant le miséricordieux ! Voici ce qu’a pris ‘Abdallah,

5– écrit par moi, Ionnès, no[taire] et huis[sier], le trentième jour du mois de Pharmouti [de l’année] de l’ind[iction],

5’– fils de Jabir et ses compagnons d’armes, à Héracleopolis, comme moutons d’abattage ; nous avons pris
6– d’un représentant de Théodorakios, deuxième fils de Apa Kyros, et d’un substitut de Christophoros, fils aîné d’Apa Kyros, cinquante ovins, comme moutons d’abattage,
7– et quinze autres ovins. Il les donna, en vue de l’abattage, pour l'équipage de ses navires, ainsi que pour sa cavalerie et son infanterie cuirassée, dans
8– le mois de Jumādā, le premier de l’an vingt-deux. Ecrit par Ibn Hadid.

Verso : Document relatif aux ovins cédés aux muhajirun (grec magaritai) et autres arrivants, contre [la remise du] paiement de l’impôt pour [l’an de] l’indiction 1.

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Les feuillets coraniques, brouillons de diverses prédications

L’existence de points diacritiques avant le Coran ne faisant plus de doute, la question est donc bien de trouver pourquoi les feuillets assemblés lors des essais de constitution d’un « Coran arabe » en étaient dépourvus.

On se trouve ainsi devant une alternative :
ou bien les feuillets coraniques primitifs viennent de « Dieu », mais alors il faut supposer qu’ils ont été mis par écrit d’une manière extraordinairement négligente puisque les scribes auraient oublié de noter les points diacritiques ;
ou alors il faut penser que ces feuillets émanent d’un ou de plusieurs auteurs qui ont simplement mis par écrit ce qu’ils comptaient dire : il s’agit de brouillons de prédication, c’est-à-dire d’aide-mémoire qui n’étaient destinés qu’à être relus par eux-mêmes et qui étaient donc grossièrement écrits. Mais alors, la question est : qui étaient ce ou ces auteurs ?

Cette question doit être approchée comme un tout. L’auteur de la sourate 39 (s.39,27) se plaint de ce que les Arabes ne font pas d’effort pour mémoriser ; et il n’évoque là non pas ses propres prédications, mais la mémorisation d’un lectionnaire (tel est le sens du mot qur’ân) traduit en arabe, comme on peut le comprendre facilement en comparant toutes les occurrences (authentiques ou rajoutées) de ce mot. Nécessairement, le lectionnaire qui avait été traduit (qor’ôno en syriaque) devait être celui qui était en usage parmi ceux qui cherchaient à convaincre leurs voisins arabes par de telles prédications. Une étude systématique (telle que la donne par exemple ce montage vidéo) révèle assez vite que ces prédicateurs étaient les « nasârâ » du texte coranique originel, c’est-à-dire ceux des cinq mentions authentiques du texte (les dix autres mentions ont été ajoutées plus tard, sans doute lors de ses premières manipulations subies par le texte).

En fait, l’état défectif de l’écriture des anciennes copies du Coran n’est cohérente qu’avec l’existence de brouillons de prédication laissés derrière eux par les propagandistes nazaréens voulant gagner des Arabes à leur Cause.

Cette perspective fournit également l’explication la plus plausible du nom déformé de Jésus dans le Coran, où il se trouve orthographié non pas comme il devrait l’être en arabe (Yasû‘) mais plutôt tel que devaient le prononcer les Arabes (chrétiens) dans leur parler populaire (‘Ysā). Tout projet de prédication à leur égard impliquait de s’adapter à leur parler ; or la langue maternelle des propagandistes (nazaréens) n’était pas l’arabe, mais l’araméen ; des brouillons de prédication leur étaient donc nécessaires – ce sont les feuillets divers parmi lesquels certains ont été choisis pour constituer le Coran des Califes (pas le coran dont parle le texte lui-même, et qui désigne, lui, le lectionnaire traduit).

La cohérence est également totale avec ce qu’on sait de l’activité de ‛Uthman, qui voulait avoir un texte à opposer aux juifs et aux chrétiens : il dut le « collecter », c’est-à-dire rassembler des écrits divers et choisir parmi eux. Imaginer qu’il ait pu s’agir ici de mises par écrit éparses, voire disséminées, de paroles dictées par quelqu’un qui passait pour un Messager de Dieu est simplement absurde : ces paroles auraient été soigneusement réunies (et mises par écrit avec soin, ce qui n’est pas le cas). Il est aisé de reconstituer ce qui s’est passé : le temps pressant, on forma au plus vite un recueil – en fait, on en fit même plusieurs qui entrèrent en concurrence les uns avec les autres, comme le rapportent les traditions islamiques –; le seul critère de choix parmi ces feuillets laissés en arabe par les Nazaréens était que le contenu puisse être utilisé, grosso modo, dans le sens nouveau qu’on attendait : magnifier l’élection par Dieu de la nation arabe et constituer quelque chose d’opposable au livre des juifs et des chrétiens.

Enfin, la tradition chiite suggère très fortement que le Coran dit « originel » aurait été trois plus volumineux que celui qu’ont imposé les Califes (sunnites) de Damas[5]. Qu’est-ce à dire ? Une telle affirmation relative à un Coran qui, historiquement, n’existait pas encore paraît dénuée de sens sauf si elle se rapporte à une masse de documents – les brouillons laissés par les propagandistes nazaréens à Médine et en Syrie, après le retournement de leurs adeptes arabes contre eux (vers 640). On concoit aisément en effet qu’un choix a dû s’opérer dans un ensemble étendu de documents déjà écrits – les traditions elles-mêmes le suggèrent – et qu’il a abouti péniblement et par étapes au recueil actuel appelé Coran.

Comme on peut s’en douter, les primo-corans successifs qui résultèrent de ces choix hésitants ne répondaient que partiellement aux besoins de ‘Uthman puis des Califes de Damas ; et leur utilisation soulevait des contradictions que des juifs et des chrétiens ne manquèrent pas de relever (on leur interdit donc de lire le Coran !). En effet, réinterpréter un texte dans un sens nouveau ne va jamais sans créer des difficultés. D’où la nécessité de multiples manipulations postérieures, notamment celles qui ont consisté à faire disparaître les versions périmées du « Coran » – ce que les traditions islamiques elles-mêmes rapportent comme étant advenu jusqu’au début du 8e siècle. L’autorité politique conduisait et imposait ces manipulations, sous peine de mort pour les récalcitrants. On comprend alors pourquoi les copies des Corans successifs restèrent longtemps sans points diacritiques. Plus encore que le sens incertain du texte, c’est le sens à lui donner qui retardait un tel ajout : il fallait qu’il occulte la provenance des feuillets originels et sacralise le pouvoir arabe installé à Damas. Devant de tels enjeux, les copistes ne pouvaient que tâtonner – et les plus prudents, recopier sans ajouter aucun point diacritique.

L’aspect brouillon des feuillets coraniques primitifs est donc l’un des nombreux éléments qui, dans une parfaite cohérence, permettent de comprendre l’origine du Coran dans le cadre du proto-islam, lequel ne fut qu’une éphémère branche arabe du vieux mouvement nazaréen, avant de prendre son autonomie (en se retournant contre ses initiateurs judéonazaréens, après 639, ce qui marque la fin de la période proto-islamique et le début de celle du primo-islam).

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[1] Selon Christoph Luxenberg (Relikte syro-aramäischer Buchstaben in frühen Koran-Kodizes, in Der frühe Islam. Eine historisch-kritische Rekonstruction anhand zeitgenössischher Quellen, Berlin, 2007, p.377-414), une difficulté supplémentaire de lecture (pour des Arabes) aurait été la présence de feuillets en garšuni (ou karshuni) c’est-à-dire écrits en arabe avec l’alphabet syro-araméen (dit syriaque). Il se pourrait même que la majorité des feuillets primitifs du Coran soient concernés. On constate que la plupart des manuscrits anciens en langue arabe – notamment tous ceux de la Bible, par exemple le ms Arab L – sont écrits de cette façon, et l’écriture arabe ne commença à s’imposer qu’avec le Calife ‛Abd al-Malik (fin 7e siècle). Certains mots incompréhensibles du texte coranique actuel s’expliqueraient par une fausse lecture du garšuni (en particulier des confusions entre deux lettres qui se ressemblent en syriaque mais non en arabe, et dont la correction renvoie à un mot connu dans une de ces deux langues). Exemple : en écriture araméenne, le « ġ » peut se confondre facilement avec le « l ».

Un exemple parmi d'autres (p.394-395) : privées de diacritisme (et de voyelles), les trois consonnes peuvent être lues aussi bien • comme Yuhannan (c’est-à-dire le prénom Jean signifiant “Dieu fait grâce” en araméen comme ne hébreu, repris en arabe chrétien – sans le diacritisme, les lettres y et n finales se ressemblent ; et le redoublement de la consonne [n] est lui-même un signe diacritique tardif) • que comme Yahya (la manière dont Jean est transcrit dans le Coran), • ou encore comme tahana, devenir dur, ce qui n’a pas de sens dans le contexte. Les « coranistes » (ceux qui ont arrangé le texte coranique que l’on voit aujourd’hui) voulaient probablement montrer que les Arabes chrétiens et leurs évangiles se trompaient quant au nom de Jean (et donc quant à sa signification sémitique) ; ils inventèrent des voyelles imposant la lecture Yahya (ce qui a un sens en arabe: “il est vivant”). C’est l’unique explication possible, et elle est plus que probable.

La graphie des premiers Corans conduisait d’autant plus sûrement à des confusions entre le n final et le y final – ou ce qu’on a lu comme un y final –, que, note Luxenberg, celui-ci ressemble énormément au n araméen de la fin d’un mot (par exemple dans le BNF 328a conservé à Paris).

[2] DEROCHE François, Beauté et efficacité : l’écriture arabe au service de la révélation [avec un petit « r »] in KROPP Manfred ed., Results of contemporary research on the Qur’ân. The question of a historical-critical text of the Qur’ân, Orient-Institut Beirut/ Würzburg, Ergon Verlag, 2007. Il s’agit des actes partiels d’un Congrès qui s’est tenu à l’université de Mayence du 8 au 13 septembre 2002.

[3] Quant au contenu, les difficultés sont plus nombreuses encore. Par exemple, « Dieu » peut-Il jurer par moins que Lui, « par le Mont Tûr » ou « par le mont Sinaï », plutôt que de jurer « par Lui-même » comme Il le fait dans la Bible ?

[4] Il a établi que le verset 3 de la sourate 100 constitue un ajout. Cf. Munther YOUNES, Charging Steeds or Maidens Doing Good Deeds ? A Re-Interpretation of Qur’ân 100 (al-‘âdiyât), in Arabica 55, 2008, p.362-386.

[5] Amir-Moezzi Mohammad Ali (dir.), Dictionnaire du Coran, Paris, Robert Laffont, 2007, p.36.